14 novembre 2009
Les Apaches et les colliers de perles
Samedi midi, rendez-vous avec ma tante dans un restaurant « sympa » de son arrondissement (par « sympa » entendez : « cool » - enfin « cool » pour le 7e, cela va de soi), à École militaire. Sitôt sorti de la bouche du métro, mes capacités cognitives et mon « intelligence sociale », sommaires, me permettent toutefois de mesurer la désagréable étrangeté de la situation : une foule dense, tout d'abord, et jeune, passablement excitée, a envahi la rue. Plus navrant : non loin, un type à cagoule donne des coups de pied dans le ventre d'un homme à terre. J'enfonce rapidement mon portable au fond de ma poche et me dirige vers le restaurant, lequel, pour sympa qu'il soit, est plongé dans le noir ; surtout, il est fermé de l'intérieur : je vois la chaîne et le cadenas, et une jeune fille me fait signe « non » du doigt. Ça me fait rire : au moins, ils ont des réserves en cas de siège. Je reprends le métro. J'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'une distribution d'argent annulée, volte-face des organisateurs qui a provoqué le mécontentement de la foule massée là et de quelques lascars qui ne perdent désormais plus une occasion de pratiquer la « réappropriation », Robins des bois modernes sans doute plus conformes au modèle historique qu'à ce qu'en a fait la légende, hollywoodienne notamment (ah le petit pantalon moulant d'Errol Flynn !) : tout pour moi et fuck les autres.
Je dis à ma tante en ricanant, retrouvée en bas de chez elle (elle n'a pas pu accéder à la rue, verrouillée par les CRS), que si l'ordre n'est pas rétabli à École militaire, le quartier est mal barré ! Le 7e arrondissement avait déjà subi les assauts de ce que les journalistes appellent désormais « les bandes de jeunes des banlieues » il y a quelques mois, dévastant l'esplanade des Invalides et rackettant les mômes qui s'étaient massés là pour fêter (je crois) leur baccalauréat. L'avenue des Champs-Élysées est elle-même sillonnée assez régulièrement par des Apaches qui ont jeté bas bien des valeurs - sauf évidemment celles du bling-bling, casquette Vuitton vissées sur la tête (rien que cette option marketing de la marque ne lasse de m'interroger).
Je suis toujours étonné que les quartiers bourgeois ne soient pas plus prompts à se défendre. Ils savaient autrement mieux lutter contre le prolétariat des XIXe et XXe siècles. Bien sûr, on ne peut que se réjouir que les bourgeois n'obtiennent plus du préfet de police que ses hommes tirent dans la foule. Mais je m'étonne et je m'inquiète tout de même : que feront tous ces manteaux de fourrure et ces vestes bavaroises de leur colère rentrée ?
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12 septembre 2009
Le bruit et l'odeur, la bière et le porc
On sait que les banquets, régionaux ou pas, sont propices à la "caféducommercisation" des débats. On se souviendra de la sortie de Chirac en 1991 *. Comme sont charmantes ces petites escapades qui sont autant d'occasions de ripailler avec les militants de base et les producteurs locaux dans une ambiance qui évoque largement le retour fantasmé à la faconde rabelaisienne.
Un jeune type est là, tout sourire, entre Jean-François Copé et Brice Hortefeux, la main bienveillante de ce dernier posée sur son dos. En plus, « il boit de la bière et mange du porc » dit une femme dans l'assistance, avant d'ajouter « C'est notre petit Arabe ! ». La bière et le porc, comme on le sait, étant les deux mamelles de la civilisation. Encore un effort et ce jeune type renoncera à ses traditions rétrogrades pour contribuer aux aspects les plus séduisants de la culture populaire millénaire française : les blagues sur les Arabes, la mise aux enchères de la jarretière, la chenille qui redémarre et le petit bonhomme en mousse. Une victoire de l'assimilation en somme.
« Quand il y en a un, ça va ; c'est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes... » Bah oui, y aura-t-il du porc et de la bière pour tout le monde ?
Le soir même, peau plus laiteuse que jamais, Brice nous apprend qu'il parlait des photos, nom masculin comme chacun le sait (« Quand il y a qu'un photo, ça va »). Et tous les ministres, mandatés par Sarkozy - car on ne les imagine pas s'autoriser seuls à l'exercice - multiplient les déclarations, jurant leurs grands dieux que jamais, ô grand jamais, Brice n'aurait pu ne serait-ce que penser ce que l'on a cru comprendre (manipulation que tout cela ! instrumentalisation par les ennemis de l'ordre, de la République, du monde libre).
Ce matin, l'explication a changé. Brice parlait des Auvergnats. En somme, il ne fallait pas comprendre bougnoules, mais bougnats (pour sa défense, les deux mots ont peut-être une étymologie commune) !
Au fond, qu'il l'ait dit ou non m'importe peu : j'ai de longue date mon avis sur l'ami Brice. Ce que l'on découvre, c'est que ces mots-là sont dicibles et que, pour légitimement scandalisés que l'on soit, on ne s'étonne pas outre mesure de les entendre, même dans la bouche d'un officiel. Dans les cafés et les repas de famille, il va même s'en trouver pour dire qu'au fond (et certains lui reprocheront de ne pas l'assumer), il se contente de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Voir également : http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/09/11/qu-a-v...
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* « Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs [...] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela. Nous n'avons plus les moyens d'honorer le regroupement familial, et il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays, qui est un vrai débat moral, pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt ! [...] Il faut que ceux qui nous gouvernent prennent conscience qu'il y a un problème de l'immigration, et que si l'on ne le traite pas et, les socialistes étant ce qu'ils sont, ils ne le traiteront que sous la pression de l'opinion publique, les choses empireront au profit de ceux qui sont les plus extrémistes. [...] [Au sujet des épiciers de proximité] La plupart de ces gens-là sont des gens qui travaillent, des braves gens ; on est bien content de les avoir. Si on n'avait pas l'épicier kabyle au coin de la rue, ouvert de 7 heures du matin à minuit, combien de fois on n'aurait rien à bouffer le soir ? »
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Le rouge ou le noir
J. m'a raconté qu'un Anglais, installé en France depuis quelques années, lui avait très sérieusement expliqué qu'il estimait vivre dans un pays communiste : impôts élevés, nombre pléthorique de fonctionnaires, réglementation indigeste, économie quasi-planifiée, etc. Il est vrai qu'on a parfois l'impression d'assister à une dérive bureaucratique - mais rappelons tout de même que notre régime n'a jamais rien eu - n'exagérons pas - de communiste. Ce monsieur reconnaissait par ailleurs qu'il lui était parfaitement agréable de vivre dans ce pays, en dépit de ses défauts, et qu'il espérait que notre État mène à bien ses réformes (en tout cas pas avec Sarkozy, un cryptocommuniste selon lui) pour que la France « rentre dans le rang ». On connait la chanson et, à entendre nos dirigeants, on a parfois l'impression que, dans tous les régimes libéraux, les décideurs allument un petit cierge suppliant et tournent leurs pensées vers la pauvre France.
L'omniprésence de l'État dans les affaires françaises amuse souvent dans les pays anglo-saxons, notamment parce que, pour présent qu'il soit, il semble à peu près incapable de mettre au pas la population, de lui imposer les réformes que la modernité et le bon sens prétendent devoir exiger. De même, on nous reproche souvent, à l'étranger, notre arrogance supposée (arrogance pour beaucoup fantasmée selon moi : il ne me semble pas que l'on essaie encore d'imposer notre modèle économique ou sociétal à qui que ce soit), notre aveuglement devant le fiasco, etc. Pour autant, le regard étranger sur certains aspects de notre système n'est pas exempt d'ambigüité... il y a quelques temps, un journaliste anglais écrivait sous forme de boutade : « Où faut-il mieux se faire soigner ? En Angleterre ou aux États-Unis ? La réponse est sans doute : en France... ».
On peut souhaiter moins d'État et appeler de ses vœux, par exemple, la suppression des CCIP, de Pôle Emploi, de la Poste, du droit fiscal et de toute la réglementation qui fait que l'on prend à Paul pour le donner à Pierre, en dédommagement de ce qu'on lui avait initialement prélevé pour le donner à Jacques. On peut liquider le droit du travail pour remettre ces maudits bouffeurs de grenouilles au boulot, en ignorant que, malgré ses trente-cinq heures et ses congés sans fin, la productivité du pays est l'une des plus hautes d'Europe. On peut prétendre que la main du marché est la seule à comprendre et à anticiper, à débusquer les mines d'or. On peut s'échiner, à l'instar de ce cher Finkielkraut, à deviner, derrière chaque protestation, le dangereux marionnettiste communiste.
Mais alors, jusqu'où doit aller le retrait étatique ? Doit-on faire sponsoriser les écoles et les universités ? Liquider l'hôpital public ? Nous rendre aussi concurrentiels que la Chine pour qu'on puisse espérer rouvrir les usines de machins en plastique ?
Surtout, il y a quelque chose à quoi les hommes politiques devront réfléchir s'ils poursuivent dans cette double voie de la "rationalisation" et de l'économie de moyens : on imagine difficilement la population, massivement prolétarisée (nouvelle formule), sommée de payer au prix fort le moindre service, tolérer les largesses estampillées « République Française » dont bénéficient nos élus et les anciens, recasés dans des conseils, des comités, des commissions... On peut vitupérer les avantages dont bénéficient certains fonctionnaires de catégorie C, B, ou plus souvent A, mais que l'on ne perde pas de vue que les avantages vont toujours crescendo à mesure que l'on monte dans la hiérarchie. On peut crier au scandale en évoquant les deux pièces à loyer modéré dont bénéficient certains dans Paris, mais si on doit les mettre à la rue, pour revendre ces biens, que l'on n'oublie pas de jeter également sur le trottoir la kyrielle de directeurs et de secrétaires généraux d'établissements publics qui se croient encore autorisés à exiger que la salle de bain refaite à neuf d'un F5 qui leur est loué au prix d'un F2 soit cassée aux frais de la princesse, parce qu'on veut une baignoire plutôt qu'une douche.
Mais il vous faudra oublier ce que je viens d'écrire, ce pour trois raisons :
- je fais le jeu du populisme gauchiste ;
- si on est pauvre, c'est qu'on le veut bien ;
- on doit bien remercier nos hauts fonctionnaires - d'une façon (rémunération hors cadre) ou d'une autre (avantages divers) - d'avoir sacrifié à l'État une florissante carrière dans le privé et compenser le manque à gagner.
On peut prétendre que la lutte des classes est un débat dépassé et qu'il n'y a plus d'ouvriers, mais rien n'a changé : il y a toujours une caste qui est prête à défendre bec et ongles ses intérêts - parce qu'elle les mérite -, quitte à faire réaliser les économies par le plus grand nombre.
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04 septembre 2009
Septembre est un mois cruel
« On a pu parler, puis c'est vrai qu'ça fait du bien d'pouvoir lui r'parler normalement sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule et qui pense tout des choses n'importe comment quoi ; donc... euh... on a mis au point - enfin, j'ai mis au point ce que j'pensais et j'ui ai dit qu'fallait pas qu'y croive que si j'étais nominée, c'était que j'voulais qu'y dégage ; au contraire, que j'voulais vraiment justement qu'c'est lui qu'il rerentre dans la maison vendredi et que... bah... j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait.
[...] Franchement, y me font bloquer... j'ai un choix à faire, c'est difficile - même Didier ils lui ont pas fait autant la misère, quoi ! C'est sûr que le pouvoir que j'ai eu, c'est vraiment un cadeau, même empoisonné. Au moins, grâce à ça, j'ai pu constater les gens qui en vaut la peine ici et ceux, bah, qu'c'est vraiment des débiles, y'a pas d'aut' mot et voilà, j'suis vraiment contente dans un sens, parc'qu'au moins, y'a des masques qui sont tombés cette semaine. »
Vanessa a 21 ans et elle a trouvé, comme job d'été, un CDD dans Secret Story, au titre de « pire ennemie d'Émilie ». Je ne suis pas en mesure de dire à quelles rémunérations cette fonction hyperspécialisée donne droit, mais la page internet qui lui est dédiée par la chaîne la décrit comme « sage, calme et gentille » - qualités toujours appréciées en ces temps difficiles de « contraction économique ». La chaîne croit toutefois bon de préciser : « elle peut cependant "péter un câble si on la fait chier"... Tout un programme ! ». Tout un programme en effet.
La première impression qui se dégage de l'entretien (voir extraits) est que l'oralité n'est pas son fort. Certains principes d'économie de la langue, propres à l'oral, sont particulièrement à l'honneur :
que → qu' de → d' re → r' il → y/ø je → j' lui → ui etc.
Pour autant, on pourra s'étonner que certaines constructions syntaxiques, pesantes et incorrectes, s'imposent à d'autres, possiblement plus légères et simples à mettre en œuvre. Par exemple, Vanessa préfère dire « sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule », plutôt que « sans tension(s) et sans qu'il fasse la gueule ». On notera au passage le miraculeux et tardif usage du subjonctif. G., qui a fait des études de linguistique, croit déceler dans cette formulation la peur de mal maîtriser une construction plus concise, c'est-à-dire sans le fourre-tout bien pratique, rigidité syntaxique qui laisse peu de marge à l'improvisation, que peut représenter « il y a ».
L'emploi de « croive », erreur très répandue, est très curieux. Après bien des interrogations, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il y avait sans doute contamination par la conjugaison de « devoir » ou de « boire ».
Rappelons en passant que Vanessa a bénéficié, ne serait-ce qu'au collège, d'environ 650 heures de français. Il est légitime de s'interroger sur ce qui a empêché l'apprentissage de la forme verbale correcte (et de quelques autres aspects de la langue). Parmi les causes, nous pouvons envisager l'enroulage de mèches de cheveux autour des doigts (les yeux dans le vide) ou le dessin de cœurs dans le cahier (et destinés à Jean-Kévin, au fond de la classe). Vanessa séchait-elle les cours pour tester des rouges à lèvres au Prisunic du coin avec sa copine Toufika ? Son CV ne nous le dit pas. Quelle que soit l'explication, ça craint.
Notons également la curieuse concordance des temps et l'improbable intrusion de « c'est » dans la phrase : « j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait ». Pourquoi cet indicatif imparfait ? Certes, on ne pouvait guère exiger un « Je voulais que Jonathan partît » et nous aurions évidemment accepté un « Je voulais que Jonathan parte »... Aurions-nous accepté « Je voulais que ce soit/fut Jonathan qui parte » ? Sans aucun doute, je m'y engage personnellement.
Je laisse au bon soin de vos souvenirs de grammaire l'analyse du reste, c'est l'heure de l'apéro.
Bonne rentrée.
20:44 Publié dans Que faire de son temps libre, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
25 juin 2009
De la société industrielle et de mes divagations
Je viens d'achever la lecture de La Société industrielle et son avenir, de Theodore Kaczynski. L'auteur a par trois fois posé des bombes au nom de sa lutte contre la civilisation technologique. Connu aux États-Unis sous le nom d'Unabomber, il avait accepté de renoncer au terrorisme en échange de la publication de ce texte, avant d'être arrêté en 1996, dénoncé par son frère. Il a été condamné à la prison à vie.
C'est un texte étrange : cohérence apparente derrière laquelle on sent tout de même poindre des tendances paranoïaques, convaincant souvent, notamment dans sa description de la soumission totale de notre civilisation à la nécessité technique et des mécanismes implacables présidant à son extension : il est, selon l'auteur, impossible de contraindre la technologie, d'en limiter les écueils. Et il a raison de dire qu'une fois que quelque chose est inventé, il est non seulement difficile résister à l'achat, mais qu'en plus, le besoin accessoire, optionnel en somme, finit par devenir une quasi-obligation sociale, fait l'objet d'une réglementation qui l'impose presque : il est pratiquement inenvisageable, aujourd'hui, de ne pas avoir de compte bancaire, de carte de retrait, de téléphone - bientôt d'internet (cette dernière invention faisant d'ailleurs l'objet d'une législation croissante, d'une mise au pas croissante par les pouvoirs publics).
Aussi propose-t-il d'abattre violemment la civilisation technique au moyen des méthodes révolutionnaires. La violence, le chaos par lesquels il faudra passer, qu'importe ! C'est, selon lui, le seul moyen de lutter contre les maux modernes (psychologiques : la dépression ; et sociaux : la violence de nos villes) de la civilisation et contre le recul constant de nos libertés individuelles. Il reconnaît que la vie « d'avant » n'était pas toujours drôle (c'est rien de le dire !), que la maladie, la famine, la mortalité en bas âge étaient terribles, mais sans commune mesure, toutefois, avec les angoisses paniques éprouvées aujourd'hui par chaque individu, erratique, aux prises avec un système privé de sens et qui l'hypnotise au moyen de passions inutiles et de loisirs vains (ce qu'il appelle la perturbation du processus d'auto-accomplissement), et dans l'attente résignée ou morbide du cataclysme écologique, nucléaire ou machiniste.
Fuite en avant dramatique donc, car, selon l'auteur toujours, sous couvert de curiosité intellectuelle et de visées socialement et humainement bénéfiques, les scientifiques et les techniciens recherchent la gloire (donnée humaine), le pouvoir (celui des technocrates) et la reconnaissance par un système (de plus en plus étranger à la nature humaine) qui en sortira encore renforcé. Et techniciens et scientifiques ont pour allié un groupe que Kaczynski abhorre, les progressistes. Par progressistes, il entend peu ou prou gauchistes (le traducteur, qui prend soin d'expliquer pourquoi il n'a pas traduit leftist par gauchiste, ne me pardonnera pas ce raccourci), lesquels ont renoncé aux données naturelles, cherchant à dépasser leur sentiment d'infériorité et d'impuissance, leurs peurs et leurs fragilités, en adhérant pitoyablement aux combats des minorités, en s'appuyant systématiquement sur les bienfaits de la culture technique - mais dans le seul but (inavoué) d'étendre leur domination, d'universaliser le politiquement correct et, in fine, d'étendre le champ des interdits, quitte à en créer de nouveaux...
C'est une démonstration souvent brillante (c'est-à-dire efficace de par son rythme et son caractère un peu hypnotique) et bien plus structurée que mon résumé ne le laisse entendre, mais paranoïaque plus souvent encore. Qui plus est, on croit pouvoir déceler, ici ou là, dans son goût immodéré pour la liberté individuelle, des problématiques idéologiques assez typiquement américaines qui ne sont pas sans lien (du peu que j'en sais) avec les libertariens américains : on ne doit pas me dire ce que je dois manger, que je dois arrêter de fumer ; on ne doit pas réglementer l'usage des armes ; on ne doit pas m'empêcher de raconter des blagues sur les pédés, je n'ai pas à payer tous ces impôts, etc.
L'avenir qu'il dessine de notre civilisation est terrifiant mais plausible (l'homme se retrouve complètement inféodé à un système politico-technique). J'ajouterai quant à moi que, sauf à gagner le course contre la montre qui se joue entre la raréfaction des ressources qui nous sont pour l'instant indispensables et l'invention des moyens qui nous permettront d'y suppléer, on file tout droit à la catastrophe. Mais son projet est une dangereuse utopie. Utopie, parce que, malgré les dangers et les menaces, la séduction de la technologie est indéniable. Je ne le suis pas lorsqu'il prétend que, débarrassée de la technologie après une révolution mondiale, l'humanité ne cherchera pas à se développer de nouveau dans cette voie (et, si elle le fait, dit-il, ce ne sera pas avant quelques milliers d'années - on aura bien le temps de voir venir). Projet dangereux, parce qu'il rejette toute idée de contrat social. Peu de chose en effet sur la vie en société (mais beaucoup de présupposés et quelques images d'Épinal) dans la civilisation pré- ou post-industrielle. Et de toute façon, de son point de vue, les incertitudes de la vie d'avant (guerre, famine, viol, saccage et autres massacres...) sont un prix qu'il faut accepter de payer au nom de la fierté humaine, son honneur retrouvé pourrait-on dire, et de la nécessaire réinscription de l'homme dans son environnement (l'homme redevient un élément de la nature). Mieux vaut, donc, être un mâle dominant ou, à la rigueur, sagement se placer sous sa domination.
La technique, depuis son avènement, a toujours promis le bonheur à la population et n'y est jamais parvenue, d'une part, parce que le sentiment du bonheur est une donnée fluctuante, d'autre part, parce que chaque progrès s'accompagne d'un coût (écologique, social, financier, sanitaire, psychologique...) qui demeure à la charge des hommes - même si souvent différé. Le cas de l'industrie agro-alimentaire est particulièrement illustrant : on pressent, on devine, on sait que certains aliments issus de cette industrie sont nocifs. Trop gras, trop salés, trop cancérigènes (huile de palme...). Malgré tout, cette production de masse, à l'instar d'autres non moins polluantes, « gaspillantes » et dangereuses, assure une certaine cohésion structurelle : satisfaction de savoir les étales bien achalandés (le mythe du cargo), maintien, voire développement, de l'emploi (les fabricants d'emballages...), circulation de l'argent (les intermédiaires entre le fabricant et l'usager...), développement des transports (et sans coût financier à hauteur du coût écologique : une petite culotte peut faire quatre fois le tour du monde avant d'arriver sur nos marchés sans que le prix ne soit augmenté d'aucune taxe écologique), stimulation de l'industrie chimique, etc. Et s'il y a un coût médical, celui-ci est (pour l'instant) largement négligé, d'une part, parce qu'on est dans le mythe de la technologie toute-puissante (on finira bien par trouver le médicament qui soigne l'obésité, qui guérit le cancer, le diabète...), d'autre part, parce que, tacitement, ce déséquilibre permanent (les nouvelles pathologies conséquentes aux nouvelles inventions, aux nouvelles techniques, aux nouveaux produits), est pourvoyeur d'emplois (les chercheurs, les experts, les consultants en tout genre) et... de nouvelles technologies, professions, recherches, etc.
On m'objectera que le citoyen consommateur est libre d'employer une part plus importante de son budget à une alimentation correcte, libre de savoir que, contrairement à ce qu'on lui a longtemps suggéré, il n'a pas besoin de 250 g de (mauvaise) viande par jour ; enfin, il peut pratiquer les trente minutes d'activités physiques quotidiennes officiellement recommandées pour contrecarrer les effets de la vie dans notre civilisation. Se dépenser plus pour manger plus. Certes, mais avouons que tout reste fait pour stimuler l'achat compulsif, voire psychoréparateur, de nourritures transformées ; et l'on n'a pas toujours le courage, après une heure passée dans sa voiture ou dans les transports en commun, qui nous ramènent dans notre logement de banlieue financièrement accessible, d'aller chercher les plus beaux légumes de saison, de passer encore du temps à les préparer, alors qu'on est épuisé par un travail débilitant, que les enfants braillent et que la télévision (allié au terrible sofa) promet l'objet inédit et les vacances de rêve, le feuilleton délirant (qui montre ce à quoi on pourrait ressembler) ou la série policière (qui montre ce à quoi il va falloir échapper). Pire : nous vivons dans une société schizophrène (acheter bio, mais pas trop : il faut bien soutenir la croissance et le marché bio n'est pas encore assez développé pour être un moteur de la croissance).
On peut penser que le marché a un instinct de survie plus grand encore que son irrationalité et son appétit pour le profit immédiat - auquel cas, il investira massivement (et, espérons-le, assez tôt) dans une voie écologie suffisante. Mais il n'est pas certain que le marché - émanation de l'activité humaine - ait les mêmes intérêts que l'humanité, qu'il ait le souci des petites individualités - autant de fourmis ridicules - qu'il a à présent en gestion : le marché comme mégamachine dont nous ne sommes que les pièces usées.
Mais je ne peux me résoudre à saluer une révolution qui ne promet la survie qu'aux plus forts (y compris génétiquement). Le défi écologique auquel nous sommes confrontés m'inquiète, ainsi que le possible abandon des pays pauvres ou un malthusianisme choisi. Mais au-delà de la menace qui pèse sur l'humanité, c'est le saccage du projet « terre » qui me révolte, c'est l'immixtion humaine irréversible dans la lente beauté du vivant.
23:24 Publié dans Les livres, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la société industrielle et son avenir, theodore kaczynski
24 juin 2009
Des cabanes où vivent les hommes
À la station Grands Boulevards, sur la ligne 9, un petit monsieur est en train de nidifier. Il a amassé de nombreux sacs plastiques et des piles de journaux. Le plus souvent, il est assis, un peu éteint, entre ses biens, le regard vide et le dos voûté. En de plus rares occasions, je l'ai découvert calmement volubile : debout, faisant quelques pas hasardeux - mais il ne boit pas -, il tient un discours plein de conviction (ses mains s'agitent un peu dans l'air), et semble réciter à voix basse un vieux poème du temps qu'il était enfant, droit sur l'estrade, face à un public tout prêt à rire (« Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu ceste vesprée... »). À présent, le public du métro, harassé et oublieux du monde environnant (dont je suis le plus souvent), ne lui jette aucun regard (qu'il ne croiserait d'ailleurs sans doute pas). En le voyant construire jour après jour son nid ou sa cabane, je me dis que le directeur de la station éprouve peut-être le même attendrissement résigné que moi.
Il est tout de même terrible de se dire que, dans le monde, chaque terre a son propriétaire (un particulier, une société, une nation) et qu'il n'est nul sol (ou presque) où poser ses cartons et ses sacs sans qu'un propriétaire ne hurle à la spoliation.
Lorsque j'étais enfant, il y avait un quartier de la petite ville, sur les hauteurs du canal, où vivaient des mariniers tardivement sédentarisés, dans de rares maisons et, pour beaucoup, dans des caravanes flanquées d'extensions en bois, des cabanes couvertes de tôles ondulées. Ils inspiraient généralement de la méfiance ou même de la crainte, et les gens de la ville en parlaient sur un air entendu (« je pourrais vous en raconter ! »). Moi, enfant, je m'imaginais que le Jo l'Indien de Tom Sawyer aurait pu y avoir ses quartiers. Quand un des types annonçait « Je vis au Larris », la messe était dite et l'effet était à peu près le même que celui produit, aujourd'hui, par un jeune type en survêtement qui annoncerait vivre à la Cité des 4000...

Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de repasser devant ce faubourg dit malfamé. Les cabanes, les tôles, les caravanes ont disparu. Des maisons - pas toutes achevées - ont été construites. Ainsi naissent les quartiers des faubourgs, au cours d'une lente appropriation des lieux. Normalisation rassurante. Peut-être les hommes et les femmes qui sont contraints d'habiter, pour l'heure, dans des huttes, des cabanes ou des tentes, au fond des bois d'Île-de-France, qui travaillent pour un salaire dérisoire, ou qui touchent une retraite misérable, connaîtront-ils le même sort.
21:51 Publié dans L'enfance, Mes pas dans ceux des errants, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : grands boulevards, métro
19 juin 2009
Que penser ?
Que penser de la situation en Iran ? Que l'on soit tenté de s'émouvoir, d'éprouver de la sympathie même, pour tous ces manifestants bien décidés à passer outre, et l'on nous rappelle que Moussavi et Ahmadinejad, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, qu'ils viennent du même sérail, parlent depuis la même théocratie et qu'au fond, la véritable autorité appartient au Guide suprême, gardien de la Révolution et de l'autocratie. Peut-être. Sans doute ne faudrait-il pas s'attendre à des bouleversements. Encore que quelques informations glanées ici ou là tendent à démontrer qu'il y a tout de même des différences. On a pu le constater lors des débats qui ont précédé les élections : plusieurs candidats de l'opposition ont notamment appelé de leurs vœux moins de bruyantes et menaçantes éructations à l'encontre d'Israël et ont stigmatisé les prises de positions outrancières d'Ahmadinejad sur la question nucléaire et, plus globalement, en matière de politique étrangère. Qui plus est, j'ai cru comprendre que Moussavi souhaitait mettre en place une réforme judiciaire visant à supprimer l'intolérable règle en vigueur selon laquelle le témoignage d'un homme vaut celui de trois femmes. Enfin, la magnifique écrivain Fariba Hachtroudi a souligné l'autre jour à la
télévision la dimension messianique de l'idéologie de l'actuel président, évoquant le mythe du dernier prophète, qu'Ahmadinejad s'attend à trouver sur le sol iranien - et au non de quoi il peut se montrer à peu près irrationnel.. J'ai lu ici ou là, dans les - il faut bien les qualifier d'indigents - commentaires des articles en ligne de nos grands quotidiens, qu'au fond, l'Occident se scandalisait tout simplement parce que le résultat lui déplaisait, qu'encore une fois, on faisait un peu rapidement de Moussavi un allier. Alors oui, nos certitudes de tout comprendre et de tout possiblement contrôler nous font souvent prendre des vessies pour des lanternes - « ça semblait pourtant une si bonne idée... ». Il suffit, pour s'en convaincre, de se remémorer l'indifférence (confinant à la sympathie) suscitée par Khomeini à l'époque de son exil français, ou bien encore l'impéritie des manipulations politiques orchestrées par les États-Unis en différents points du globe - à commencer par l'Iran justement.
Pour autant, on peut certainement s'accorder à penser qu'il y a eu fraude... Certes, les campagnes sont - et est-ce donc une donnée universelle ? - conservatrices, et forment un électorat numériquement bien plus nombreux que la classe « aisée » et cultivée des grandes villes, que la jeunesse estudiantine. Voies d'autant plus faciles à obtenir que le président a largement soutenu, économiquement, les classes les plus défavorisées. Malgré tout, les résultats électoraux montrent une bien curieuse inefficience de l'effet local : les candidats de l'opposition ont été battus, y compris dans leurs fiefs...
Alors on peut se prendre à rêver de l'embrasement de la société civile iranienne, d'une nouvelle révolution qui mettrait à bas (si on la juge dangereuse, injuste, scandaleuse) la théocratie, mais le risque est sans doute tout autre : traversée par plusieurs lignes de fracture, la société
iranienne peut s'abandonner à de terribles troubles civils (guerre civile ?), laquelle ne trouverait peut-être sa résolution que dans le renfoncement encore du pouvoir du Guide, l'émergence d'un nouveau chef (et on ne peut pas douter qu'il ne soit moins autocratique) ou la désignation d'un ennemi commun qui concentre à lui seul bien des haines régionales...
Selon Libération (« Les preuves de la falsification du régime de Téhéran »), « L'auteur des "fuites" [il s'agit de celui qui a prévenu Moussavi de l'arrivée des bassidji dans les bureaux du ministère de l'Intérieur au moment de la collecte des différents résultats] semble avoir été arrêté dès le lendemain. Des témoins l'ont vu empoigné par des policiers au moment où il s'apprêtait à sauter du neuvième étage du bâtiment. Depuis on ignore ce qu'il est devenu. »
Photos : Wikipedia
08:36 Publié dans Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : iran, fariba hachtroudi
02 mai 2009
De la misère du monde au bord de la mer
Au-delà de ses qualités et défauts scénographiques, cinématographiques, scénaristiques, la projection de Welcome m'a laissé à peu près dévasté.
La pénalisation de l'aide apportée aux « étrangers en situation irrégulière », parce que ces gens, qui ont traversé des milliers de kilomètres - à pied, en train, en camion, en barque - doivent comprendre et répéter aux autres candidats au départ qu'ils ne seront pas les bienvenus, qu'on ne les aidera pas, qu'ils sont indésirables, cette criminalisation de l'aide à son prochain est monstrueuse. Par-delà les chiffres statistiques claironnés par un ministre de l'Immigration satisfait et zélé à l'occasion, derrière les visages anonymes qui font la queue pour avoir à manger, pour se doucher, pour téléphoner, entre deux descentes d'une police harnachée et matraquante, il y a les destinées individuelles, les stigmates singuliers et pourtant répétés de la guerre, de la misère, la promesse illusoire d'un ailleurs pour beaucoup fantasmé, mais peut-être pas tant que cela (il n'importe, le plus souvent, que de pouvoir envoyer de l'argent à la famille, au prix d'une vie qui restera en marge), déjà heureux d'avoir échappé à la mort, aux fouilles, à l'immatriculation par la police, aux coups à l'occasion, à la reconduite à la frontière.
Il faut toute la morgue d'une idéologie libérale triomphante pour rendre inaudibles, caricaturer, n'autoriser qu'à peine les voix qui s'élèvent, politiques, associatives ou individuelles, contre cette situation scandaleuse, pour ne pas comprendre que notre humanité s'interrompt, retient son souffle, peut-être pas à chaque fois mais souvent, lorsque les camions des forces de l'ordre s'arrêtent et qu'en descendent les zorglhommes du monde libre pour fouiller les camions, pour éparpiller les clandestins (et imaginez, juste un instant, la jubilation de certains - sans garde-fous, surtout pas politiques - à se livrer à cette chasse à l'homme).
En écrivant cela, je pense aussi au très joli film de Julie Bertucelli, Depuis qu'Otar est parti, et qui raconte la vie de celles restés au pays
(Géorgie), l'attente du coup de téléphone, de la lettre...
J'ai eu mon amie Juliette au téléphone. Elle est dans une structure médicalisée, en convalescence, recevant de l'oxygène en permanence pour récupérer une saturation correcte. Elle est moins fatiguée, n'a plus de maux de tête et peu de vertiges. Mais elle commence un peu à s'ennuyer au fond de la Creuse. Elle m'a raconté s'être engueulée avec un militaire d'une cinquantaine d'années, parce qu'une copine de convalescence avait invité à leur table un jeune Martiniquais. « Je n'aime pas ces gens-là. Je n'aime pas les négros. », leur a-t-il dit après le départ du jeune type. Alors il est de bon ton de passer outre à présent, au nom d'une cause (l'égalité entre les peuples) qui se trouverait desservie par la veille attentive des paroles insupportables. Et nous ne sommes plus dans les années trente, dans les années cinquante, dans les années soixante-dix. Le temps n'est, paraît-il, plus à la menace des combats à livrer. Chacun a bien intégré le danger, de moins en moins diffus, qu'il y a à posséder de la littérature subversive, à traîner près des voies ferrées, à recevoir sms et mails avec certains mots-clés.
Dormons sur nos deux oreilles. Tant que ce n'est pas notre tour. On s'occupe de tout.
Croyez bien que je me refuse à céder à la paranoïa, mais c'est de plus en plus difficile.
19:36 Publié dans Les films, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : welcome, phillipe lioret, depuis qu'otar est parti, julie bertucelli
29 avril 2009
De la douceur des souvenirs cinématographiques balayée par une conversation entendue
Un été italien, de Michael Winterbottom.
Après le décès de sa femme, un homme plaque tout pour partir un an à Gênes avec ses deux filles. La culpabilité de la petite, visitée par sa mère dans le silence de sa chambre ou au hasard des ruelles sombres, lorsque sa grande sœur la plante là, excédée par ce poids d'enfance qu'elle traîne partout, alors que le soleil est haut et que les ragazzis, sur leurs scooters pétaradants, lui offrent leurs sourires et un peu davantage. Et le père qui tente de demeurer la force structurante - les bras réconfortants pour la petite, les règles (évidemment transgressées) pour la grande. Et sa résistance un peu lasse aux femmes. En sortant du cinéma, j'avais terriblement envie d'aller à Gênes, pour déambuler, à mon tour, dans les petites rues étroites, ou pour voir les torses hâlés fanfaronner.
Les promesses d'amour éternel d'un petit garçon à une petite fille-poisson. Encore les jolis et terribles motifs écologiques de Miyazaki avec l'idée qu'il n'est peut-être pas trop tard, que la nature et ses divinités seront, avec un peu d'efforts, encore magnanimes. Je me suis glissé dans la peau d'un enfant avec une facilité renouvelée.
Alors que j'écris, trois types assis derrière moi évoquent les filles mises à disposition dans les hôtels brésiliens. « À 14-15 ans, elles sont majeures là-bas ». Un autre évoque les petites des cités qui couchent pour rien à présent.
La chosification toujours possiblement à l'œuvre dans le désir masculin provoque toujours en moi des remugles, violente ma conscience - et je me prends à rêver de hordes de femmes vengeresses - et réveille le souvenir gênant d'être la chose, dans l'impossible dépassement du fantasme comblé avec effroi.
19:37 Publié dans La boîte noire, Les films, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : un été italien, winterbottom, ponyo sur la falaise, miyazaki
20 avril 2009
Des pédés au bûcher
Harvey Milk hier soir avec G., J. et une amie anglaise, L.
À la sortie du film, il y a quelques semaines, le Petit Prince et le Renard étaient tout ragaillardis, le premier semblant découvrir, avec cette naïveté qui lui va si bien, les combats qui avaient été menés autrefois, à San Francisco comme ailleurs. Et il m'avait questionné sur mon supposé passé militant.
Une fois rentrés hier, nous avons évoqué le Pacs, G. et moi. Vous souvenez-vous que l'on nous avait promis la fin de la civilisation et, en sus, deux ou trois châtiments divins ? D'obscurs philosophes avaient été sortis d'un bien mystérieux carton pour éructer en plateau ou dans les colonnes interminables de la presse : puisqu'on vous dit que ça signera la fin de la république française ! Ne manquaient que les plaies d'Égypte... Quelques députés décidément très distingués avaient hurlé dans l'assemblée, au moment des débats : « stérilisez-les », ou s'interrogeaient avec intelligence : « et les zoophiles ? ». Christine Boutin avait brandi sa bible, s'était répandue dans la presse pour dire tout le bien qu'elle pensait de son coiffeur pédé, avait pleuré, avait reçu des fleurs, avait commencé, en somme, à exister médiatiquement. Un député gay, vu dans une manifestation antipacs au cours de laquelle on avait pu lire sur les pancartes de quelques effrayants bigots « les pédés au bûcher », avait été menacé de se faire outer, ce qui avait suscité des débats sans fin au sein d'Act up quant à la question de savoir s'il fallait mettre la menace à exécution. Depuis l'hémicycle, la pauvre Guigou avait passé des coups de téléphone désespérés aux courageux députés socialistes qui, craignant de se faire chahuter sur les marchés provinciaux, avaient rechigné à ramener leurs petites fesses. On s'était pointé dans le marais pour haranguer les foules et les pousser, sinon à l'émeute, du moins à la manifestation spontanée. Mais il faisait beau, les pédés sirotaient leur bière en terrasse, certains s'impatientaient : « Ôte-toi de mon soleil ». Je ne sais même plus jusqu'où nous avons marché. Rue Solferino peut-être, ou l'Assemblée nationale.
Les choses semblent plus faciles aujourd'hui qu'il y a trente ans, mais tout reste extrêmement superficiel. On continue à foutre les pédés à l'eau et ils demeurent
des proies faciles pour bon nombre de cinglés près à leur tomber dessus à dix. Et je ne parle même pas des pays où notre vie est menacée, où l'on nous colle en prison, des pays où les lesbiennes sont violées pour leur apprendre la vie.
Alors que j'écris, je pense aux Égyptiens que l'on avait vus, il y a quelques années, exhibés dans une cage, pour certains un mouchoir cachant leur visage (j'avais pensé à M. que je crois en sécurité). Je pense aussi aux jeunes Iraniens condamnés à la pendaison.
Durban 2 va bientôt commencer, sous l'égide possible, de deux gentilles fées - la Lybie et l'Iran -, ce qui promet des moments d'anthologie. En 2001, lors de la première conférence, le Forum des associations s'était distingué par des sorties antisémites, sous couvert d'antisionisme, d'une rare violence. Cette fois, des engagements timides ont été pris afin qu'on n'assiste pas à ces débordements, mais les plus « progressistes » des pays ont obtenu qu'il ne soit pas fait mention de la traite des Noirs par les pays musulmans, ou du sort des femmes et des homosexuels en différents coins du globe.
Toutes ces voix réduites au silence, toutes ces solitudes, toutes ces mémoires font partie de moi, à l'occasion avec la même force que s'il s'agissait de mon peuple.

(Source : Wikipedia)
02:18 Publié dans Les films, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




Ponyo sur la falaise