05 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)

 

Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.

Chrisdtophe 2.jpgL’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.

À G., mon sauveur.

02 janvier 2009

D'un mot comme ça, en passant

Il fait beau, très beau même : nous étions sur la terrasse lorsqu'ont sonné les douze coups de minuit.
Hier, j’ai fait une longue promenade avec le nouveau chien, incroyablement peu distrait par les animaux – chevaux, ânes, vaches, volailles en tout genre et chiens autres – que nous avons croisés. Je m’étais trop couvert. Le ciel était d’un bleu glacé, presque métallique, et pourtant la température était douce ; et les paysages de champs, de bois et de collines, étendues jaunes pâles, marrons et vert gris, n’étaient pas ceux, sinistres, de l’hiver parfois, qui nous contraignent à rentrer profond notre nez, nos yeux dans notre âme pour y découvrir des ressources terribles de mélancolie.

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En rentrant au bout d’une heure, une épreuve avait frappé mes Ingalls du Béarn : en plantant un piquet pour faire au chien un petit enclos (le temps qu’il s’habitue aux lieux), J. a percé une canalisation d’eau. La chose à faire, l’on s’en doute, un premier janvier… Tout ce qui pouvait contenir de l’eau a été rempli et on a coupé l’eau.

01 novembre 2008

D'un retour à Bruxelles

Angelo.jpgCela faisait presque dix ans que je n'étais pas revenu à Bruxelles. J'y ai retrouvé, le temps d'un long week-end, le Petit Prince en compagnie du Renard, de ChapiChapo et de P. Comme je l'expliquais à ceux qui voulaient bien l'entendre – Yohanna, G. et Lancelot – ce voyage devait signer la dernière étape du délitement de ce sentiment tendre et impérieux qui s'est imposé à moi voici quelques mois. La parenthèse se referme en un terrible ciel blanc de novembre. Charge à moi de faire en sorte que le ciel blanc ne descende pas sur mon horizon, bas comme une brume lourde, au point de me laisser démuni un peu plus, et triste, triste au point de vouloir tout renier.

Et je lutte. Je lutte et je fais le clown, ce soir comme jamais, en grimaces et facéties, en bons mots et loufoqueries, chez P. qui a eu la gentillesse de nous inviter à dîner. L'image était fausse, toujours, toujours fausse. Et j'aurais voulu marcher avec le Petit Prince près de l'étang, m'asseoir avec lui dans l'herbe humide, lui dire des choses un peu bêtes, depuis un temps qui reste à advenir :

– J'ai été très amoureux de toi, tu sais. J'ai voulu embrasser tes mains, je ne sais pas, tes paupières. Poser ma joue contre ton ventre.

– Je ne l'ai pas su, je ne l'ai pas vu. Pourquoi ne l'ai-je pas su ?

Il y a la vanité de préférer le confort de l'amitié à l'écueil de l'amour, et d'en tirer fierté.

Que l'on ne se méprenne pas, j'ai passé un très bon week-end mais la Belgique, au moment où j'écris ces lignes, éveille en moi une nostalgie de grand nord.

La Belgique, c'est G. et moi. Je lui en veux un peu d'avoir pu y retourner sans moi. Bruxelles, c'est G. et moi, ou bien le Petit Prince et moi qui essaie – vous me croyez n'est-ce pas ? – d'être un ami et de me réjouir de l'être.

11 septembre 2008

Du rêve de la nuit dernière

J'ai rêvé du Petit Prince la nuit dernière. Je crois que nous étions dans un amphithéâtre de fac. Il y avait avec nous une troisième personne mais que je ne parviens plus à identifier, peut-être s'agissait-il de D. Ces deux-là me faisaient passer des petits mots un peu ambigus, des espèces de QCM amoureux sur l'air de « lequel préfères-tu ? » (des questions qui ne me sont posées que dans les rêves ? pas exactement). Je me suis réveillé dans cet espace étrange à la frontière de la douceur du rêve et de l'âpreté de la réalité.

J'ai écrit « pas exactement » dans la mesure où le Petit Prince m'a déjà – dans le lointain de sa candeur ou depuis la cruauté de ses élans de manipulation ? – posé la question « Qui préfères-tu, du Renard ou de moi ? »

Je m'en étais tiré par une pirouette, osant tout de même dire qu'il éveillait en moi des élans protecteurs.

J'ai reçu tout à l'heure de lui un mail, en réponse au mien le questionnant sur sa récente installation à Bruxelles. Il est toujours dans cet entre-deux de la distance prudente (et, à mes yeux, froide) et des élans semble-t-il spontanés de tendresse.

Lors de mes premiers jours de vacances, j'ai eu l'occasion de retracer à G. l'histoire de nos ambiguïtés depuis le mois d'avril. Il est de mon avis : bien malin celui qui pourra comprendre son attitude...

29 août 2008

D'une généreuse inconnue

À l’époque, je vivais à Antony, avec mon petit ami et deux autres colocataires, l’un gay – plutôt « wizzzz » – l’autre hétéro. Nous faisions des fêtes tous les week-ends qui réunissaient nos amis, ceux à venir, tous finissant peu ou prou par s’endormir dans un coin ou l’autre de l’appartement. C’est à cette époque que Juliette fit tomber une bibliothèque et tout son contenu sur la tête d’un copain pendant qu'il dormait (copain que je viens de revoir ici même, sur mon lieu de vacances, il y a quelques jours, et avec lequel nous n’avons pas manqué de nous remémorer cette période ô combien excessive). Bref… L’année universitaire s’achevait et je venais de terminer les derniers examens de mon deug de psycho. La journée de juin était belle mais j’étais à une époque de ma vie où seules les nuits comptaient. J’errais, sans doute désœuvré, dans l’appartement lorsque mon téléphone sonna (nous n’avions pas encore de portables, aussi, chacun avait sa ligne fixe).

- Bonjour…Christophe.jpg
- Bonjour.
- Est-ce que vous êtes Christophe ?
- Euh… oui…
- Vous êtes blond avec une houppette ? [je ne veux aucun commentaire à ce sujet !]
- Euh… oui…
- Vous avez souvent des chaussures vertes ?
- Euh… oui…
- C’est tout ce que je voulais savoir. Merci. Au revoir.

Il s’agissait d’une voix de femme qui me laissait – il faut bien le dire – assez désemparé… Il ne s’agissait pas d’une jeune fille, non, plutôt la voix d’une femme d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années. Hésitante, gênée, mais surtout très pressée à ce qu’il me semblait, pressée de m’identifier et de raccrocher une fois les vérifications faites.
À 20 ans, on se croit volontiers le héros d’une espèce de roman qui est en train de s’écrire : tout peut arriver à n’importe quel moment. Ayant beaucoup d’imagination, je commençais à faire défiler le film d’une rencontre unilatérale : quelqu’un, une femme, m’avait repéré, avait trouvé mon prénom, mon numéro de téléphone – oui, mais où ? au boulot (à l’époque, je pense que je devais encore faire du télémarketing) ? à la fac de Malakoff ? dans l’immeuble ?
J’en étais à ces interrogations lorsque le téléphone sonna à nouveau.

- Christophe ?
- Oui ?
- Je voulais m’excuser… je ne sais pas ce qui m’a pris…
- Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes… mais je suis tout à fait disposé à discuter avec vous…
- Non, non, je suis désolée… je… je ne devrais pas…
- Dites-moi juste d’où vous me connaissez… de la fac ?
- Oui oui… oh… [autres bruits dans la pièce puis chuchotements]… bon… je dois vous laisser.

C’était intriguant et vaguement excitant.
J’allais voir mon copain dans sa chambre et lui racontais ces deux étranges appels. « Ce doit être une cinglée », me dit-il. C’était un peu court.
Pour tout vous dire, je ne sais plus si le coup de fil suivant advint le même jour ou quelques jours plus tard. Je ne sais plus non plus comment j’en vins à finalement suffisamment engager la conversation pour que le dialogue suivant ait lieu :

[…]
- Christophe ?
- Oui…
- Vous allez partir en vacances ?
- Non, je ne pense pas.
- Pourquoi ?
- Bah vous savez, je suis étudiant, je n’ai pas forcément beaucoup d’argent à mettre dans un voyage.

Mon copain, qui était présent, agitait les bras dans tous les sens et braillait : « mais dis-lui donc que tu as un copain, bordel ! »
Quelques jours plus tard, je recevais par la poste une courte lettre m’invitant à tout de même profiter de mes vacances, deux entrées pour EuroMickey (où, par principe, il était inenvisageable que je mette les pieds) et un billet de 500 francs. Au dos de l’enveloppe, elle avait écrit son nom et son adresse, d’une main que j’imagine tremblante, c’est-à-dire partagée entre l’envie que j’en sache davantage sur elle, voire que j’aille la retrouver chez elle, et… la peur que je le fasse. Elle habitait le quartier de Denfert-Rochereau. Muni de son nom, il était facile que je trouve son numéro de téléphone, dès lors qu’elle n’était pas sur liste rouge. Ce n’était pas le cas. Je composai le numéro de téléphone en ne sachant pas trop quoi dire car je n’avais rien à lui proposer – même si avait pesé sur moi toute la cupidité du monde. Je tombai sur un répondeur (une voix d’homme) et commençai à me présenter quand elle décrocha le combiné :

- Non, Christophe, vous ne pouvez pas m’appeler ici… je… je ne vis pas seule.
- Écoutez, je ne sais pas à quel jeu vous jouez, mais je ne peux accepter ni les billets, ni l’argent… Heu… c’est très gentil… mais je ne sais pas où vous voulez en venir… je n’ai rien à vous offrir en retour…
- Oui, je sais, je comprends… mais… prenez ça comme un cadeau. Je ne vous embêterai plus jamais.

Le fait est, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. J’ai hésité à tout lui renvoyer par la poste mais il faut croire que mon âme n’était pas si noble. J’ai offert les deux billets et j’ai gardé l’argent. Je n’ai jamais su qui elle était : il y avait beaucoup de femmes de son âge à la fac.
Pourquoi raconter tout cela me direz-vous ? Bah, parce que Lancelot me l’a demandé…

21 août 2008

Des lapsus et autres manifestations de l'inconscient

 

En répondant l'autre jour à mes (rares) commentaires, j'ai commis une erreur. Au lieu de m'adresser à Lancelot, j'ai répondu à Andesmas (parti sans laisser d'adresse ? non, revenu !), ce pour le plus grand amusement du premier. Il émet sur la question deux hypothèses (qu'il se garde bien de communiquer le bougre ! – mais il peut le faire ici... tout le monde peut d'ailleurs le faire... oui, ma curiosité est piquée...). J'en ai moi aussi deux (hypothèses). La première est que j'ai le cerveau bouffé aux mites (ce qui serait fort malheureux à mon âge – oui, j'ai 32 ans et alors ? – mais pas impossible, il convient de l'admettre). La seconde, nettement moins angoissante, c'est qu'en écrivant le nom de mon interlocuteur, ma pensée a suivi un jeu d'associations d'idées, de déplacements, de condensations, chemins de traverse qui m'ont conduit à échanger un nom propre pour un autre (enfin, un pseudo pour un autre). J'ai tout de suite pensé à l'oubli du nom de Signorelli, texte de Freud sur lequel j'avais fait un brillantissime exposé en cours de psychopathologie. Vous l'aurez deviné : il n'est pas non plus impossible que j'aie fait cette erreur, juste pour le plaisir d'évoquer cette lointaine réussite universitaire... Bref, ce d'autant qu'il ne s'agit pas, dans le cas présent, d'un oubli.

200px-Sigmund_Freud-loc.jpg

J'ai voulu chercher dans ma bibliothèque le petit livre de Freud, un pur moment d'humour (ah, ces bourgeoises viennoises rougissantes !) et de lisibilité, Psychopathologie de la vie quotidienne. Ne le retrouvant pas, j'en ai conclu que j'avais dû le prêter... oui, d'accord, je ne sais plus à qui ! Aussi me suis-je arrêté dans une librairie pour me le procurer. J'ai un peu lu hier soir avant de m'endormir le chapitre sur les lapsus, espérant vaguement qu'un rêve orienté m'aiderait à y voir plus clair. Hé bien non...

Il y a quelques années de cela, Capitaine Caverne (G.) m'avait raconté un rêve dans lequel une certaine Alice de sa connaissance (une collègue) s'était déshabillée devant lui. Le voir ne pas comprendre m'avait vraiment amusé (« Vraiment, tu ne vois pas de liens ? »). Je lui avais alors fait remarquer qu'Alice était presque l'anagramme parfaite d'Elias, un jeune homme qui occupait alors beaucoup ses pensées et un appartement avec un transsexuel (et, comme souvent dans la vie amoureuse, « c'était compliqué »).

Le problème, dans le cas présent, c'est que j'ai beau tourner dans tous les sens les pseudonymes Andesmas et Lancelot, je ne vois aucun liens linguistiques autre qu'un même nombre de syllabes (3). C'est plutôt maigre !

An-des-mas

Lan-ce-lot

J'ai beau essayer de m'abandonner à la rêverie, rien ne va vient.

Si j'essaie de penser au contexte (je parlais de l'annonce de l'homosexualité et de Super-Tarlouzes), rien n'apparaît magiquement non plus (mais peut-être est-ce dû au fait que je ne paie personne pour assister, muet, à mes ratiocinations...).

Alors évidemment, il existe entre ces trois-là (Andesmas, Lancelot et Joss) de réels liens qui semblent dépasser largement la simple convivialité blogosphérique. En outre, j'ai tendance à les associer, peut-être parce qu'il s'agit des premiers que j'ai lus avec attention : il y a une familiarité qui facilite le lapsus – mais qui ne l'explique pas. Je reste donc sur ma faim – vous aussi peut-être (ma capacité à m'illusionner est décidément sans bornes !).

Lancelot m'a donc dit : « c'est très freudien »... j'espère qu'il a raison, parce que si c'est lacanien, je suis pas sorti de l'auberge.

Peut-être la solution de ce mystère de l'inconscient s'imposera-t-elle avec évidence dans quelque temps. Après tout, il a fallu des années à l'une de mes amies pour réaliser, sur divan, que le choix par ses parents de ses deuxième et troisième prénoms avait été dicté par un jeu de mots aussi macabre qu'involontaire.

 

PS : comble du comble, je me suis aussi offert aujourd'hui un acte manqué.

 

13 avril 2008

De la nostalgie

J’ai passé ma soirée du côté de Ménilmontant pour fêter l’anniversaire d’une amie. Je n’ai plus beaucoup l’occasion d’aller dans ces rues qui courent de Ménilmontant à Parmentier.

990777183.jpgUn de mes amis habitait rue Oberkampf. Un autre rue Moret. Le vendredi ou le samedi soir, je quittais ma ville de la petite couronne (à l’époque je n’habitais pas Paris) pour les rejoindre. Nous dînions chez l’un ou chez l’autre, ou nous allions au Merivan, un restaurant kurde, en pèlerinage au Royal Belleville ou aux Trois marmites. Les soirs d’été, on s’attardait à la terrasse de chez Bichi pour y manger des brochettes.

JP était souvent malheureux : il avait conservé de sa jeunesse, de son enfance peut-être, un malaise qui ne le quittait que les premiers jours d’épanouissement du sentiment amoureux. Il buvait beaucoup trop, fumait beaucoup trop et il est mort de ne pouvoir renoncer à ces deux béquilles. Il nous a fait des scènes inoubliables à se rouler par terre, à se lever et partir en faisant du scandale. Il pouvait être épuisant, se fâcher avec tout le monde. Mais s’il n’avait aucune distance à son mal-être, si d’entre nous tous, il était le moins apte à relativiser, s’il pouvait être cruel parfois, il avait une culture, une finesse d’esprit, une capacité à s’enthousiasmer, un goût pour le détail qui nourrissaient constamment nos amitiés. Et il n’avait pas peur d’approcher les douleurs d’autrui, ce qui est une qualité rare, même chez les amis. Sous ses airs d’égocentrique insupportable, il s’intéressait terriblement à l’autre. Il me parlait avec intérêt de ma thèse, des amants à la rencontre desquels je tardais parfois à aller, d’un amant, enfin, qui avait dû repartir dans son pays alors que je me soignais et m’avait laissé un peu plus que désemparé.

Mon autre ami a déménagé. Il est d’abord parti habiter en banlieue une maisonnette à l’agencement invraisemblable, avant de partir plus loin encore, à l’autre bout de la France. Dès que je peux, je pars le voir dans ce sud-ouest que j’aime avec une familiarité toujours réconfortante.

Je ne peux pas prétendre que ces deux amis ont laissé orphelin ce coin de Paris : rien n’est plus fugace qu’une présence humaine dans la grande ville. Et malgré l’intimité que je partage avec ce quartier, je me suis rendu compte en le traversant au retour que j’en étais presque rejeté – comme un corps étranger – par la violente épaisseur à laquelle participent les nouveaux bars, la jeunesse conquérante, les magasins devenus autres.

Peut-être certains quartiers sont-ils irrémédiablement liés à certaines époques de la vie. Et si un jour je retourne régulièrement dans cette partie du 11e, ce sera vraisemblablement à l’issue d’une reconquête et surtout de retrouvailles avec une certaine légèreté. Il est maintenant 2 heures passées, les fantômes sont là et la légèreté me semble bien lointaine…