11 janvier 2009

Des lisières

Moret sur loing2.jpgJ’ai toujours habité en lisière. La maison de mes parents était à quelques mètres d’une autre petite ville où reposent l’essentiel de mes souvenirs : c’est bien dans cette autre ville que j’ai été à l’école primaire, que j’allais faire les commissions avec ma grand-mère ou ma grand-tante ; c’est là-bas,Antony2.jpg plus âgé, que j’allais marcher la nuit à la recherche de mon identité, dans les ruelles, sur le pont ou au bord de l’eau.

Quand j’ai emménagé avec Greg dans une collocation chahuteuse à Antony, les maisonnettes qui étaient de l’autre côté du trottoir dépendaient de Fresnes. Des fenêtres de notre appartement, nous voyions la prison.

Coucher de soleil 17.jpgÀ Montrouge où je me suis installé après notre séparation, reprenant le studio d’une amie, j’étais sur l’avenue frontière entre Montrouge et Malakoff. J’avais passé une nuit chez elle avant de me décider à prendre l’appartement. Dans l’immeuble en face, un homme torse nu était apparu dans l’embrasure d’une fenêtr1 - Le passage.jpge, que je n’ai jamais revu : l’immeuble était en fait un hôtel.

Et aujourd’hui encore, je suis à la lisière entre le neuvième arrondissement et le deuxième. C’est le deuxième que je traverse le plus souvent pour rejoindre mes amis ; mais c’est dans le neuvième que je déambule plus volontiers, à la recherche de ces chers cafés où me poser pour lire et écrire.

04 janvier 2009

D'une étoile mystérieuse

Parmi les choses qui me manquent à Paris, il y a le ciel étoilé. Quand j’étais adolescent, chez mes parents, je m’asseyais l’été sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, qui était au premier étage, et je regardais le ciel tout en me piquant d’écrire des poèmes dans lesquels je m’abandonnais à certains sentiments parfaitement outrés. C’est depuis ce même rebord de fenêtre (ou installé, l’hiver, dans un fauteuil délabré mais encore confortable que j’avais déniché je ne sais où, non loin des fumées d’un bâton d’encens) que j’ai commencé à écrire mes premières nouvelles.
Ce soir, sorti fumer une cigarette, les yeux vissés sur un ciel que j’ai toujours regardé comme un parfait idiot (ou comme les premiers hommes), c’est-à-dire dans une méconnaissance complète du nom des étoiles, mon regard fut attiré par l’une d’elles : son scintillement rythmé, pulsatile, était parfaitement visible. Et j’ai immédiatement pensé à L’Étoile mystérieuse. Je n’ai plus guère de Tintin et Milou chez moi, tous ou presque étant stockés chez ma grand-mère, mais chez les Ingalls du Béarn, on a à disposition, entre mille trésors qui laissent une large part à l’enfance, la collection complète des Tintin (y compris l’incroyable Tintin au Pays des Soviets avec lequel ma sœur était revenue, un jour, de Paris, trésor infini, secret, que j’ai lu et relu avec la passion qui convient ordinairement aux reliques – mais ceci est une autre histoire).
Je suis donc monté chercher L’Étoile mystérieuse dans la chambre des enfants.

En me forçant un peu, en retenant mon souffle, j’ai retrouvé quelques-unes des sensations que j’éprouvais enfant, à chaque fois que je le lisais. Les neuf premières pages, qui mettent en place une angoisse croissante devant l’inexorable de la fin du monde, provoquaient un crescendo de peur indescriptible… et terriblement excitante : à chaque lecture, tout en connaissant l’issue, je retrouvais l’empathie de Tintin qui pense à voix haute, en regardant les gens massés dans la rue en pleine nuit : « Pauvres gens !... S’ils savaient !... »

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Il y a dans ces mêmes pages l’araignée formidable que Tintin voit incrustée dans l’étoile observée à la lunette astronomique, l’asphalte qui fond et peut-être surtout le prêcheur (« Je suis Philippulus le Prophète, et je vous annonce que des jours de terreur vont venir !... La fin du monde est proche !... Tout le monde va périr !.. Et les survivants mourront de faim et de froid !.... Et ils auront la peste, la rougeole et le choléra !..... »).
IMG_4898.JPGAvec le départ en bateau et la course contre la montre, mon excitation retombait un peu. Certes il y avait du danger (entre autres choses, Milou manque de tomber à l’eau deux fois – du bateau et de l’hydravion), mais au fond je savais que la panique millénariste des premières pages, aiguisée par l’apparition du mystérieux champignon que Tintin prend initialement pour un œuf (et quel monstre avait pu pondre cet œuf ? je connaissais la réponse pourtant, mais à chaque fois, avec Tintin, je me reposais la question), atteignait une nouvelle apogée avec l’apparition de l’araignée géante. Je me souviens de la jubilation que j’éprouvais à la voir écrasée sous une pomme laissant seulement dépasser ses pattes.

Je me souviens de la première fois que j’ai eu entre les mains un album de Spirou. C’était lors de vacances en Ardèche en 1983 ou 1984 : j’étais malade et mon père m’avait acheté Il y a un sorcier à Champignac en me disant « je lisais ça quand j’avais ton âge. » Par contre, je ne me souviens pas de la première fois que j’ai lu un Tintin. J’imagine que je devais être tout petit. Toutefois, je me rappelle que, chez ma tante Monique, il y avait les vieux Tintin de mon père, ceux qu’il avait étant enfant et qu’il avait transmis à mon cousin – son filleul – nettement plus âgé que moi. Il y avait également un vieux jeu de société Tintin. Et ma tante m’a raconté, plus tard, que lorsqu’elle avait emmené mon cousin voir au cinéma Tintin et le mystère de la toison d’or (1961), les gamins du quartier se levaient et criaient tous en chœur dans la salle de ciné « vas-y Tintin ! ».

Parmi les jurons que le Capitaine Haddock lance dans cet album, on trouve : dynamiteur, naufrageurs (trois fois), pirates, pantoufles, flibustiers, hors la loi, chauffards, marins d’eau douce, bande de voleurs, mercantis, accapareurs, Judas (deux fois), ophicléides, coloquintes, bandits, renégats, traîtres, cloportes, patapoufs, papous, catachrèses, moujiks, rhizopodes, ectoplasmes…

24 décembre 2008

D'un Noël de plus

Noël m’indiffère, ou m’agace, c’est selon. La seule enfant de la famille – ma nièce – a grandi et il faudra à présent attendre ses enfants à elle pour que l’on rejoue avec un peu d’entrain « la magie de Nowel » tant popularisée par les téléfilms dont M6 et TF1 abreuvent les infortunés téléspectateurs, année après année, dès le 2 décembre.
Noël est une fête familiale qui ne supporte pas l’imprévu et j’ai compris il y a quelques années qu’il était inenvisageable de s’y soustraire. Un beau blond m’avait invité, il y a plusieurs années, à passer Noël dans sa famille danoise, promesse de boissons chaudes ou corsées, servies dans des verres que nous aurions serrés entre nos moufles, la neige qui frappe au carreau, l’imaginaire de Noël à son comble en somme. Quoi qu’il en soit, quand j’ai commencé à faire part de ce projet, tous m’ont téléphoné sur l’air de « tu ne peux pas faire ça », et j’ai entendu ma mère s’étouffer alors que, se roulant par terre d’effroi, elle s’était à moitié étranglée avec le fil du téléphone. J’ai cédé bien sûr, parce que c’est aussi ça la magie de Noël.
Je me faisais la réflexion hier soir : tous les Noël de ma petite enfance se fondent en un seul, image soutenue à bras-le-corps par quelques photos prises par le papa. Je n’ai d’ailleurs aucun souvenir du réveillon, hormis la crèche : nous n’étions ni assez croyants, ni assez courageux pour aller à la messe de Noël, et nous faisions naître le petit Jésus avec quelques heures d’avance ; on le collait dans sa crèche vers 22h, après, j’imagine, un dîner chez l’une de mes tantes.
Comme tous les enfants du monde qui fêtent Noël, je me réveillais le 25 surexcité et impatient : la sœur de ma mère arrivait de Paris vers 11 heures, avec son gros chien et son gros sac Buitton plein à craquer de cadeaux (j’adorais l’odeur de ce sac, mélange de cuir et de tabac), et il fallait ensuite attendre l’arrivée de ma sœur et de son petit ami, toujours en retard. Je regardais les cadeaux sortir des sacs et rejoindre la cohorte de ceux déposés par le Père Noël (puis par mon père). Et puis, au cours des jours qui suivaient, commençait la moisson : il y avait le Noël de Tata Monique, le Noël de Tata Michèle, le Noël du parrain, celui des cousins du nord : tout cela m’aidait à patienter jusqu’à l’épiphanie. Après la richesse, venait alors le pouvoir conféré par la couronne.

Mais, parce que la magie de Noël, c’est aussi faire amende honorable, je dois me confesser…
Étant enfant, je fouillais partout, mais vraiment partout. Et j’avais un certain talent pour trouver. Un jour du mois de décembre, dans la petite chambre bleue, au fond de l’armoire, derrière les piles de draps blancs, je suis tombé sur le cadeau que ma mère avait fait à ma cousine du nord dont elle était la marraine. Mon Dieu… c’était une petite imprimerie-jouet, avec une presse en plastique, de petites lettres, de petits motifs que l’on insérait dans les rails de la presse. Je n’ai pas pu résister et j’ai joué avec. Oui, oui… j’ai ouvert la boîte, j’ai imbibé les petites lettres avec le tampon encreur, dans un mélange de jubilation et de détresse (« cette fois, mon vieux, c’est l’enfer assuré »). Au bout d’un moment, le sentiment bien légitime de culpabilité l’a tout de même emporté : j’ai tout nettoyé et j’ai refermé soigneusement la boîte.
Ce cadeau est parti quelques jours après par la poste. Les cousins s’en sont-ils rendu compte ? Se sont-ils offusqués d’un cadeau qui, manifestement, avait déjà servi ?
Alors que j’écris ces lignes, un autre souvenir remonte à la surface. À un Noël, je devais avoir 9 ans, ma grand-mère m’avait acheté une petite machine à écrire (j’avais dû annoncer fièrement que je voulais écrire des histoires), mais mes parents m’avaient offert de leur côté un bel orgue Bontenmieux (je m’apprêtais à jouer, pendant des heures et des heures, la Paloma, au moyen de la boîte à rythme), et évidemment cet objet retenait l’essentiel de mon attention. Ma mère, je crois, m’a dit quelque chose comme « tu pourrais jouer aussi avec le cadeau de ta grand-mère », et cette dernière, effacée toujours, prête à disparaître dans un trou de souris avait dit tendrement : « non, non… ce n’est pas grave… ».

 

Joyeux Noël à tous...

06 août 2008

De Snoopy

Quand j'étais petit (je devais avoir sept ans), en vacances en Ardèche avec toute ma famille proche et quelques cousins, il y a eu la mode des tee-shirts et des sweet-shirts Snoopy. Par esprit de cohésion (qui contrecarrait nettement notre sens du ridicule), nous en avions tous un. Je pense que c'est à peu près à la même époque que passait le samedi après-midi le dessin animé. Je me rappelle d'un Snoopy hilare photocopiant les pages d'un livre consacré à la chasse et aux Beagles (Snoopy ne chasse pas ; pour tout dire, il a même le plus souvent une peur bleue des lapins sauf à lire les Histoires de lapinous - il écrira même la seule biographie non autorisée de leur auteure, Hélène Eauderose). Je me souviens également qu'il y avait dans la chambre de ma sœur un immense poster de Snoopy allongé sur sa niche, poster que je m'amusais à redessiner inlassablement sur de petites feuilles que j'offrais aux visiteurs.

Crétin de gamin.jpgEt puis Snoopy a à peu près complètement disparu de ma vie : le poster a été décroché, sans doute lorsque, ma sœur partie, mon père a redécoré la chambre avant de m'y installer ; les vêtements, usés, ont disparu des garde-robes ; les dessins animés ont cessé d'être diffusés. Je crois même que je n'avais pas alors compris qu'avant d'être un produit dérivé, Snoopy était, avec les autres Peanuts (nom que Schulz détestait et qui lui avait été imposé par le puissant syndicat américain de la presse), un personnage de bande dessinée. C'est donc près de vingt ans après que Snoopy, Charly et Sally Brown, Lucy et Linus Van Pelt, Peppermint Patty et les autres sont réapparu dans ma vie. C'est à Chapi que je le dois : il a un jour fait ressurgir en moi toute l'étendue de ce monde-là, évoquant une conversation entre Charly Brown et Peppermint Patty au cours de laquelle le petit garçon expliquait qu'il souhaitait, une fois devenu adulte, avoir une gentille femme qui le prenne dans ses bras et lui dise « pauvre petit bébé ».

Nous avons à présent - Chapi et moi - cet univers de commun auquel nous faisons de temps à autre référence. Je crois qu'il s'identifie à Snoopy, pour son côté cabot peut-être, sa propension à se fondre dans d'autres personnages avec une conviction que lui envieraient sans doute bon nombre d'acteurs (as de la Première Guerre mondiale, romancier, vautour, Sherlock Holmes, avocat, médecin, Joe Cool l'étudiant, etc.), et qu'il voit en moi l'improbable mélange de Charly Brown (démuni le plus souvent) et de Lucy. Après tout, ça le regarde.

...

Il y a un rythme tout à fait particulier chez Schulz qui, pendant près de cinquante ans, a livré un strip par jour (il est décédé d'ailleurs quelques jours après avoir livré son dernier strip dans lequel il disait adieu à ses personnages). On n'est pas, comme chez Garfield, dans un rythme de gag obstinément à trois temps ou, comme chez Calvin et Hobbes, face à des histoires presque parfaitement autonomes les unes des autres. Chez Schulz, on n'est même pas assuré d'un présent permanent : après tout, Linus (« ce vieux bébé », dixit sa sœur) et Sally grandissent de plusieurs années d'un coup ou presque, au contraire du grand-frère de la seconde et de la grande-soeur du premier. De ce point de vue, lire au fur et à mesure de leur publication les volumes de l'intégrale de l'œuvre est un pur régal. On y voit se mettre en place le caractère intangible des personnages, on assiste aux premiers mots de Snoopy, à ses premières stations debout, à ses premiers « troubles de l'identité ». On voit apparaître les premiers oiseaux tenant conciliabule dans la niche généreusement prêtée par Snoopy, au milieu desquels on devine, déjà, Woodstock qui n'est pas encore cet indéfectible ami (« ce crétin d'oiseau » avec lequel Snoopy se froissera pourtant un temps, le volatile jugeant un peu sévèrement la méthode de lecture retenue par Snoopy pour affronter Guerre et Paix... au rythme d'une lettre par jour...).

On ne rit pas nécessairement à chaque strip, mais parce qu'il y a une intertextualité interne extrêmement serrée, on rit de la répétition, on rit rétrospectivement.

Il y a quelques années, j'avais offert un album à une amie et je lui avais écrit en dédicace que je découpais volontiers le monde entre ceux qui aiment Snoopy et ceux qu'il indiffère. Elle m'avait avoué peu de temps après - et le regrettant - qu'elle appartenait manifestement à la seconde catégorie. Ce n'est pas très grave évidemment. Reste que j'ai parfois été étonné et attristé (toutes proportions gardées) : Capitaine Caverne  (G.) n'a jamais compris ce qui me plaisait tant et pire, ce que je trouvais de drôle (ignorant qu'avec Snoopy, d'ailleurs, il ne s'agit pas que de rire).

...

En me relisant, je me rends compte qu'à mes yeux, Snoopy est au-delà du personnage de fiction. Il y a une telle continuité entre les strips que l'on peut facilement céder à la tentation de croire que ces petites vies lointaines sont réelles et qu'entre les cases, qu'entre les bulles attribuées à Snoopy (ce « drôle de petit garçon avec un gros nez » comme l'appelle Patty), paroles de chien dont on ne saura jamais si les enfants l'entendent ou s'ils partagent « seulement » ce même espace du rêve et du jeu (et là je pense, encore une fois, à Winnicott et à l'espace transitionnel où, par le jeu et le rêve éveillé se consolide le rapport au symbolique chez l'enfant), qu'entre les billes et entre les cases, donc, se nichent (!) d'autres folles aventures d'un quotidien où les mots d'enfant ne sont pas que des mots d'enfant, mais constituent les résistances, les aménagements d'un monde adulte à venir, terriblement angoissant déjà.

Cela faisait des semaines que je voulais écrire quelques mots sur cette drôle de bande et sur l'impact qu'ils continuent d'avoir sur mon quotidien même. Et je crois que nous avons tous des souvenirs désagréables qui nous replacent, enfants, aux prises avec un monde adulte terriblement intrusif. Et quelques défenses pour nous en tirer tout de même.

14 avril 2008

Du lieu où l’on a grandi

 

« Il ne faut jamais revenir

aux temps cachés des souvenirs

du temps béni de son enfance.

Car parmi tous les souvenirs,

ceux de l’enfance sont les pires,

ceux de l’enfance nous déchirent. »

Barbara, L’Enfance

 

 

Je suis parti un peu précipitamment de chez mes parents – ou plus exactement de chez ma mère – quelques semaines après mes 19 ans, pour me lancer dans l’aventure (amoureuse) d’une collocation évoquée il y a quelques jours.

Je crois avoir été privilégié étant enfant. Une vaste maison qui, sans être ancienne, n’était pas dénuée de charme, un très grand jardin que j’investissais de mes aventures, une rivière au bout du jardin qui fut tour à tour le lieu de réconfortantes promenades, d’angoissées méditations et de beuveries adolescentes. En avançant sur le chemin de hallage, on découvrait soudain derrière les hautes herbes la dépouille d’une péniche un peu cachée dans un bras mort de la rivière. D’année en année, elle s’enfonçait un peu plus.

Le jardin de mes parents fut plusieurs fois inondé au point que mes cousins et moi le redécouvrions assis dans une barque.

 

Non loin de chez mes parents, il y avait aussi une vaste forêt où l’on me traînait le dimanche et où l’institutrice nous emmenait pour les cours de sport.

246671902.jpgLa rivière et la forêt ont considérablement nourri mon imaginaire. L’eau tout particulièrement, parce qu’une partie de mes ancêtres étaient mariniers : certaines photos anciennes qui circulent encore dans la famille les montrent fiers, flanqués de terribles moustaches et juchés sur leur péniche.

Enfant, j’étais le dépositaire, en quelque sorte, de la mémoire familiale : parce que mes oreilles traînaient partout et captaient la moindre des légendes, la moindre – les pires, surtout les pires – des rumeurs. Mais aussi parce que l’arrière-grand-tante Suzette, que j’aimais énormément, aimait à me montrer ses photos, en sortait une, parfois, épouvantable, mais qui me gonflait à la fois d’importance et de curiosité malsaine, celle de sa sœur sur son lit de jeune morte au milieu des couronnes mortuaires alors que son père, assis sur une chaise droite, fixait l’objectif. Inlassablement, la tante Suzette me racontait la tragédie. Mais elle me parlait également de son enfance, de la petite fille pas sage qu’elle avait été et qui quitta l’école pour aller travailler sans avoir eu le temps d’apprendre la division. Toute jeune fille, elle vivait avec sa mère au rez-de-chaussée d’une maison de poupée, l’étage étant loué à une famille russe qui avait fui la révolution d’Octobre. Après la mort de sa mère, elle a vécu seule. Je sais d’elle qu’elle aima un temps un homme déjà marié, qui venait la voir de temps à autre dans une automobile noire.

Elle est morte il y a une quinzaine d’années. D’elle, il me reste une quantité de souvenirs (mes croissants trempés dans une Ricorée à la sortie de l’école, les amis imaginaires avec lesquels j’organisais un goûter de Petits Lu, la température incroyable – 28° - qui régnait chez elle, été comme hiver, la façon qu’elle avait de dire « j’y allons tantôt », ses baisers sonores sur mes joues, ses bouderies). D’elle, il me reste une quantité de souvenirs donc, et beaucoup de photos. Elle adorait se faire photographier dans de belles toilettes prêtées par le photographe et devant des décors soigneusement installés, seule ou avec ses copines d'usine.

 

Après le départ de mon père puis le mien, ma mère a conservé un temps la maison – je ne doute pas que cela lui fut pénible – puis la vendit. Quand j’y retournais encore, j’étais toujours la proie d’une espèce d’inquiétante étrangeté. Tout devait nécessairement m’être familier : les objets, leur secret agencement. Une multitude de souvenirs étaient attachés à chaque pièce, à chaque recoin d’un jardin qui avait toutefois rapetissé. Ma chambre d’enfant, celle de mon adolescence qui avait été celle de ma sœur autrefois. La chambre de mes parents où enfant, je dormais lorsque j’étais malade, le bureau de mon père, la chambre d’ami bleue et mystérieuse. Pourtant, très rapidement après mon départ, tout s’est détricoté. Dormir dans ma chambre m’angoissait terriblement : vidée mais pas complètement, elle ne conservait que les reliquats de l’enfance que j’avais renoncé à emporter.

Lorsque ma mère a vendu la maison, il s’en est trouvé pour le lui reprocher. À l’époque, je marquais la nécessaire distance par une sorte d’indifférence surjouée. Cette maison me manque mais je ne doute pas qu’il était devenu impossible pour ma mère d’y vivre et pour moi de m’y détendre.

Pareillement, retourner dans la petite ville qui m’a vu grandir me laisse toujours un peu perplexe car je constate qu’elle m’a complètement échappé : je m’y sens illégitime. Les visages ne me sont plus familiers. Certains commerces ont fermé. D’autres sont apparus. J’ai l’impression d’être un touriste moi-même.