14 avril 2010
Ca fume sous la calotte
En assimilant homosexualité et pédophilie, le cardinal Tarcisio Bertone, évidemment, perd une occasion de se taire, et tente aussi un déplacement des plus scabreux et malhonnête du problème qui agite les dessous de calotte. Ces individus isolés, en l'occurrence des prêtres, cédant à leurs pulsions pédophiles, sont invités à rejoindre le groupe plus globalement problématique des homosexuels, groupe dont l'union (le « nous » homosexuel) et la cohésion (les luttes sociales pour la reconnaissance de droits) menacent tout-à-trac l'Église, les valeurs chrétiennes et l'équilibre symbolique du monde, un groupe qui se trouverait donc à devoir prendre en charge ses propres déviants. Les déviants des déviants en quelque sorte.
Ce cardinal convoque des arguments de latrines. C'est mauvais signe. Et j'imagine que bientôt ceux qui dénoncent ces scandales seront accusés de faire le jeu d'une islamisation supposément rampante.
Mais, « rendons à César ce qui est à César », puisque le Vatican a pris ses distances, nous dit Le Monde, avec ces déclarations...
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05 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)
Découvrez Hubert-Félix Thiéfaine!
Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.
L’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.
À G., mon sauveur.
01:42 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, homosexualité, pink floyd, g. |
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03 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)
Découvrez Pink Floyd!
J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».
Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
Mais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’ « alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.
21:50 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pink floyd, homosexualité |
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02 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)
Découvrez Michel Polnareff!
Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Le second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.
22:17 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : polnareff, homosexualité |
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