05 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)

 

Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.

Chrisdtophe 2.jpgL’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.

À G., mon sauveur.

03 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)


Découvrez Pink Floyd!

 

J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».
Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
christophe2.jpgMais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’ « alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.

02 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)


Découvrez Michel Polnareff!

 

Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Christophe 1981''.jpgLe second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.

31 janvier 2009

D'un court-métrage

LA COLLECTION 2009 Julien Dore.jpgJ’ai été voir ce matin le dernier court-métrage de Yann, Les Astres noirs. Trois lycéens blasés, maussades, qui partent avec la Mort (personnifiée par Julien Doré), Mort qui leur offre, avant de les emporter, ce à quoi ils n'ont pas encore goûté. C’est étrange comme Yann semble fasciné par l’énergie de la jeunesse, son intransigeance. Il me faut quant à moi toujours un effort intellectuel (m’épargnant l’effort émotionnel) pour adhérer.
C’est très écrit. Dans les premières minutes, j’ai songé à quelques personnages des années trente (notamment au Alain de Drieu la Rochelle) promenant leur ennui. Un beau film. Et une très bonne idée : quitter ses compagnons en déchirant le décor.

Avant la projection, alors que je discutais avec Yann, s’est approché pour le saluer O., avec qui j’ai un peu traîné il y a six sept ans. Il ne m’a pas reconnu (ou il a fait comme si), ce qui m’a bien arrangé. J’avais cessé de le voir, du jour au lendemain, au terme d’un épuisement qui avait été crescendo, alimenté par son caractère capricieux confinant (il est pédé, il est acteur, il a les dents du bonheur) au divanisme. Alors que nous déambulions nuitamment dans le marais, il s’était jeté sur moi, me poussant sous un porche pour me rouler un patin. Ce n’était ni agréable, ni désagréable. C’était incongru. Mais il avait dit : « Je ne sais pas ce qui me prend : tu n’es absolument pas mon genre » (j'avais l'impression de ne pas avoir mon mot à dire !). Et il avait recommencé chez lui. J’avais eu toutes les peines du monde à me dégager. Et il avait redit « Je ne sais pas ce qui me prend, etc. »). J’ai moi-même souvent dit des âneries aux moments cruciaux de baisers proposés (j’avais répondu à M., qui m’avait dit « j’ai envie de t’embrasser », « pourquoi pas »). Mais dans le genre debriefing lingual, je pouvais (à l’époque) rêver mieux.

12 novembre 2008

Du dernier Woody Allen et du mal de vivre

Vicky Cristina Barcelona.jpgLe dernier Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona, ce soir, avec ma nièce qui s'est récemment découvert une passion pour le réalisateur new-yorkais. J'ai finalement peu vu de ses films de la période européenne (hormis le très sombre Rêve de Cassandre).

C'est amusant de voir comme extériorisées certaines de ses problématiques (le bonheur conjugal, la tentation de l'adultère...) à la faveur de l'expansif tempérament latino. Ça parle toujours autant bien sûr, mais ça hurle aussi, ça tire des coups de feu désordonnés, dans un mélange anticipé de remords et d'honneur bafoué. Imagine-t-on la douce Diane Keaton (à laquelle Rebecca Hall me fait penser) ou la diaphane Mia Farrow agir de la sorte ?

Après la séance, je vais boire un verre avec ma nièce. De fil en aiguille, elle me parle d'un très jeune ami à elle, 14 ans, avec qui elle fait du théâtre, et que j'ai rencontré à deux occasions. Il lui a dit qu'il était gay (ce qui ne m'étonne pas outre mesure) – « c'est très courageux de sa part, dis-je, de pouvoir en parler si jeune ; je n'aurais jamais pu à son âge » – mais il le vit assez mal. Cela me peine bien sûr, car pouvoir verbaliser si jeune les élans de son cœur et de son désir doit conduire à une forme d'impatience. Plus difficiles les simples « fleurts » de l'adolescence  quand on est gay... on côtoie tout de même surtout des hétérosexuels. Et si les parents font parfois la grimace lorsqu'ils surprennent leur progéniture (hétérosexuelle) en train de s'embrasser, on imagine sans peine leur tête s'il s'agit de deux garçons ou de deux filles. J'ai dit à ma nièce – je ne doute pas qu'elle le lui répétera – qu'il devait se rassurer, que l'on s'en fait tout un monde tant qu'on n'a pas rencontré quelqu'un qui compte un peu mais qu'il verra – et on est tous passés par là : en l'espace de quelques mois, tout s'apaise, on renoue avec l'espoir de la simplicité et de la rencontre un peu heureuse. Mais il va sans doute devoir patienter. Et en attendant...

16 août 2008

De l'annonciation

Joss a réalisé, comme au sortir d'un lointain rêve, qu'à une époque, il avait songé à évoquer avec ses parents quelques particularités de sa sexualité, voire à les orienter vers un club pour parents désappointés...

st-sebastian.jpgDans les commentaires qu'il a reçus, il s'en trouve un qui explique qu'en substance, le coming-out est comme un fruit : quand c'est mûr, ça tombe. C'est une jolie formule qui a de surcroît le souci de rappeler qu'il n'y a aucune obligation autre que celle de céder à un impératif tout à fait personnel : pour certains, il sera question de vérité, pour d'autres, il s'agira de se libérer d'une ambiguïté pesante (« Alors ? quand est-ce que tu nous amènes une petite jeune fille ? ça nous ferait plaisir, à ton père et à moi... »). Il est vrai également qu'avoir quelqu'un dans sa vie aide. Je me revois l'annoncer à mon père. C'était il y a un peu plus de dix ans, il venait de quitter ma mère qui s'enfonçait chaque jour davantage dans une grave dépression. Il était soulagé de voir que, loin de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, je les maintenais de force dans leur position de parents, me refusant à émettre un avis sur leur couple. Nous avions déjeuné ensemble et il me ramenait en voiture à Malakoff où je suivais alors des cours de psychologie. Le choix de l'annoncer à ce moment-là témoignait d'un abandon de ma part à la sécurité d'une évidente manipulation car je me sentais en position de force : j'avais un copain, G., avec lequel j'étais sur le point d'emménager, et je savais mon père suffisamment en difficulté et isolé pour qu'il s'efforce de ne pas me malmener.

 

Moi : Qu'est-ce que je pourrais t'annoncer, me concernant, qui te choquerait ?

Lui : Que tu aies pris ta carte au Parti communiste...

 

Mon père a toujours eu un humour bien à lui mais, effectivement, on ne peut guère le soupçonner de gauchisme (beaucoup de débats politiques entre nous, et quelques engueulades sans gravité...).

 

Moi : Sois tranquille alors... Je suis gay...

Lui (d'abord silencieux) : Ah... tout ce que je peux te dire, c'est que, comme tu le sais, j'ai été marin et j'ai eu parfois quelques tentations (!) donc je peux te comprendre. Mais ce que je veux aussi te dire, c'est de ne pas te couper d'autres voies : si tu éprouves un jour une attirance pour une fille, ne t'interdis pas d'y céder sous prétexte de t'être déclaré un jour homosexuel...

 

Tant de souplesse m'avait estomaqué. Bien entendu ma sœur s'est chargée, des années après, de me dire que tout n'avait pas été si simple, qu'il était passé par des moments difficiles. Désolé, mais ce n'est pas mon problème...

Après cette annonce fracassante, j'ai attendu des années avant d'en parler avec ma mère, nettement plus réactionnaire, capable de proférer des conneries impardonnables (alors que je devais avoir 16 ans, devant un sujet sur le Sida au journal télévisé qui me laissait rougissant, elle avait déclaré : « après tout, les séropositifs meurent par où ils ont péché » ; outre la cruauté même de l'énoncé, qu'elle plagie ainsi une scène des Rois maudits me consternait ; je crois me souvenir lui avoir dit quelque chose comme « les limites de ta connerie sont repoussées chaque jour un peu plus ! » ; un de mes cousins, toxico, était séropo - ce que je lui rappelai avant de quitter la table).

Vers 26 ans, j'allais chez elle le moins possible, parce qu'elle me tapait sur les nerfs, parce que je repartais de chez elle abîmé. Je la sentais hantée par cette question qui devait trouver sa réponse un soir d'automne :

 

Elle : Mais je ne sais rien de toi, tu ne me dis jamais rien, je ne sais même pas si tu as une copine... ou un copain ?

Moi : Bon alors d'accord, je vais t'annoncer quelque chose mais je ne veux pas de larmes ni d'embrassades, et je te préviens, je n'ai pas l'intention de m'excuser pour ce que je suis...

Elle (larmoyante) : ...mais non...

Moi (ferme) : ...je suis pédé.

Elle (en larmes) : oh, je m'en doutais, je m'en doutais... mais tu sais, je préfère te savoir homosexuel qu'en prison...

Moi (braillant) : mais ça n'a rien à voir ! M'enfin ! On peut être pédé ET en prison !

[...]

Elle : c'était G. n'est-ce pas ? j'ai toujours su que c'était lui qui t'avait perverti...

Moi (enragé) : certainement pas ! je n'ai pas été « perverti" ! Et puis il n'était pas le premier ! Il y en avait eu plein d'autres avant !!

 

C'était faux bien sûr : G. était bel et bien le premier mais son discours était si insupportable... Reste qu'elle me pressentait capable de claquer la porte pour ne plus jamais revenir.

Avec le temps, ma mère a mis beaucoup d'eau dans son vin. Je lui ai présenté O. (« il n'est pas très bavard, il pourrait faire des efforts tout de même ») et elle a pu jouer à la mère compréhensive et progressiste, etc., et je ne doute pas que dans le confort de son esprit, elle se dit qu'elle est une mère admirable (ma mère est une espèce de Bree Van de Kamp déclassée). Cette note n'a pas pour objet de solder les comptes avec elle (un blog n'y suffirait pas et, de toute façon, ces questions ont cessé de m'intéresser depuis longtemps).

Je comprends que la question du coming-out puisse être terriblement angoissante : dans certaines familles, tout peut très bien se passer ; dans d'autres, on mesure l'étroitesse de l'amour familial, la toute-puissance de l'image fantasmée de l'enfant : certains s'entendent dire des choses abominables, proprement scandaleuses et cruelles (ce qui mériterait une descente punitive de Super-Tarlouze ?) ; certains se font renier, certains subissent des humiliations pires encore. Et même quand les choses finissent par s'arranger, il y a toujours de ces petites phrases qui restent coincées dans la mémoire.

Je crois qu'il faut avoir la force de partir sans se retourner (encore faut-il, quand on est jeune, pouvoir le faire, émotionnellement, financièrement, etc.). La crainte de perdre leur enfant peut de nos jours aider bien des parents à se poser les vraies questions. Mais pour certaines familles, la distance est infranchissable et on n'y peut pas grand-chose : on ne peut forcer les gens à passer outre. À ceux des gays qui ont grandi dans une telle famille, je souhaite de s'entourer d'une nouvelle famille et de laisser passer le temps qui, comme chacun le sait, peut beaucoup de chose. Ou de vivre dans une intimité tue, ce qui est parfaitement légitime également, l'essentiel étant de ne pas se laisser dévorer par un sentiment de culpabilité souvent savamment distillé par les parents.

 

edit : sur la question du coming-out, voir aussi : http://debatgay.skyrock.com/757398058-Le-coming-out.html

03 août 2008

Des folles

Discussion amusante, il y a quelques jours, avec le Philosophe, de nous tous sans doute le moins apte à passer outre sa structure. Toujours prompt à ériger un système de pensée protecteur d'où perce malgré tout - et c'est très drôle (je dis cela sans méchanceté aucune) - des angoisses assez typiquement névrotiques (c'est-à-dire n'ayant plus rien de philosophiques).

« D'où viennent les folles ? »

Et le voici parti dans des considérations physiologiques (sur les cordes vocales, etc.). Je n'ai pas eu droit à sa définition de la « folle », mais il semblait par contre avoir une idée très claire de ce qu'est la virilité, caractéristique qu'il refuse volontiers aux pédés (par principe). Je lui faisais remarquer que, peut-être, le partenaire idéal du gay (en fait, disant cela, je pensais surtout à lui, resté bloqué sur un réjouissant souvenir d'internat - ambiance Cadinot) était l'hétérosexuel, tout le reste n'étant qu'ersatz, avec ce paradoxe que, sitôt qu'il a cédé (à moins, peut-être qu'il n'ait pris de force), l'hétéro perd fantasmatiquement de sa superbe : après tout, il n'est pas hétéro au point de n'avoir pas pu coucher avec un homme, etc.

Du coup, certains cherchent avec beaucoup de détermination ce qui, selon eux, ressemble le plus à un hétéro. D'aucuns trouveront un rasé au Cox*, d'autres une chemise de bûcheron au Quetzal. Pour quelques-uns (de plus en plus ?), il s'agira d'attraper un des musclors sur podium du Raidd ou un ours duveteux du Bear's Den... Constructions psychosociologiques de la virilité dans lesquelles il vaut mieux ne pas trop s'enfermer selon moi, au risque de se rendre extrêmement malheureux.

Le Philosophe a cru remarquer dans l'histoire personnelle des folles un père redoutablement absent. (Après tout, elle vaut bien ma théorie, tout à fait empirique, selon laquelle toute mère de pédé est à peu près cinglée.) Je me demandais quant à moi si, dans le cas des folles, il ne s'agissait pas plutôt d'une sorte d'inaccessibilité de la figure paternelle (et, par extrapolation, de la figure masculine). Distance que mettrait tacitement le père, refusant à son fils l'identification (sur l'air de : tu ne seras pas à mon image).

Voyez comme l'été aidant, on s'abandonne à la légèreté et à toutes les fumisteries théoriques (mais c'est tellement amusant).

Et surtout, je crois que je me suis abandonné aux délires théoriques parce que son discours sur les folles était un peu désagréable. D'une part parce qu'on est sans doute toujours la folle de quelqu'un, d'autre part, parce qu'elles ont le mérite de faire trembler la douce sécurité d'hétéro-flics toujours prompts à nous montrer les efforts qu'ils ont déployés pour « accepter ça ». Quant au discours anti-folles assez répandu dans le Marais, il me semble témoigner d'un angoissant goût pour le conformisme...

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* Je m'excuse pour ces références purement parisiennes.