16 juin 2009

On n'arrête pas le progrès

Les vigiles de la Réserve sont maintenant équipés d'une voiturette de golf pour sillonner le campus. Du coup, j'ai vraiment l'impression d'être dans Le Prisonnier...

- Numéro 4565, vous avez les marques du clavier sur la joue ! Cessez de rêvasser et poursuivez votre lecture des 30 000 pages...

- Pardon...

02 juin 2009

De vieilles notes jamais tapées et dont il faut bien s'occuper avant de ranger le petit carnet noir terminé

Avril 2009

Les techniques de management en usage, à l'occasion, dans le public, ne lassent pas de m'étonner. Apprises sur le tard, parfois sur le tas ou lors de formations éclair, appliquées au petit bonheur la chance, elles se greffent tragi-comiquement sur un paternalisme historique. Et glapissent les défenseurs de la réforme de la fonction publique qui va tous nous rendre fous ! Et flotte la ligne de partage des responsabilités ! Ainsi puis-je coordonner le travail des auteurs, négocier des délais, contacter les imprimeurs, passer douze heure sur mon lieu de travail, mais je n'ai pas le droit, en théorie, de signer une simple lettre (« vous n'avez pas la délégation de signature »). La lettre se promène donc pendant plusieurs jours, fait quatre fois le tour des bureaux des têtes de gondole avant de revenir chez moi.

Il y a quelques jours, j'ai eu mon entretien d'évaluation, non pas avec ma responsable hiérarchique (celle-ci a claqué la porte avec fracas il y a quelques mois et, à l'heure où j'écris, n'a toujours pas été remplacée), mais avec la numéro 2 (elle-même !) de la Réserve. En guise de préambule, j'ai expliqué que si elle avait l'intention de m'annoncer des tâches supplémentaires, je quittais son bureau pour aller m'allonger dans l'herbe. Soixante heures par semaine ces derniers temps.

Évoquant le cas de mon ancienne responsable (pas celle qui a démissionné, mais celle qui, initialement, s'intercalait, qui a été écartée de son poste, qu'on a cru pouvoir réaffecter de force à d'autres missions - ce qu'elle a refusé -, et qui erre désormais dans les limbes de l'organigramme), en l'évoquant, donc, la Secrétaire générale a cru bon de se frapper la tempe en disant : « Madame X est un peu... compliquée ! ». C'est très élégant.

Depuis, plusieurs mois se sont écoulés, la direction n'a pas dû manquer de se renseigner sur les façons légales de se débarrasser de Madame X - apparemment en vain : la moule reste accrochée à son rocher.

 

Mi-avril

Retour au boulot ce matin. Sentiment d'irréalité comme si j'étais parti deux mois. Mon ancienne responsable (Madame X) est en phase maniaque. Elle a un avis nuancé sur tout (c'est-à-dire que tout est nul/génial, qu'untel est un fou dangereux/incapable/génie). Elle me téléphone toutes les sept minutes, se mêle de tout. Son pouvoir de nuisance étant resté considérable, de même que ses tendances à la rétention d'information, je me dois de conserver mon calme, d'arrondir les angles et de me répéter inlassablement « ne dis pas "merde", ne casse rien... »

L'importance que les gens se donnent sur leur lieu de travail est tout simplement vertigineuse, chacun étant convaincu que le monde s'arrêterait de tourner s'ils n'étaient pas là pour l'organiser.

Le livre dont notre directeur a exigé la réalisation vient d'arriver. Il aura coûté une petite fortune et en pure perte (financière). Du point de vue de notre Nicolas Ceaucescu, il assurera le rayonnement de l'établissement. J'avais d'ailleurs proposé qu'il soit placé en orbite. Ça fait grincer des dents quand on sait qu'il faut quarante coups de tampon pour avoir une ramette de papier.

 

Fin avril

Il se dit que notre nouveau responsable arriverait lundi. Si c'est le cas, on n'aura pas jugé bon de nous en informer. Est-ce un homme ? une femme ? Des bruits circulent : il s'agirait d'un mutant de l'espace. Ne riez pas, il est très possible que la direction ait terriblement étendu son champ de recherche. Et il dévorera les feignasses avec un bruit de succion terrifiant. J'espère seulement qu'il ne pondra pas ses œufs gluants dans mon bureau.

Pense-bête : en parler lors de la prochaine commission « hygiène et sécurité ».

 

Mi mai

La nouvelle responsable est arrivée. Nouvelle, c'est beaucoup dire : elle vient d'une structure sœur, implantée sur le site même de la Réserve. Elle est jeune, ambitieuse, d'un dynamisme qui tournera peut-être au vinaigre lorsqu'elle mesurera l'épaisseur des murs de la maison kafkaïenne où elle vient d'entrer. On la dit la maîtresse d'un haut fonctionnaire, ce qui explique peut-être pourquoi elle a pu prendre son poste malgré l'animosité que la direction conserve à son endroit comme à son envers.

Lors de notre entretien, je lui ai expliqué que je cherchais à partir - ce que je claironne d'ailleurs un peu partout (comme si ça pouvait suffire !). C'était mignon et un peu effrayant : elle m'a demandé ce qu'elle pouvait « faire pour que je reste ». « Mais rien, absolument rien ». Surtout rien.

17 octobre 2008

De la fatigue professionnelle

Journée éprouvante : dans l'après-midi, ma responsable me fait venir dans son bureau pour me montrer, alarmée, le courrier qu'elle a reçu en copie, émanant du secrétariat général, annonçant que le détachement de ma collègue (initialement enseignante) n'était renouvelé que jusqu'en août. Je vais voir ma collègue et lui annonce car elle n'a pas reçu la lettre, elle. Personne à la direction pour entendre qu'on ne peut tout à la fois exiger une augmentation de l'activité et réduire la « masse salariale » (puisque nous ne sommes plus que cela depuis quelque temps déjà) : nous étions sept à mon arrivée il y a trois ans ; nous sommes à présent trois – et bientôt plus que deux donc. On prend rendez-vous en urgence avec la SG et, pour plus de sécurité, j'ôte mon étoile rouge et ma casquette de prolétaire pour ne conserver que ma dépouille de collègue désemparé.

La SG se contredit, essaie de noyer le poisson, tour à tour étonnée qu'on soit déjà au courant, puis interloquée qu'on ne le sache pas depuis plus longtemps (en effet, la lettre date de plus de huit jours), suggère que, contrairement à ce qu'elle prétend, ma responsable était au courant. Ambiance...

Qu'advient-il des missions spécifiques dont ma collègue a la charge ? – « elles sont maintenues ».

Comprend-elle que je ne les reprendrai pas ? – « on verra, on improvisera... »

On navigue à vue, ce que j'essaie d'expliquer à ma responsable dans le métro qui nous éloigne de cette maison de fous. Elle est de droite (ou peut-être du centre, c'est pareil, et comme le disait Mitterrand qui s'y entendait en louvoiements : « le centre n'est ni de gauche, ni de droite ; une chose est sûre, il n'est pas de gauche ») ; elle est de droite, c'est-à-dire qu'elle tient les syndicalistes à distance, qu'elle refuse cette élaboration-là du monde du travail, dangereuse, inadaptée, que sais-je encore. Elle est de droite, mais n'est pas aveugle. Et pourtant, lors de son recrutement, la SG n'a pas dû manquer de nous présenter comme des dinosaures rétifs à tout changement, pour certains flemmards, pour d'autres gauchistes, ramenant tout à l'idéologie là où la raison (puisqu'on vous dit qu'il n'y a plus d'argent et que la Réserve s'est engagée à rendre le plus de postes possible !) devrait triompher. Elle est fatiguée, désemparée par le grand écart que la direction lui impose, exigeant même d'elle qu'elle ait cinq, six, peut-être dix jambes tant les signaux, les messages, les ordres sont contradictoires. Elle évoque l'hostilité croissante des personnels, le fait qu'ils rechignent, posent problème pour tout. Je lui réponds méfiance : elle est en CDD, beaucoup la perçoivent comme le factotum de la direction, ce, même si la direction ne cesse de lui planter des coups de couteau dans le dos (ça, on peut leur faire confiance). Je lui réponds méfiance encore : les personnels se sentent méprisés, réduits à des lignes budgétaires, attendant, tour à tour énervés, tétanisés, résignés, que leur heure vienne.

Je descends bien au-delà de ma station. J'ai passé aujourd'hui dix heures à la Réserve, mangeant un sandwich devant mon ordinateur. Elle est de droite, c'est-à-dire qu'elle trouve cela normal, tout en me sachant gré de m'investir autant tout en méprisant à ce point la Réserve.

Elle ne restera pas, c'est évident. C'est une question de mois. J'espère tout au moins qu'elle aura révisé son système de valeurs.

Et nous resterons seuls dans cette petite république bananière en attendant notre éviction et le recrutement d'un nouveau responsable qui sera sans doute, cette fois-là, carrément un membre de la famille de la direction. Car, faut-il vous le préciser, à la Réserve, le népotisme a été érigé en système...

23 mai 2008

Du travail IV

J'ai toujours eu l'intime conviction que la schizophrénie, l'alcoolisme, la clochardisation étaient des réponses tout à fait attendues à l'absurdité de la vie en société, à quelque niveau qu'on se place.

Une mère offre à son fils deux paires de chaussettes. Une paire bleue, une paire rouge. Le dimanche suivant, le fils va voir sa mère avec, aux pieds, les chaussettes bleues. Et sa mère de lui demander :

- Pourquoi les bleues ? tu n'aimes pas les rouges ?

L'École de Palo Alto croyait pouvoir trouver à l'origine de la schizophrénie une profusion d'énoncés - verbalisés ou comportementaux - de ce type dans la relation mère/enfant. On recherche actuellement les origines de la maladie du côté de la génétique mais chacun peut continuer d'éprouver, sur son lieu de travail, l'absurdité de certaines situations qui s'apparentent à ce mécanisme, à savoir l'obligation de répondre à deux injonctions contradictoires. Et je ne parle même pas des séminaires qui proposent d'apprendre à être spontané et auxquels on est parfois obligé d'assister.

On m'a demandé de trouver l'illustration (couverture) d'un livre à paraître dans le fonds propre de l'établissement. Malheureusement, l'actualité des notions abordées dans le livre requiert une image nettement contemporaine et le fonds, lui, n'est constitué que de photos patrimoniales très anciennes (plus de cinquante ans !). Mais face à l'autorité avec laquelle la demande avait été formulée, chacun a cru bon de jouer le jeu. Un temps tout au moins.

Bien entendu, la photo - inexistante - n'a pas été trouvée. On m'a donc proposé des photos « tout à fait formidables » sans que ne soit posée la question des différents droits qu'il faut bien respecter. Je ne parlerai pas des photos qu'on m'a suggérées, glanées sur internet, sans références (ni photographe ni identité des personnes représentées) avec une dpi à 72 et de la taille d'un timbre.

Le temps passe. On finit par trouver trois photos à peu près gérables, sur lesquelles je finis par mettre tout le monde d'accord (car chacun croit pouvoir donner son avis éclairé), et pour lesquelles on peut obtenir les droits. Mais elles sont payantes...

Nous allons donc les payer. On aura passé trois semaines à « jouer le jeu » car il s'agit de respecter les susceptibilités d'un petit groupe d'accord sur rien. Jamais.

Comme la question est récurrente, ma chef a l'humanité de désigner, au gré de ses fantaisies, selon des modalités qui m'échappent donc complètement, différents responsables. Chacun son tour. Cette fois, c'était mon tour. J'ai donc fait un peu ironiquement remarquer que j'étais le premier à déplorer la rigidité du principe de réalité mais que, par définition, la réalité ne pliait pas. Et si ça plie... bah, ce n'est pas la réalité.

Tout à fait sereinement, et avec beaucoup de bon sens, il a été décidé que :

1o Ça irait pour cette fois.

2o Qu'il faudra trouver une solution pour la prochaine fois.

Assurément, la solution ne sera ni d'embaucher ponctuellement un photographe (« puisqu'on vous dit qu'il n'y a plus d'argent ! ») ni d'avoir recours à des couvertures typographiques, la direction de la communication s'y opposant formellement.

 

Il y a quelques mois, je tentais de démontrer à mes collègues le caractère kafkaïen de notre fonctionnement. Ça provoquait quelques rires et beaucoup de mouvements dubitatifs des sourcils. Mais la vie de bureau est toujours un peu délirante : j'ai dû expliquer plusieurs fois à un coordonnateur - qui déplorait que l'on ne voie pas la totalité des pays du monde sur la photo d'un globe (!!) - que, malheureusement, on n'était pas dans Harry Potter et que les images animées (en l'espèce, un globe tournant sur son axe) étaient pour l'instant réservées à internet.

Quoi ? mauvais esprit ?

16 mai 2008

Du travail III

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Ce matin, en arrivant un peu en retard au boulot... des hurlements dans le bureau ! Toujours les mêmes. Ne me départant pas de mon calme, j'ai été remplir une bouteille de la fraîche eau qui coule d'une robinetterie sans doute en plomb. J'ai fait ça trrrrrès lentement, préférant de loin conserver encore un peu la douce indolence qui m'a gagné dans le métro à la lecture de quelques pages du petit livre de Salim Barakat, Les Grottes de Haydrahodahus...

 

Kédromy hennit et son hennissement se répercuta en écho dans les sous-sols de la grotte : « Te moques-tu de moi ? Je peux être nomade ; écosser les lieux en passant mon ombre dessus, misérable. »

L'Hodahus garrotté hennit, à son tour, d'un hennissement bas et blessé : « N'essaie pas de connaître le parcours, mon moine, tu as le même pouvoir. »

Kédromy fut surpris. Il sentit les lieux écosser son ombre. Il adoucit le ton de son dur langage : « N'y a-t-il qu'un moyen, l'esprit des nomades, pour faire intervenir Orsine dans les imaginations de nos rêves ? »

14 mai 2008

Du travail II

Deuxième journée, deuxième série de psychodrames. Aujourd'hui des hurlements (pas les miens) !

Qui plus est, j'ai passé onze heures sur mon lieu de travail.

Bien évidemment, demain : manif ! Je regrette que le trajet Porte d'It'-Répu' ne passe pas par le quartier des ministères... j'aurais volontiers envoyé quelques pavés dans les carreaux...

13 mai 2008

Du travail

Information syndicale, ce matin, concernant la détérioration croissante de nos conditions de travail au sein de cet établissement public.

Notre nouvelle chef de département – loin d'être la pire –, pour relativement sympathique, est du genre laborieuse, appliquant des techniques de management (et le jargon ! mais quel jargon !) qui feraient sourire si elles n'étaient pas aussi contre-productives que redoutablement démoralisantes.

Des ambitions délirantes avec les moyens financiers de la Roumanie et les « moyens humains » du Vatican.

Ambitions délirantes, parce qu'il s'agit de montrer à tout l'établissement – qui s'en fiche – que nous sommes à présent « force de proposition(s) ». Du coup, je découvre avec effroi à mon retour de congés quatre nouvelles réunions chronophages programmées. Il va falloir que j'apprenne à dire « non » si je veux espérer conserver le peu qui me reste de santé mentale et finir ce qui est commencé.

Moyens financiers de la Roumanie (merci la RGPP !) : on n'a plus jamais entendu parler du scanner avec chargeur commandé en avril... 2007.

Moyens humains du Vatican puisque le nombre de personnes du service parties en retraite à la fin de l'année s'élèvera alors à trois. Je récupère 75 % de leurs missions.

Ce matin, deux nouveaux psychodrames : une de mes collègues, dotée d'un évident fond caractériel, a envoyé valser dans la pièce environ 250 pages d'un nouveau tapuscrit. Ça lui passera avant que ça me reprenne. J'ai cru comprendre qu'elle s'attendait à ce que je l'aide à ramasser. Ça va aller, merci, je fais déjà de mon mieux pour être d'humeur égale et tenir à bout de bras ma structure névrotique jusque-là non décompensée. Et accessoirement, j'essaie de me concentrer.

Deuxième acte : ma chef, qui se sent évincée, à juste titre (on m'a mis, bien malgré moi, en lice pour son remplacement), et qui est restée des mois sidérée, refusant tout en bloc (elle, elle sait dire « non », même quand c'est intenable, même quand elle a dit « oui » la veille), me tenant la jambe pendant des heures pour se plaindre de la façon dont on la traite (- « je vois bien que je vous dérange !?! » - « hum... »), a décidé de reprendre les choses en main, ce qu'elle m'a expliqué théâtralement entre deux portes. Du coup, je sens qu'elle va se lancer dans un micro-management éreintant (je vous renvoie au personnage de chef aux cheveux pointus dans Dilbert). Bref, pas de doute, c'est la reprise.

03 mai 2008

Des gros malins

Scène de bureau I

Les auteurs : "... les théories se sont succédées et enrichies"
Moi : "... les théories se sont succédé..."
Les auteurs : "... les théories se sont succédées...". Pourquoi corriger ce verbe ?
Moi : "... les théories se sont succédé et enrichies". "Se succéder" est un transitif indirect.
Les auteurs : Ah d'accord... mais on pourrait pas mettre tout de même "succédées" ? visuellement, c'est plus beau...
Moi : ...  (pas glop !)

 

Scène de bureau II

La rédactrice en chef adjointe : euh... G. ?
G. (un collègue) : oui ?
LRECA : "Les Américains sont arrivé..."
G. : oui ?
LRECA : il y a un "s" à la fin n'est-ce pas ?
G. (inquiet) : euh... oui ?!!
LRECA : il y a une règle un peu générale pour ça, n'est-ce pas ?
G. : euh... oui... c'est la règle de l'accord du participe passé construit avec le verbe "être" : il y a toujours accord avec le sujet.
LRECA : ah merci.
Moi : (pas glop !)

 

Scène de bureau III

La rédactrice en chef adjointe (la même) : euh...
Nous : oui ?
LRECA : euh... le veau, c'est de la même famille que la vache, n'est-ce pas ?
Nous : euh... oui... (pas glop !)