16 novembre 2009

Une fessée ! Une fessée !

La fessée risque d'être interdite. Dommage, j'aimais bien en donner et en recevoir. Dommage également : j'aimais bien la conseiller aux parents dont les mômes me cassent la tête.
Au-delà du parti que j'ai pris d'en rire, je n'ai pas de véritable avis psycho-médical sur la question. J'ai dû moi-même en recevoir quelques-unes, modestes, et Dolto disait qu'une claque ou une fessée (modérée évidemment) n'avait rien de tragique et avait au moins le mérite de calmer les parents (!).
Bien entendu, il n'y a aucune valeur éducative dans la fessée et je ne doute pas un instant qu'elle fait, comme le disait Dolto, plus de bien aux parents qu'aux enfants, du strict point de vue de la question éducative. Mais tous se passe comme si tous les parents étaient en mesure de verbaliser et de se distancier lors des situations tendues. Pour avoir autrefois travaillé avec des enfants - pour certains - difficiles auxquels nous ne distribuions ni fessées ni claques, tentant de mettre des mots sur des situations parfois assez graves, je sais que certains parents sont parfaitement démunis et même, pour certains, incapables de formaliser le chaos qui se déploie très profondément en eux. Je doute que ces parents-là accueillent favorablement cette mesure - si elle passe - et ils n'accueilleront qu'avec un humour relatif les menaces de leurs mômes (« si tu me touches, j'appelle la police »).
De toute évidence, elle ne passera pas car les députés préfèrent de loin, non pas laisser aux parents le choix de leur modèle d' « éducation », non, mais que l'ordre règne au sein des familles, histoire de bien préparer les gosses à la discipline : pendant ce temps-là (le temps des baffes), on peut rogner les budgets de l'éducation et investir massivement dans les sciences appliquées : on finira bien par inventer la machine miracle qui fabrique une énergie renouvelable et propre, qui fait gagner des millions à ceux qui ont contribué au prêt d'État. Bah tiens !

Les effets secondaires d'un sandwich au thon

Rien ne vaut une pensée à ruminer...

Les bruns doivent aimer les blonds. Et ceux des bruns qui ne les aiment pas sont en fait des blondes à l'intérieur.

27 septembre 2009

Un soir avec les fous

Retrouvailles avec D. et le philosophe après leurs vacances et les miennes, sur une terrasse un peu miteuse du quartier des Halles, puis sur la place de la Sorbonne où le serveur, misogyne, nous retire une table parce qu'il pressent un « arrivage de grognasses ». Vraiment charmant - ce que nous lui faisons comprendre. Le Philosophe nous a proposé d'aller voir The Offense (1972), de Lumet. Dans la salle, un type très inquiétant se retourne et lance des regards noirs. Dans son gros sac, une arme peut-être, un carnage à venir dans une salle de ciné parisien. Et puis non, le film commence.

The-Offence.jpgDans une petite ville anglaise, un pédophile s'en prend à des petites filles qu'il ramasse sur le chemin de l'école. Un suspect est finalement amené au commissariat qu'interroge violemment l'inspecteur (Sean Connery), par ailleurs assailli des images violentes et dérangeantes qu'il a engrangées tout au long de sa carrière - cadavres retrouvés gonflés d'eau, pendus, brûlés à l'acide, mais aussi le visage de la dernière petite victime, souriante, allongée dans l'herbe et sur laquelle il se penche pour... pour ?

C'est un peu daté mais l'acharnement du flic, les scènes domestiques, terribles, alors qu'il est hanté par ces images effrayantes, de même que le trouble qu'il l'assaille - a-t-il appris à penser comme un prédateur ou bien en est-il un possible, probable, luttant de toutes ses forces - demeurent glaçantes.

Dîner à la pizzeria qui nous est désormais familière, à l'angle de la rue de la Verrerie. On fait croire au Philosophe que les parents de D. m'ont rejoint, sans même me connaître, sur mon lieu de vacances, à la faveur d'un simple coup de fil. Et j'égraine de supposées anecdotes sur le petit D. que m'aurait raconté sa mère autour d'une bouteille de vin... On débat de tout et n'importe quoi, comme trois fous (je pense à Seinfeld).

 

On tient compagnie à D. qui cherche un taxi (qu'on trouvera finalement à... 4 heures du matin !). Le Philosophe, le plus fou de nous trois assurément, en profite pour nous exhiber l'arsenal avec lequel il se promène - petit canif, stylo pointu et carte de transport piégée - destiné à le protéger en cas d'agression. D. et moi - il est tard, on est fatigué, quel plaisir à raconter n'importe quoi, la bouche sèche ou pâteuse - évoquons devant le Philosophe, qui écarquille ses yeux d'halluciné de l'arrière-monde, l'éducation que nous donnerions à nos enfants - D. permissif, moi angoissé, surprotecteur (« je ne veux pas que tu fasses de notre gosse un pédé », me dit D.) et toujours prêt à allonger la liste des interdits, ce qui nous nous amuse, ce qui est l'occasion de passer le temps ou de le prolonger un peu...

Sur les quelques mètres que nous faisons encore, le Philosophe et moi, sur le chemin que nous partageons de nos retours, je nous imagine à une terrasse de café, dans 40 ans, fous et râleurs...

04 septembre 2009

Septembre est un mois cruel

« On a pu parler, puis c'est vrai qu'ça fait du bien d'pouvoir lui r'parler normalement sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule et qui pense tout des choses n'importe comment quoi ; donc... euh... on a mis au point - enfin, j'ai mis au point ce que j'pensais et j'ui ai dit qu'fallait pas qu'y croive que si j'étais nominée, c'était que j'voulais qu'y dégage ; au contraire, que j'voulais vraiment justement qu'c'est lui qu'il rerentre dans la maison vendredi et que... bah... j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait.

[...] Franchement, y me font bloquer... j'ai un choix à faire, c'est difficile - même Didier ils lui ont pas fait autant la misère, quoi ! C'est sûr que le pouvoir que j'ai eu, c'est vraiment un cadeau, même empoisonné. Au moins, grâce à ça, j'ai pu constater les gens qui en vaut la peine ici et ceux, bah, qu'c'est vraiment des débiles, y'a pas d'aut' mot et voilà, j'suis vraiment contente dans un sens, parc'qu'au moins, y'a des masques qui sont tombés cette semaine. »

 

3309423apran_1616.jpgVanessa a 21 ans et elle a trouvé, comme job d'été, un CDD dans Secret Story, au titre de « pire ennemie d'Émilie ». Je ne suis pas en mesure de dire à quelles rémunérations cette fonction hyperspécialisée donne droit, mais la page internet qui lui est dédiée par la chaîne la décrit comme « sage, calme et gentille » - qualités toujours appréciées en ces temps difficiles de « contraction économique ». La chaîne croit toutefois bon de préciser : « elle peut cependant "péter un câble si on la fait chier"... Tout un programme ! ». Tout un programme en effet.

La première impression qui se dégage de l'entretien (voir extraits) est que l'oralité n'est pas son fort. Certains principes d'économie de la langue, propres à l'oral, sont particulièrement à l'honneur :

que → qu'      de → d'      re → r'      il → y/ø      je → j'      lui → ui      etc.

Pour autant, on pourra s'étonner que certaines constructions syntaxiques, pesantes et incorrectes, s'imposent à d'autres, possiblement plus légères et simples à mettre en œuvre. Par exemple, Vanessa préfère dire « sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule », plutôt que « sans tension(s) et sans qu'il fasse la gueule ». On notera au passage le miraculeux et tardif usage du subjonctif. G., qui a fait des études de linguistique, croit déceler dans cette formulation la peur de mal maîtriser une construction plus concise, c'est-à-dire sans le fourre-tout bien pratique, rigidité syntaxique qui laisse peu de marge à l'improvisation, que peut représenter « il y a ».

L'emploi de « croive », erreur très répandue, est très curieux. Après bien des interrogations, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il y avait sans doute contamination par la conjugaison de « devoir » ou de « boire ».

Rappelons en passant que Vanessa a bénéficié, ne serait-ce qu'au collège, d'environ 650 heures de français. Il est légitime de s'interroger sur ce qui a empêché l'apprentissage de la forme verbale correcte (et de quelques autres aspects de la langue). Parmi les causes, nous pouvons envisager l'enroulage de mèches de cheveux autour des doigts (les yeux dans le vide) ou le dessin de cœurs dans le cahier (et destinés à Jean-Kévin, au fond de la classe). Vanessa séchait-elle les cours pour tester des rouges à lèvres au Prisunic du coin avec sa copine Toufika ? Son CV ne nous le dit pas. Quelle que soit l'explication, ça craint.

Notons également la curieuse concordance des temps et l'improbable intrusion de « c'est » dans la phrase : « j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait ». Pourquoi cet indicatif imparfait ? Certes, on ne pouvait guère exiger un « Je voulais que Jonathan partît » et nous  aurions évidemment accepté un « Je voulais que Jonathan parte »... Aurions-nous accepté « Je voulais que ce soit/fut Jonathan qui parte » ? Sans aucun doute, je m'y engage personnellement.

Je laisse au bon soin de vos souvenirs de grammaire l'analyse du reste, c'est l'heure de l'apéro.

Bonne rentrée.

07 août 2009

Scène d'effroi ordinaire

Ce soir, sur mon épaule, une coccinelle brune à taches blanches. C’est pas commun. Par ailleurs, suis-je seul à trouver les coccinelles rouges à pois noirs charmantes et les noires à pois rouges inquiétantes ?

03 août 2009

Du courrier cherché dans le XVIIe

Dans le métro, un petit monsieur entre deux âges s'assoit à côté de moi. Il s'agite tant sur la banquette défoncée que les feuilles du catalogue que je tiens tremblent, et je peine à corriger les phrases minuscules.

Puis il sort un carnet qu'il feuillette très rapidement. Sur les pages, nombreuses, sont alignées d'une écriture serrée, quantité de phrases. Toutes soigneusement hachurées. Il le range. À la station Anvers, les deux types qui me font face se lèvent et sortent. Il prend la place de celui qui était contre la vitre. Il a un visage étrange, qui n'est pas sans évoquer celui de Francis Heaulmes dont il a la mimique devenue inquiétante : on dirait qu'il se suce les lèvres. Il a l'air un peu fou, mais est-il seulement dangereux ? Il a l'air de contenir quelque chose, ce à quoi l'aide certainement - c'est en tout cas l'impression que j'ai - son petit carnet dont il se saisit peut-être à chaque fois que la tension est trop forte.

À la terrasse du grand café de la place Clichy où j'écris, après avoir été chercher le courrier de Julietta, une femme parle avec une voix de petite fille : on dirait Zouc sur le point d'écraser une fourmi.

Il est encore un peu tôt pour chanter « Paris, 15 août, Paris, 15 août, nous aurions pu l'avoir tout à nous, Paris est désert en ce mois d'août, mais tu es parti en Espagne... ». D'ailleurs, personne n'est parti en Espagne. Julietta est dans l'Yonne, ChapiChapo sont à Marseille, R. va bientôt partir au Liban (mercredi je crois), Yohanna est toujours là (à ma connaissance), D. part mercredi... en Bretagne.

Je regarde un peu les gens passer. Quelques touristes en famille qui lèvent à l'occasion leurs nez des cartes. Quelques autochtones, assurément, mais la terrasse est tout de même très vide. Des vieux, plus visibles que d'habitude, dans leurs costumes invraisemblables ou des vieilles dans leurs grosses robes à fleurs, achetées voilà trente ans à la boutique « Belles dames » du XIVe arrondissement. De jolis garçons également - mais pas tant que d'habitude. Et nous autres coincés là.

24 juillet 2009

D'une mère l'autre

Toute l'absurdité de mes tâches professionnelles m'explose littéralement à la figure aujourd'hui. La volonté du directeur, politiquement correct au possible, de féminiser grammaticalement ses phrases bancales, me conduit à pousser des soupirs de plus en plus forts, puis des jurons.

 

L'enseignant(e) laborieux(se), confronté(e) à un public de sportif(ve)s doit intégrer la situation particulière d'enseignement. Il (elle) l'a trop souvent formé(e) dans une méconnaissance...


C'est insupportable et terriblement laid. Ça parasite la lecture et ne saurait contraindre le machisme. C'est juste spectaculaire.

Rentré chez moi un peu tardivement, Julietta me rejoint. Elle a fait un saut à Paris le temps d'une bouffée d'oxygène, loin de la maison de campagne de sa mère où elle passe ses vacances. C'est assez délirant : sa mère récrit l'histoire (la sienne) et, après s'être découverte ancienne championne de judo (j'exagère à peine), elle laisse entendre à présent que la famille descend d'Henri IV. Quant au compagnon de sa mère, apparemment spécialiste en tout, il conclut les conversations théoriques ou un peu passionnées d'un « J'y crois pas » presque systématique. « Les déterminismes ? J'y crois pas. » « Le réchauffement climatique ? J'y crois pas. » « Les découvertes de Galilée ? J'y crois pas. »

J'avais passé un week-end en leur compagnie, il y a quelques mois. J'avais manqué de partir dans un fou rire lorsqu'ils avaient entrepris de nous donner un petit récital - la mère de Julietta au piano (qui peine, à cause de sa mauvaise vue, à lire la partition), le beau-père (un peu sourd) à la flûte. Impossible pour eux de jouer de concert, et sa mère courait après la partition pour rattraper un retard que son beau-père n'avait même pas remarqué... « Mais tu sais, la flûte est un instrument extrêmement difficile, l'un des plus durs, sans doute plus que le violon », avait dit sa mère à Juliette. On avait beaucoup ri.

Ma mère, que j'ai eue au téléphone dans la journée, m'a dit, à propos du fils de la femme de ménage de ma grand-mère, lequel est victime de nombreux TOC : « Il a tenté de se suicider deux fois. Il vaudrait mieux pour tout le monde (!) qu'il essaie une troisième fois et réussisse. Ou bien qu'il se fasse interner ». Et ma mère d'évoquer la clinique du coin où elle a elle-même séjourné et d'où elle a (légitimement) tout fait pour partir.

On a poursuivi au restaurant japonais du coin. Impossible de retranscrire la drôlerie avec laquelle Julietta raconte son séjour et les âneries, nombreuses, qu'elle y entend. Elle m'a promis de secrètement les enregistrer. Je réitère ma proposition de tout scénariser et d'envoyer le tout à Desplechin, avec une question en suspens toutefois : quel rôle pour Catherine Deneuve ?

18 juillet 2009

Drame de la vie courante

podcast

 

Déjeuner en plein air avec Yohanna place de la Sorbonne. Comme au bon vieux temps de nos lieux de travail proches, nous prenons un moment pour écrire en face-à-face. Après le déjeuner, alors qu'elle traîne la patte pour retourner au bureau, un de ces maux de tête insistants me fait renoncer à la projection que j'ambitionnais non loin de là.

Dans le 85 qui me ramène chez moi, bientôt le drame comique. Alors qu'une voiture grille la priorité au bus, le chauffeur pile. Chacun pique du nez violemment en avant. Une femme d'une petite quarantaine d'années part en arrière, s'écroule sur le sol dans un terrible ralenti, ses jambes décollent et passent presque derrière sa tête, en une figure que, peut-être, elle ne se croyait plus capable de faire ou que son prof de gym n'avait jamais pu obtenir. Je vois à son visage presque hilare que je peux me permettre d'en rire (intérieurement). Je crois bien que l'expression "tomber les quatre fers en l'air" a été inventé pour elle. Une poussette stationnée dans l'allée a fait un joli salto arrière. Ma voisine, une vieille tears1.jpgdame, se tourne vers moi et me crie presque dans les oreilles : « Mon Dieu, et le bébé ? ». Je lui adresse un sourire : « Il était sur les genoux de sa mère. Je suppose que, malgré tout, il y est encore. » Elle me fusille du regard, ma mine n'étant sans doute pas assez grave à son goût ; je suis un de ces imbéciles qui croient pouvoir faire les malins à l'heure terrible de la tragédie, indifférents au sort d'autrui. Héroïquement, le chauffeur du bus se dresse sur son siège et harangue les passagers : « Pas de blessés ? Manifestez-vous tout de suite ! »

Dans ma tête, bruits de l'hélicoptère et violons de Barber : peut-être serons-nous évacués.

Mais nous repartons... Chaque passager s'est trouvé un interlocuteur et entame une petite conversation grave (l'adrénaline se disperse à vitesse variable) sur l'air de « Mais vous imaginez ce qui se serait passé si... ». Une dame admet : « C'est dangereux ! ». Une autre : « Il est gentil le chauffeur, moi j'aurais appelé les flics ! ». Une dernière : « Moi, je suis tombé un jour dans le bus à cause d'un coup de frein, et il a fallu trois personnes pour me relever ! ». Je me retourne discrètement pour la voir. Je veux bien la croire.

Peu après avoir tourné dans la rue du Louvre, coup de théâtre ! Le chauffeur arrête le bus et annonce aux passagers qu'une jeune fille, celle qui conduisait la dangereuse voiture, va monter pour s'excuser. Elle entre donc, solennelle et belle, drapée dans une dignité tout à fait à la hauteur de l'événement, mais pas tout à fait à la hauteur des passagers : prudente, elle n'est que sur la première marche, toute prête à s'enfuir en cas de danger. Elle s'excuse platement, se confond (« j'ai cru que le bus était à l'arrêt... »), se trouble. Je m'attends à des sanglots ou à des applaudissements. Et puis non. Une femme, derrière moi, dit, mais pas trop fort tout de même : « Et s'il y avait eu un mort, elle s'excuserait ainsi ? ». C'est plus fort que moi, je commence à rire. Autre regard glacial de ma voisine. Pourtant, les responsabilités commencent dès lors à glisser imperceptiblement, la mère devenant bien inconséquente d'avoir laissé là la poussette alors que, justement, ces messieurs de la RATP ont pensé à tout, et ont réservé un espace spécial à ces engins...

Au moment de descendre, ma voisine, qui me pardonne difficilement d'être un monstre froid, met à ma disposition des ressources infinies de mauvaise volonté à me laisser passer.

Heureusement que mes concitoyens ont un sens aigu de la justice. Et puis je n'ai pas d'enfant ! Je ne sais pas ce qu'est le danger, les doigts dans les prises, etc. Je ne suis qu'un petit singe ricannant...

10 juillet 2009

D'une semaine de vacances passée à Paris

Une semaine de vacance(s) à compter de ce soir. La fête de pacs de ChapiChapo, un petit saut chez ma mère pour les voir, ma grand-mère et elle. Avec un peu de chance, il fera suffisamment beau pour que je puisse faire une promenade au bord de la rivière, ouvrir la boîte à souvenirs et mes sens aux minuscules choses de cette nature-là qui a fait, pour une large part, ce que je suis - le pire et le meilleur.

Essayer de flâner à Paris, glisser le plaisir des heures entre les gouttes, aller au cinéma, lutter contre la tentation toujours grande de rester un peu sidéré, paresseux et lent, chez moi. Relire, écrire, relire, écrire, profiter de ce temps pour avancer. Et poursuivre ma lecture du journal de Mireille Havet.

Déjeuner avec Yohanna, près de la Sorbonne, faire un saut chez Juliette revenue de Bretagne. Essayer de bien dormir.

27 juin 2009

D'une gaypride

J'ai fait ma première Gay Pride presque fortuitement, en 1997 je crois, en compagnie de ma petite amie et de Juliette : pour l'occasion, elle avait loué un fauteuil roulant, au cas où elle fatiguerait trop, mais ne l'avait pas utilisé : le plus souvent, elle m'y poussait.

Celles qui ont suivi furent saturées de militantisme. Le Pacs n'existait pas encore et, si l'arsenal juridique mis en place contre ce fléau social avait été largement abandonnés, les droits à l'égalité nous semblaient, plus que jamais, à conquérir : nous n'avions pas encore cette borne inamovible sur la voie du progrès. Je crois également que j'étais animé d'une farouche volonté d'en découdre avec l'hétéroflicage ambiant auquel j'étais alors très sensible. Une année, j'ai même pu faire mon crâneur, assis sur la place passager du camion d'Act Up que conduisait G., non moins fier. Sans être franchement militant, j'aimais donner de ma voix aux slogans un peu extrêmes. Et je défendais l'honneur de l'association lorsque des crétins de révolutionnaires dénonçaient la pommade que représentait ce genre de lutte, alors que les vraies luttes ne pouvaient être qu'ailleurs, alors que (je caricature à peine) l'épidémie de sida ne survivrait pas à la chute du capitalisme.

Je regardais d'un œil un peu méprisant les musclors huilés, je suivais d'un œil amusé les folles dangereuses qui haranguaient les passants toutes griffes dehors : là se nichait la force, dans cette folie joyeuse et vaguement menaçante.

Mais j'étais avec eux sans l'être complètement : j'admirais les associations de lutte, méprisais les chars commerciaux et leurs dindes triées sur le volet ; pour autant, quel que soit le groupe, j'ai du mal à dire « nous », ce qui fait de moi un piètre activiste. C'est ainsi, je m'en suis accommodé.

L'année 2001 a marqué une rupture : G. est venu me chercher à l'hôpital que je quittais ce samedi-là et m'a conduit à République, amaigri et fatigué (16 kilos perdus en trois semaines) pour assister, sous un ciel couvert, à l'arrivée des chars. Alors, à les voir arriver dans une joie soudainement (et tout à fait injustement) jugée indécente, toute ma peur des jours à venir, toute ma colère de me découvrir malade à 25 ans, se muèrent en un instant en une haine solide à l'encontre de ces corps parfaits exhibés, dont la quête, au-delà des pancartes et des calicots, allait être de trouver avant le petit matin l'extasie miraculeuse, le corps à baiser ou l'homme-bite à étreindre.

Je suis resté des années sans y retourner, ou me contentant de rejoindre quelques amis en périphérie à l'issue de la manifestation. Mais j'y suis retourné l'année dernière avec des amis, et je portais une petite fille charmante et fatiguée sur mes épaules. Cette année aussi. Il y a les sœurs de la Perpétuelle indulgence que j'aime bien, quelques jolis visages simples posés sur des torses habillés, des chars dont la présence m'agace encore - et, sincèrement, je regrette de ne pas avoir eu l'occasion de m'allonger devant le char des homos de l'UMP... -, mais je me sens à peine faire partie du cortège : je suis simplement avec des amis, je trouve le moyen de passer un peu de temps avec eux. Et au fond, je crois qu'il s'agit pour moi de faire nombre contre une société qui ne nous a lâché que des acquis extrêmement précaires.

Chapo m'a fait une blague un peu blessante sur les kilos que je peine à perdre et j'ai manqué de répondre avec beaucoup de cruauté, mais je me suis retenu. Et j'ai ressassé sa remarque une partie du week-end, tenté d'y trouver un alibi pour m'éloigner durablement. J'ai besoin de bienveillance. Enfin, cette remarque m'a rappelé tristement qu'avant toute chose, ce qui nous rassemble, en tant que pédés, c'est surtout un goût, un désir : la même identité sexuelle que soi et l'appétit pour le corps-totem...

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