13 mars 2011

Jérémiades

Beaucoup de boulot en ce moment : outre la numérisation d’une de nos collections (et qui dit numérisation dit relecture après OCR, réalisation de nouvelles figures – en couleurs s’il vous plaît, Illustrator est mon ami – en remplacement des anciennes, recherche de liens hypertextuels pour enrichir le tout, etc.), on m’a confié le projet d’une revue électronique. L’occasion de renouer avec mon premier métier – interviews, rewriting, rédaction d’articles, etc. J’y vois surtout la possibilité d’enrichir mon CV en vue de me tirer de là un jour ou l’autre. Et comme si ça ne suffisait pas, trois bouquins à relire (récrire ?). Ma responsable a convenu que mon planning était chargé – mais qu’y peut-on, hein ? Ajoutez à cela mes activités syndicales…

Pourtant, je suis moins exaspéré qu’il y a quelques mois. Sans doute parce que mon Ego est très adroitement flatté : on reconnaît mes compétences. Mais quand même, tout cela empiète  largement sur mes projets personnels et mes élans : exit le cinéma, exit (pour l’instant) les week-ends nantais. Et j’ai de moins en moins de temps pour écrire. Un roman en suspens, des notes de blog écrites sur des bouts de papier jamais tapées. Et depuis hier, j’ai en plus envie d’écrire une nouvelle fantastique – oui, mais quand ?

09 janvier 2011

Comment rendre fou son chef ?

Avant peut-être de régler l’épineuse question du comment, il importe de répondre à celle du pourquoi. Comment ça pourquoi ? Mais c’est évident, non ? Interrogez donc votre intelligence en toute honnêteté ! Cessez donc de tourner autour du pot ! Mais, puisqu’il faut vraiment tout vous expliquer…

1° Il est au-dessus de vous, ce qui est en soi un scandale. Votre maman ne vous a pas élevé (au rang de prince) pour vous savoir à la merci d’un parfait crétin sans talent qui est sans doute arrivé là où il est par coucherie ou par réseau !

2° Le monde des sociétés est une illustration permanente du principe de Peter et tout cela n’a que trop duré. Le management à la papa, c’est bon pour ces loosers du comité des forges. La modernité attend de vous une véritable révolution des pratiques. Et pour cela, vous le savez bien, il faut se débarrasser de ces maillons de l’arrière-monde…

3° Votre chef est probablement un fou dangereux qui ment à ses propres chefs pour se couvrir et vous impose en conséquence de rattraper ses âneries (promesses intenables, données chiffrées hasardeuses, etc.).

4° Se débarrasser de son chef, c’est un peu comme tuer symboliquement le père : ça va toujours mieux en le faisant ! Ce vieux singe a assez fait de grimaces comme ça. À votre tour de prendre le contrôle du troupeau de secrétaires ou du cheptel de jeunes stagiaires naïfs.

 

Mais je tiens à préciser que si se débarrasser de son chef relève du bon sens, je ne recommande pas l’élimination physique. Bien que tentante, elle est absolument contre-productive. Vous avez sans doute suffisamment zoné devant les séries policières pour savoir qu’avant même la justice divine – d’ailleurs par essence peu clémente – s’exerce celle des hommes : les coups de bottin dans la tronche ou les « chutes » dans l’escalier du commissariat, c’est surtout drôle quand ça arrive aux autres. Quant à vos mirettes, déjà bien abimées par des heures passées devant un écran d’ordinateur, elles ne se remettront pas de trois heures avec une lampe de 300 watts dans la tronche. Enfin – et contredisant les scenarii que vous vous faites dans votre grand lit vide – il est peu probable que vous trouviez délicieusement distrayant d’être enfermé dans une cellule avec trois codétenus qui auront l’outrecuidance de vous annoncer sans rire que vous ne valez qu’une demi-cartouche de cigarettes !

Donc, nous sommes d’accord, il s’agit de pousser votre chef au départ ou, plus satisfaisant encore, à la faute. Pour cela, il importe de déterminer son profil psychologique, car toute votre stratégie en dépendra…

 

PS : Je ne suis évidemment responsable que de moi-même et aucunement des conséquences fâcheuses qui pourraient découler d’une mauvaise interprétation de cette note.

 

PERSONNALIT É PASSIVE-AGRESSIVE

Comment la reconnaître

C’est souvent une grande gueule : votre chef vient dans votre bureau pour se plaindre de ses propres chefs, incompétents, imbéciles – et qui ne le méritent pas. Ah mais on va l’entendre ! Sauf que vous savez de source sûre qu’en réunion, hypocrite à souhait, il ne cesse de répéter : « oui, monsieur, bien monsieur, vous avez raison, je le fais asap ». Et, quand il quitte la réunion, c’est pour venir vous dire : « Il est hors de question que je fasse ce que me demandent ces connards ! D’ailleurs, je ne me suis pas gêné pour le leur dire ». Sa tactique d’opposition : faire traîner les dossiers, demander inlassablement des précisions ou des éclaircissements. Méfiez-vous : au besoin, il dira à qui veut bien l’entendre que ses dossiers avanceraient plus vite si son service n’était pas qu’un repaire d’incompétents.

Comment la pousser à bout

Première phase : Prêtez-lui une oreille attentive et retenez-vous de livrer le fond de votre pensée. Collectez toutes les informations possibles. Demandez-lui constamment son avis en précisant à quel point il est précieux.

Deuxième phase : A la machine à café, auprès des secrétaires ou de vos collègues des autres services, saluez son courage, sa clairvoyance, sa détermination – mais laissez entendre qu’il prend peut-être des risques inconsidérés à employer un langage aussi violent pour critiquer ses chefs ou ses collègues de même niveau hiérarchique et que ça vous embêterait que ça lui attire des ennuis. Refusez de donner des exemples au nom de votre loyauté.

Troisième phase : Dites-lui que, d’après les rumeurs, son propre chef a bien l’intention de se décharger sur lui d’un certain nombre de dossiers – et vous trouvez ça bien évidemment scandaleux.

Ce qui va se passer : Par anticipation et par principe, il va prendre en grippe son chef et se montrer particulièrement rétif à réaliser les tâches qui lui sont confiées – y compris celles pour lesquelles il est effectivement payé et qu’il réalise depuis toujours – sous prétexte qu’elles lui sembleront toutes outrageantes. Ne cessez pas d’être dans l’empathie et, s’il tente de vous refiler le boulot, allez constamment le voir dans son bureau pour geindre : ces nouvelles tâches vous semblent particulièrement ardues compte tenu de vos compétences limitées. Ah comme vous enviez les siennes… Si vous êtes en mesure de faire son travail (ce qui est vraisemblable), réalisez les rapports (qu’il signera) en laissant quelques ambigüités : avec un peu de chance, il transmettra le rapport sans les remarquer et sera infoutu, en réunion, d’apporter les précisions requises. S’il vient vous brailler dessus, mettez-vous à pleurnicher en disant que vous êtes désolé et allez vous répandre à la machine à café.

 

PS : Si vous voulez vous débarasser de votre chef, il est probable que vous releviez vous aussi de ce type de personnalité...

 

(à suivre)

07 octobre 2010

Lâchons-nous un peu...

L’avantage, lorsque l’on est revenu de tout professionnellement, c’est qu’on peut se permettre de se lâcher un peu...

 

Contexte : le directeur de la Réserve s’est octroyé le droit de corriger les entretiens d’évaluation, particulièrement orientés métiers, menés par les responsables d’unités.

Lieu : une salle de réunion quelconque très mal sonorisée.

Présents : la secrétaire générale et quelques autres têtes de gondole.

 

___

 

Nous : ces corrections sur le fond imposées par le directeur sont inadmissibles, blablabla.

La secrétaire générale : […]. Il faut voir cela comme une double correction, un peu comme dans les concours…

Moi : Je vous arrête tout de suite. C’est un très mauvais exemple. En cas de double correction, les deux correcteurs sont compétents !

04 mai 2010

Le sentiment de discontinuité

J'étais ce soir assis dans le métro, éreinté et agacé, dans ces moments qui vous feraient prendre en grippe un type un peu lent sur votre marche, bousculer malaimablement les imbéciles qui se campent dans l'entrée même du wagon. Tout de même, pas assez fatigué pour appuyer la tête contre la partie haute du dossier, en fer, et pester quand un crétin relâche violemment le strapontin au point de vous faire mal à la tête. Tout de même, suffisamment pour laisser mon esprit vagabonder au fil de ma lecture, laisser mon hémisphère gauche déchiffrer consciencieusement les caractères, tandis que le droit battait la campagne, se laissait guider par la musicalité des mots, ne leur accordant que le plaisir  hasardeux de la bifurcation. Un peu comme lorsque, dans le demi sommeil du matin, vos rêves se laissent influencer par votre environnement, intègrent un instant le bruit de la rue, le réveil, le téléphone ou les mots de celui qui a déjà quitté les draps.

J'ai fini par entendre puis par écouter ce que disait un homme d'âge mûr derrière moi, en conversation spontanée avec les quidams. J'ai fini par l'entendre, parce qu'une phrase revenait comme un leitmotiv : « C'est ça le capitalisme, les pauvres sont abandonnés sur le bas-côté ». L'espace de trois stations de métro, il l'a bien répété quatre fois, pas tant (je suppose) pour en convaincre son interlocuteur que pour assurer une continuité à sa prosopopée : celui qui répétait cette phrase, qui la répèterait peut-être inlassablement après mon départ, après le départ de tous les voyageurs, ce n'était plus tout à fait lui. C'était une voix en lui qui se faisait entendre par instant, la voix morte d'un temps où un autre monde était possible, un peu geignarde, à la façon de ces vieilles personnes qui peuvent ressasser la même idée, la ruminer, lui donner toujours les mêmes mots. Une voix qui, peut-être un jour, finira par couvrir toutes les autres.

Je ne fais plus guère cette expérience, mais il y a quelques années encore, il m'arrivait quelquefois, en me regardant dans le miroir, dans la lumière orange d'un éclairage faible, de perdre le sentiment de continuité, comme si les axiomes de votre être se délitaient un instant : cette bouche, ces traits un peu plus marqués, ce regard que vous ne savez toujours pas maîtriser (pour lui insuffler la richesse de vos émotions), ce nez - cela n'est plus vous un instant. Sentiment d'incongruité absolue. Discontinuité angoissante. Puis, ça revient, vous retrouvez le fil, non des pensées, mais de votre être.

 

All that you touch
All that you see
All that you taste
All you feel
All that you love
All that you hate
All you distrust
All you save
All that you give
All that you deal
All that you buy
Beg, borrow or steal
All you create
All you destroy
All that you do
All that you say
All that you eat
And everyone you meet
All that you slight
And everyone you fight
All that is now
All that is gone
All that's to come
And everything under the sun is in tune
But the sun is eclipsed by the moon

Pink Floyd, Eclipse (Dark side of the moon)

26 février 2010

L'invention du vendredi

podcast

 

Le jour se lève sur un monde gorgé de parfums. Avec mon courage et mon labeur, avec ma joie et ma force de travail, je vais œuvrer au redressement de la Nation. Réinventer la vie, réenchanter l'univers, rejoindre la belle armée de ceux qui peinent dans la beauté de l'œuvre à venir. Notre leader ne nous a pas abandonnés, non, il est parti de par le monde porter haut notre drapeau et nos valeurs, répandre la bonne parole, tancer les chefaillons de l'arrière-monde : le monde est là, à nos pieds, lumineux de ses trésors, sucrés et abondants. Les bateaux partent des ports les cales pleines d'objets merveilleux, d'épices rares et du bonheur des hommes qui, ici comme ailleurs, respirent la santé et la joie dans une aube rose. Les avions, ces oiseaux d'acier blanc nimbés de lumière, déchirent le ciel et l'horizon, emportent au loin ceux d'entre nous qui aiment le whisky et les hôtesses de l'air, une mallette de cuir dans une main, les contrats qui scelleront l'amitié et l'ordre juste dans l'autre.

La fatigue et l'ennui, ces concepts néfastes et idéologiques n'existent plus : inventions gauchistes emportées dans la poussière des tombes.

Partout les vieilles peuplades disparaissent avec leurs idées terreuses, offrent les forêts au blond des champs et aux bêtes à cornes, aux pelleteuses et aux hommes fiers, tandis que leurs enfants accueillent avec des cris de joie la machine et la chose en plastique.

Ici comme ailleurs, les leaders partent à la conquête de nous autres, pauvres hères initialement promis à l'errance sur la route, nous montrent la voie et le sens, le bon et le doux. Et bientôt, nous crierons avec eux l'abject du passé, saluerons de nos rires l'ordre à venir longtemps promis. Je m'en vais quant à moi, aujourd'hui comme hier, la félicité vrillée au cœur, rejoindre un de ces chefs devant lequel l'horizon s'ouvre comme un fruit mûr. Il est mon guide, mon Nord, mon Sud, ma journée de paie et mon jour de carême. Il... Je...

Oh et puis merde ! On est vendredi ! Qu'on m'apporte un crochet de boucher !

01 janvier 2010

Bonne année 2010

Je vous souhaite à tous, amis lecteurs - commentateurs et (trop) anonymes - une très belle année 2010.

Des baisers.

Bonne année 2010'.jpg

03 décembre 2009

La bureaucratie sans le communisme : les dernières nouvelles de La Réserve

20 novembre : on m'annonce que mon nouvel ordinateur, réservé au mois de mars... de l'année dernière, va être installé.

23 novembre, 10 h : on emporte mon ancien ordinateur.

24 novembre, midi : on apporte la tour et l'écran du nouveau. Pas de clavier.

24 novembre, 14 h : on apporte un clavier. Il ne fonctionne pas.

24 novembre, 16 h : on apporte un clavier qui marche. Le câble réseau n'est pas le bon.

24 novembre, 18 h : on apporte un câble réseau qui fonctionne correctement. Il me manque trois logiciels essentiels. Deux autres ne sont pas activés. On essaie quelques clés qui ne marchent pas (déjà utilisées pour d'autres postes - oui mais lesquels ?).

25 novembre, 10 h : on m'installe un des trois logiciels manquants. Le cédé du deuxième erre quelque part dans La Réserve dans la poche du responsable du service informatique. On doit téléphoner à la société qui produit le troisième.

28 novembre, 10 h : on m'installe le deuxième logiciel. La société qui produit le troisième n'a jamais entendu parler de nous. Il faut commander la nouvelle version. Pour cela, il me faut collecter quatre signatures et patienter...

28 novembre, 10 h : le deuxième logiciel réclame une activation. Celle que je tente par internet est refusée : vraisemblablement, la clé a déjà été utilisée. Message sur le répondeur du service informatique.

2 décembre, 10 h : un informaticien arrive avec quatre clés différentes qu'il va tester pour l'activation. Toutes sont refusées. Il me promet de revenir, en vain.

___

 

31 novembre, 17 h : on nous informe que tous les crédits non dépensés doivent être engagés avant le 4 décembre (comptes clôturés au-delà). Beaucoup de papiers à remplir, de notes justificatives à écrire, de signatures à collecter. Personne n'est d'accord sur la procédure exacte, celle qui va nous assurer le succès.

1er décembre, toute la journée : je remplis des bons de commande, écris des notes, cherche des fournisseurs, du matériel, compare les prix.

2 décembre, 10 h : le contrôleur financier fait savoir que toutes les commandes passées avant le 4 décembre mais livrées au-delà du 31 décembre seront purement et simplement annulées.

3 décembre, 10 h : le contrôleur financier fait savoir que la date ultime de livraison est reportée au 21 janvier 2010.

3 décembre, 16 h : tous les achats sont suspendus.

06 novembre 2009

Les pulsions agressives du vendredi

podcast


Vu dans un « journal » gratuit distribué dans le métro une publicité pour un petit appareil qui permet de regarder des films sur un écran de la taille d'un paquet de cigarettes. Sont présentés comme une innovation les haut-parleurs intégrés. La photo montre un jeune type assis dans une rame de métro complètement vide exhibant fièrement un nouveau truc à tripoter en public. J'ai bien l'impression qu'il s'agit de la ligne 13 que je n'ai jamais connue vide, du temps que je l'empruntais, même au terminus.

La direction de la RATP - qui ne doit jamais emprunter son réseau (sauf inauguration avec des « usagers » triés sur le volet au ministère des Transports) - ignore sans doute à quel point est déjà pénible le R'n'B que l'on doit se coltiner, le volume à fond et - waouh ! - criard au point que l'on peine à se concentrer sur sa lecture. En tout cas, ça en dit long sur le respect des usagers affiché par la RATP, prête à tout pour faire entrer les devises - car elle a évidemment monnayé son droit à l'image.

L'adage selon lequel ma liberté s'arrête là où commence celle des autres se retourne contre moi et quelques autres qui aspirent au calme après une journée de boulot. Le droit à la jouissance de l'Ego ne semble plus souffrir aucune limitation, mécanisme encouragé de façon forcenée par les vendeurs de bidules.

En prime ce matin, une jeune fille hurlant dans son portable, profil désormais bien connu de l'emmerdeuse qui s'ennuie à ce point dans la vie qu'elle en est réduite à inventer chaque jour un nouveau psychodrame, de quoi alimenter pendant des heures d'ineptes conversations auxquelles nous sommes conviés, sur l'air de « jui ai dit ça, alors elle m'a répondu ça, alors moi j't'emmerde que jui fait. Et tu sais c'qu'elle m'a répondu cette salope ? »

J'ai vite compris qu'il s'agissait d'une rivalité amoureuse, et le type doit se promener le phallus bien planté sur le front, bourrin ricanant, minaudant des mécaniques, au point de s'être fait recadrer apparemment (« Mais toi aussi, arrête de lui montrer tes bras à cette salope-là ! »). Schéma éternel du macho donc, pour le plus grand plaisir de cette jeune dinde qui doit lui sortir de temps en temps des trucs du genre « T'es à moi j'te dis ! » - et l'autre de penser en son for intérieur qu'il n'est à personne. Elle, un peu hystérique entre chaque phase de chosification (l'accouplement), haletante et victorieuse pour l'heure. Lui ? il est pas peu fier d'avoir encore de l'énergie après l' « entraînement » (le concept que les hétéros mâles ont inventé pour organiser leurs récurrentes pulsions homo-érotiques) - mais faut pas charrier : « Mais ferme-là ta gueule et remets ta culotte ! ». Bah oui, le match commence.

J'espère qu'un jour, on isolera le gène de l'hétérosexualité et qu'on pourra soigner dignement ces pauvres gens.

10 octobre 2009

En léger différé du pays des cinglés

L'année dernière, coup de théâtre : ma responsable était évincée de son poste et, flanquée d'une vague lettre de mission, se voyait imposer des tâches qu'elle allait soigneusement éviter... et j'avais été propulsé (« propulsé » est plus juste que « promu ») à sa place. Bien évidemment, je n'avais pas été consulté et on m'avait rapidement fait comprendre, d'une part, qu'il ne fallait pas que j'espère une augmentation, mon profil statutaire autorisant pleinement l'occupation du poste sans revalorisation, d'autre part, que ce nouveau poste consistait surtout en un complément à mes tâches historiques. « Ne nous remerciez pas et bienvenu au pays des rats ».
Ils ont tout tenté pour la virer - en vain. À vous, je peux le dire, on ne voit pas bien la différence depuis qu'elle a quitté le service.

Nouveau coup de théâtre, il y a quelques semaines : après avoir erré pendant un an dans les limbes de l'organigramme, après avoir postulé en vain à un autre poste en interne, la direction a tranché, l'a convoquée, a éructé, postillonné, tapé du poing sur la table (signes extérieurs de la virilité administrative) pour... la placer sous mon autorité. Ce n'est pas humiliant du tout. Du tout.
La première mission qui lui a été confiée requiert des compétences en tableur qu'elle n'a pas, donc je fais une partie de son boulot en plus du mien...


...


Bercy peut être content : la masse salariale de la Réserve fond comme neige au soleil. Il est toutefois plus exact de dire que la Direction est armée d'une loupe et qu'elle concentre les rayons du soleil sur nous autres, pauvres fourmis laborieuses et erratiques. Les fonctionnaires de catégories C et B sont donc invités à « entrer dans le mouvement » et à aller voir ailleurs si on y est. Ceux qui restent seront noyés à la faveur des prochaines inondations. Si la catégorie A présente l'avantage de ne pas pouvoir prétendre compter ses heures, il a tout de même bien fallu remédier à la paralysie possible du système en multipliant les prestations externes (bizarrement toujours plus coûteuses que prévu), les marchés publics et le recours à des contractuels hautement qualifiés alignés sur les grilles de salaire du privé : certains, pour un niveau d'étude égal au mien, sont donc payés trois fois plus.
Mais Bercy est content - pour l'instant : les fonctionnaires partent, de gré ou de force, et on feint de croire qu'on n'aura pas besoin ad vitam aeternam des jeunes requins qui ont débarqué du privé pour sucer jusqu'à la moelle le budget.

...


Aujourd'hui, le service informatique a accidentellement provoqué l'apparition d'un trou noir. Dieu merci, le ministère a rapidement publié une note de service pour exiger que son extension soit très lente. En effet, pour l'heure, seules les lumières du bâtiment de la direction semblent avoir disparu à jamais. Je plains sincèrement la galaxie qui, à l'autre bout d'un trou blanc, finira bien par en hériter.


...


Ce qui est drôle avec l'administration, c'est que l'on découvre toujours, au cours du dernier trimestre, l'existence de crédits peu ou prou intacts qu'il s'agit de dépenser fissa. On ne rêve pas : les lignes budgétaires en question sont rarement les plus utiles et on se retrouve parfois à devoir acheter 200 000 stylos alors qu'on ne peut plus faire réparer l'imprimante. La femme du directeur, Elena Ceaucescu, a fait savoir à son chouchou que si lui ne savait pas quoi en faire, elle, elle trouverait. Quelques projets d'envergure attendent en effet d'être menés à bien. Pour assurer le rayonnement de l'établissement et l'inscription au firmament de leurs noms en lettres d'or dans les cieux noirs, qui brilleront donc sur la tête des anglophones, il a été décidé la traduction de ce qu'il convient d'appeler le « four de la décennie ». J'ai suggéré qu'il n'était peut-être pas indispensable d'ajouter, aux 35 euros que nous perdons déjà sur chaque exemplaire vendu, 22 livres sterling ou 35 dollars. J'ai été entendu. Partiellement. Affaire à suivre.


...


Nos nouveaux bâtiments ayant semble-t-il été conçus en prévision d'un refroidissement climatique, les températures atteignent facilement les 35° aux premiers rayons du soleil, climat saharien contre lequel peinent à lutter de jolis stores couleur framboise. Charmant. On a cru bon nous installer un capteur qui automatise la descente desdits stores. Las ! Selon une logique aberrante, ils descendent ou remontent à l'insu de notre plein gré et le petit boîtier de commande est sur le mur : il faut donc se lever, parfois deux à trois fois par minute pour contrer l'automatisme quand il fait sa crise. Il fallait plutôt. Car j'ai arraché le boîtier de son mur et il erre à présent sur mon bureau, à portée de l'index.
Je vous abandonne pour retourner à la lecture du génial Dilbert (de Scott Adams).

 

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03 août 2009

Du courrier cherché dans le XVIIe

Dans le métro, un petit monsieur entre deux âges s'assoit à côté de moi. Il s'agite tant sur la banquette défoncée que les feuilles du catalogue que je tiens tremblent, et je peine à corriger les phrases minuscules.

Puis il sort un carnet qu'il feuillette très rapidement. Sur les pages, nombreuses, sont alignées d'une écriture serrée, quantité de phrases. Toutes soigneusement hachurées. Il le range. À la station Anvers, les deux types qui me font face se lèvent et sortent. Il prend la place de celui qui était contre la vitre. Il a un visage étrange, qui n'est pas sans évoquer celui de Francis Heaulmes dont il a la mimique devenue inquiétante : on dirait qu'il se suce les lèvres. Il a l'air un peu fou, mais est-il seulement dangereux ? Il a l'air de contenir quelque chose, ce à quoi l'aide certainement - c'est en tout cas l'impression que j'ai - son petit carnet dont il se saisit peut-être à chaque fois que la tension est trop forte.

À la terrasse du grand café de la place Clichy où j'écris, après avoir été chercher le courrier de Julietta, une femme parle avec une voix de petite fille : on dirait Zouc sur le point d'écraser une fourmi.

Il est encore un peu tôt pour chanter « Paris, 15 août, Paris, 15 août, nous aurions pu l'avoir tout à nous, Paris est désert en ce mois d'août, mais tu es parti en Espagne... ». D'ailleurs, personne n'est parti en Espagne. Julietta est dans l'Yonne, ChapiChapo sont à Marseille, R. va bientôt partir au Liban (mercredi je crois), Yohanna est toujours là (à ma connaissance), D. part mercredi... en Bretagne.

Je regarde un peu les gens passer. Quelques touristes en famille qui lèvent à l'occasion leurs nez des cartes. Quelques autochtones, assurément, mais la terrasse est tout de même très vide. Des vieux, plus visibles que d'habitude, dans leurs costumes invraisemblables ou des vieilles dans leurs grosses robes à fleurs, achetées voilà trente ans à la boutique « Belles dames » du XIVe arrondissement. De jolis garçons également - mais pas tant que d'habitude. Et nous autres coincés là.

18 juillet 2009

Drame de la vie courante

podcast

 

Déjeuner en plein air avec Yohanna place de la Sorbonne. Comme au bon vieux temps de nos lieux de travail proches, nous prenons un moment pour écrire en face-à-face. Après le déjeuner, alors qu'elle traîne la patte pour retourner au bureau, un de ces maux de tête insistants me fait renoncer à la projection que j'ambitionnais non loin de là.

Dans le 85 qui me ramène chez moi, bientôt le drame comique. Alors qu'une voiture grille la priorité au bus, le chauffeur pile. Chacun pique du nez violemment en avant. Une femme d'une petite quarantaine d'années part en arrière, s'écroule sur le sol dans un terrible ralenti, ses jambes décollent et passent presque derrière sa tête, en une figure que, peut-être, elle ne se croyait plus capable de faire ou que son prof de gym n'avait jamais pu obtenir. Je vois à son visage presque hilare que je peux me permettre d'en rire (intérieurement). Je crois bien que l'expression "tomber les quatre fers en l'air" a été inventé pour elle. Une poussette stationnée dans l'allée a fait un joli salto arrière. Ma voisine, une vieille tears1.jpgdame, se tourne vers moi et me crie presque dans les oreilles : « Mon Dieu, et le bébé ? ». Je lui adresse un sourire : « Il était sur les genoux de sa mère. Je suppose que, malgré tout, il y est encore. » Elle me fusille du regard, ma mine n'étant sans doute pas assez grave à son goût ; je suis un de ces imbéciles qui croient pouvoir faire les malins à l'heure terrible de la tragédie, indifférents au sort d'autrui. Héroïquement, le chauffeur du bus se dresse sur son siège et harangue les passagers : « Pas de blessés ? Manifestez-vous tout de suite ! »

Dans ma tête, bruits de l'hélicoptère et violons de Barber : peut-être serons-nous évacués.

Mais nous repartons... Chaque passager s'est trouvé un interlocuteur et entame une petite conversation grave (l'adrénaline se disperse à vitesse variable) sur l'air de « Mais vous imaginez ce qui se serait passé si... ». Une dame admet : « C'est dangereux ! ». Une autre : « Il est gentil le chauffeur, moi j'aurais appelé les flics ! ». Une dernière : « Moi, je suis tombé un jour dans le bus à cause d'un coup de frein, et il a fallu trois personnes pour me relever ! ». Je me retourne discrètement pour la voir. Je veux bien la croire.

Peu après avoir tourné dans la rue du Louvre, coup de théâtre ! Le chauffeur arrête le bus et annonce aux passagers qu'une jeune fille, celle qui conduisait la dangereuse voiture, va monter pour s'excuser. Elle entre donc, solennelle et belle, drapée dans une dignité tout à fait à la hauteur de l'événement, mais pas tout à fait à la hauteur des passagers : prudente, elle n'est que sur la première marche, toute prête à s'enfuir en cas de danger. Elle s'excuse platement, se confond (« j'ai cru que le bus était à l'arrêt... »), se trouble. Je m'attends à des sanglots ou à des applaudissements. Et puis non. Une femme, derrière moi, dit, mais pas trop fort tout de même : « Et s'il y avait eu un mort, elle s'excuserait ainsi ? ». C'est plus fort que moi, je commence à rire. Autre regard glacial de ma voisine. Pourtant, les responsabilités commencent dès lors à glisser imperceptiblement, la mère devenant bien inconséquente d'avoir laissé là la poussette alors que, justement, ces messieurs de la RATP ont pensé à tout, et ont réservé un espace spécial à ces engins...

Au moment de descendre, ma voisine, qui me pardonne difficilement d'être un monstre froid, met à ma disposition des ressources infinies de mauvaise volonté à me laisser passer.

Heureusement que mes concitoyens ont un sens aigu de la justice. Et puis je n'ai pas d'enfant ! Je ne sais pas ce qu'est le danger, les doigts dans les prises, etc. Je ne suis qu'un petit singe ricanant...

01 juillet 2009

D'un couple de fous

J'ai revu ce matin cet amusant couple de fous que j'avais un peu perdus de vue, et dont le burlesque m'a souvent porté aux limites du fou rire. Elle, a une grosse trentaine d'années, les cheveux châtains coupés assez courts, et se cale invariablement contre la vitre. Mutique, parfaitement immobile, le regard en dedans. Lui, est un peu plus âgé, nettement dégarni, un peu grassouillet. Surtout, il est particulièrement volubile, parle sans interruption à sa jeune compagne d'une voix flûtée et sonore. Je crois n'avoir jamais vraiment compris ce qu'il lui raconte, à elle qui n'écoute pas, ou un peu. Ce matin, tout en parlant, il avait posé sa main bien à plat sur le sommet de la tête de la jeune fille. J'imagine que ce poids devait finir par être pénible, mais elle ne bronchait pas. Elle est patiente, je crois, ou ailleurs.

C'est toujours très amusant de voir la tête des passagers qui les découvrent pour la première fois. Beaucoup ont le sourire aux lèvres, cherchent une complicité dans un regard, manquent de rire - car, et je le dis vraiment sans méchanceté, ces deux-là sont vraiment très drôles - ; d'autres, bien plus rares, sont pris d'une gêne incoercible et cherchent littéralement à s'enfuir, dès qu'ils le peuvent, plongeant, en attendant, les mains dans un sac soudain profond ou le nez dans le journal.

La première fois que je les ai rencontrés, il y a peut-être deux ans, c'est sa voix à lui qui avait attiré mon attention. Puis j'avais vu le visage hilare de l'homme qui leur faisait face : tout en lui parlant, le bavard malaxait avec beaucoup d'énergie le sein gauche de la jeune femme imperturbable.

Scène de répétition générale à la clinique de La Borde,
avant la représentation annuelle de la pièce de théâtre

(Nicolas Philibert, La moindre des choses, 1996)