06 novembre 2009
Les pulsions agressives du vendredi
Vu dans un « journal » gratuit distribué dans le métro une publicité pour un petit appareil qui permet de regarder des films sur un écran de la taille d'un paquet de cigarettes. Sont présentés comme une innovation les haut-parleurs intégrés. La photo montre un jeune type assis dans une rame de métro complètement vide exhibant fièrement un nouveau truc à tripoter en public. J'ai bien l'impression qu'il s'agit de la ligne 13 que je n'ai jamais connue vide, du temps que je l'empruntais, même au terminus.
La direction de la RATP - qui ne doit jamais emprunter son réseau (sauf inauguration avec des « usagers » triés sur le volet au ministère des Transports) - ignore sans doute à quel point est déjà pénible le R'n'B que l'on doit se coltiner, le volume à fond et - waouh ! - criard au point que l'on peine à se concentrer sur sa lecture. En tout cas, ça en dit long sur le respect des usagers affiché par la RATP, prête à tout pour faire entrer les devises - car elle a évidemment monnayé son droit à l'image.
L'adage selon lequel ma liberté s'arrête là où commence celle des autre se retourne contre moi et quelques autres qui aspirent au calme après une journée de boulot. Le droit à la jouissance de l'Ego ne semble plus souffrir aucune limitation, mécanisme encouragé de façon forcenée par les vendeurs de bidules.
En prime ce matin, une jeune fille hurlant dans son portable, profil désormais bien connu de l'emmerdeuse qui s'ennuie à ce point dans la vie qu'elle en est réduite à inventer chaque jour un nouveau psychodrame, de quoi alimenter pendant des heures d'ineptes conversations auxquelles nous sommes conviés, sur l'air de « jui ai dit ça, alors elle m'a répondu ça, alors moi j't'emmerde que jui fait. Et tu sais c'qu'elle m'a répondu cette salope ? »
J'ai vite compris qu'il s'agissait d'une rivalité amoureuse, et le type doit se promener le phallus bien planté sur le front, bourrin ricanant, minaudant des mécaniques, au point de s'être fait recadré apparemment (« Mais toi aussi, arrête de lui montrer tes bras à cette salope-là ! »). Schéma éternel du macho donc, pour le plus grand plaisir de cette jeune dinde qui doit lui sortir de temps en temps des trucs du genre « T'es à moi j'te dis ! » - et l'autre de penser en son for intérieur qu'il n'est à personne. Elle, un peu hystérique entre chaque phase de chosification (l'accouplement), haletante et victorieuse pour l'heure. Lui ? il est pas peu fier d'avoir encore de l'énergie après l' « entraînement » (le concept que les hétéros mâles ont inventé pour organiser leurs récurrentes pulsions homo-érotiques) - mais faut pas charrier : « Mais ferme-là ta gueule et remets ta culotte ! ». Bah oui, le match commence.
J'espère qu'un jour, on isolera le gène de l'hétérosexualité et qu'on pourra soigner dignement ces pauvres gens.
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10 octobre 2009
En léger différé du pays des cinglés
L'année dernière, coup de théâtre : ma responsable était évincée de son poste et, flanquée d'une vague lettre de mission, se voyait imposer des tâches qu'elle allait soigneusement éviter... et j'avais été propulsé (« propulsé » est plus juste que « promu ») à sa place. Bien évidemment, je n'avais pas été consulté et on m'avait rapidement fait comprendre, d'une part, qu'il ne fallait pas que j'espère une augmentation, mon profil statutaire autorisant pleinement l'occupation du poste sans revalorisation, d'autre part, que ce nouveau poste consistait surtout en un complément à mes tâches historiques. « Ne nous remerciez pas et bienvenu au pays des rats ».
Ils ont tout tenté pour la virer - en vain. À vous, je peux le dire, on ne voit pas bien la différence depuis qu'elle a quitté le service.
Nouveau coup de théâtre, il y a quelques semaines : après avoir erré pendant un an dans les limbes de l'organigramme, après avoir postulé en vain à un autre poste en interne, la direction a tranché, l'a convoquée, a éructé, postillonné, tapé du poing sur la table (signes extérieurs de la virilité administrative) pour... la placer sous mon autorité. Ce n'est pas humiliant du tout. Du tout.
La première mission qui lui a été confiée requiert des compétences en tableur qu'elle n'a pas, donc je fais une partie de son boulot en plus du mien...
...
Bercy peut être content : la masse salariale de la Réserve fond comme neige au soleil. Il est toutefois plus exact de dire que la Direction est armée d'une loupe et qu'elle concentre les rayons du soleil sur nous autres, pauvres fourmis laborieuses et erratiques. Les fonctionnaires de catégories C et B sont donc invités à « entrer dans le mouvement » et à aller voir ailleurs si on y est. Ceux qui restent seront noyés à la faveur des prochaines inondations. Si la catégorie A présente l'avantage de ne pas pouvoir prétendre compter ses heures, il a tout de même bien fallu remédier à la paralysie possible du système en multipliant les prestations externes (bizarrement toujours plus coûteuses que prévu), les marchés publics et le recours à des contractuels hautement qualifiés alignés sur les grilles de salaire du privé : certains, pour un niveau d'étude égal au mien, sont donc payés trois fois plus.
Mais Bercy est content - pour l'instant : les fonctionnaires partent, de gré ou de force, et on feint de croire qu'on n'aura pas besoin ad vitamaeternam des jeunes requins qui ont débarqué du privé pour sucer jusqu'à la moelle le budget.
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Aujourd'hui, le service informatique a accidentellement provoqué l'apparition d'un trou noir. Dieu merci, le ministère a rapidement publié une note de service pour exiger que son extension soit très lente. En effet, pour l'heure, seules les lumières du bâtiment de la direction semblent avoir disparu à jamais. Je plains sincèrement la galaxie qui, à l'autre bout d'un trou blanc, finira bien par en hériter.
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Ce qui est drôle avec l'administration, c'est que l'on découvre toujours, au cours du dernier trimestre, l'existence de crédits peu ou prou intacts qu'il s'agit de dépenser fissa. On ne rêve pas : les lignes budgétaires en question sont rarement les plus utiles et on se retrouve parfois à devoir acheter 200 000 stylos alors qu'on ne peut plus faire réparer l'imprimante. La femme du directeur, Elena Ceaucescu, a fait savoir à son chouchou que si lui ne savait pas quoi en faire, elle, elle trouverait. Quelques projets d'envergure attendent en effet d'être menés à bien. Pour assurer le rayonnement de l'établissement et l'inscription au firmament de leurs noms en lettres d'or dans les cieux noirs, qui brilleront donc sur la tête des anglophones, il a été décidé la traduction de ce qu'il convient d'appeler le « four de la décennie ». J'ai suggéré qu'il n'était peut-être pas indispensable d'ajouter, aux 35 euros que nous perdons déjà sur chaque exemplaire vendu, 22 livres sterling ou 35 dollars. J'ai été entendu. Partiellement. Affaire à suivre.
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Nos nouveaux bâtiments ayant semble-t-il été conçus en prévision d'un refroidissement climatique, les températures atteignent facilement les 35° aux premiers rayons du soleil, climat saharien contre lequel peinent à lutter de jolis stores couleur framboise. Charmant. On a cru bon nous installer un capteur qui automatise la descente desdits stores. Las ! Selon une logique aberrante, ils descendent ou remontent à l'insu de notre plein gré et le petit boîtier de commande est sur le mur : il faut donc se lever, parfois deux à trois fois par minute pour contrer l'automatisme quand il fait sa crise. Il fallait plutôt. Car j'ai arraché le boîtier de son mur et il erre à présent sur mon bureau, à portée de l'index.
Je vous abandonne pour retourner à la lecture du génial Dilbert (de Scott Adams).

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22 août 2009
La bonne nouvelle
En vacances. Enfin.
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05 août 2009
De l'audace, que diable !
Le directeur m'avait soumis un nombre effarant de corrections sur le dernier bouquin (qu'il coordonne), principalement des ajouts d'adverbes et de cap', dont il raffole, et des précisions plus ou moins utiles ; beaucoup de virgules également, lesquelles rendent la lecture à voix haute, dès lors que l'on veut respecter ces soupirs, particulièrement comique. Si j'y pense, je scannerai une de ces pages. Bref. Il s'est aussi piqué de corriger quelques fautes. Je ne prétends pas ne pas en laisser passer et s'il est toujours désagréable de ne pas les découvrir seul, du moins ai-je pu jubiler, dans le cas présent, à le voir en ajouter là où il croyait les supprimer. J'ai donc eu droit aux désormais fameux « ils se sont succédés », « qu'ils ont dûes », etc. À chaque fois, j'ai pris soin de préciser que je ne corrigeais pas, ajoutant généralement une petite explication grammaticale. Je lui ai renvoyé les feuilles. Elles me sont revenues après pointage des corrections. Pour chaque correction refusée, il a ajouté dans la marge « comme vous voulez ». Autant de culot m'a beaucoup fait rire.
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03 août 2009
Du courrier cherché dans le XVIIe
Dans le métro, un petit monsieur entre deux âges s'assoit à côté de moi. Il s'agite tant sur la banquette défoncée que les feuilles du catalogue que je tiens tremblent, et je peine à corriger les phrases minuscules.
Puis il sort un carnet qu'il feuillette très rapidement. Sur les pages, nombreuses, sont alignées d'une écriture serrée, quantité de phrases. Toutes soigneusement hachurées. Il le range. À la station Anvers, les deux types qui me font face se lèvent et sortent. Il prend la place de celui qui était contre la vitre. Il a un visage étrange, qui n'est pas sans évoquer celui de Francis Heaulmes dont il a la mimique devenue inquiétante : on dirait qu'il se suce les lèvres. Il a l'air un peu fou, mais est-il seulement dangereux ? Il a l'air de contenir quelque chose, ce à quoi l'aide certainement - c'est en tout cas l'impression que j'ai - son petit carnet dont il se saisit peut-être à chaque fois que la tension est trop forte.
À la terrasse du grand café de la place Clichy où j'écris, après avoir été chercher le courrier de Julietta, une femme parle avec une voix de petite fille : on dirait Zouc sur le point d'écraser une fourmi.
Il est encore un peu tôt pour chanter « Paris, 15 août, Paris, 15 août, nous aurions pu l'avoir tout à nous, Paris est désert en ce mois d'août, mais tu es parti en Espagne... ». D'ailleurs, personne n'est parti en Espagne. Julietta est dans l'Yonne, ChapiChapo sont à Marseille, R. va bientôt partir au Liban (mercredi je crois), Yohanna est toujours là (à ma connaissance), D. part mercredi... en Bretagne.
Je regarde un peu les gens passer. Quelques touristes en famille qui lèvent à l'occasion leurs nez des cartes. Quelques autochtones, assurément, mais la terrasse est tout de même très vide. Des vieux, plus visibles que d'habitude, dans leurs costumes invraisemblables ou des vieilles dans leurs grosses robes à fleurs, achetées voilà trente ans à la boutique « Belles dames » du XIVe arrondissement. De jolis garçons également - mais pas tant que d'habitude. Et nous autres coincés là.
20:10 Publié dans Métro, boulot, dodo, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
18 juillet 2009
Drame de la vie courante
Déjeuner en plein air avec Yohanna place de la Sorbonne. Comme au bon vieux temps de nos lieux de travail proches, nous prenons un moment pour écrire en face-à-face. Après le déjeuner, alors qu'elle traîne la patte pour retourner au bureau, un de ces maux de tête insistants me fait renoncer à la projection que j'ambitionnais non loin de là.
Dans le 85 qui me ramène chez moi, bientôt le drame comique. Alors qu'une voiture grille la priorité au bus, le chauffeur pile. Chacun pique du nez violemment en avant. Une femme d'une petite quarantaine d'années part en arrière, s'écroule sur le sol dans un terrible ralenti, ses jambes décollent et passent presque derrière sa tête, en une figure que, peut-être, elle ne se croyait plus capable de faire ou que son prof de gym n'avait jamais pu obtenir. Je vois à son visage presque hilare que je peux me permettre d'en rire (intérieurement). Je crois bien que l'expression "tomber les quatre fers en l'air" a été inventé pour elle. Une poussette stationnée dans l'allée a fait un joli salto arrière. Ma voisine, une vieille
dame, se tourne vers moi et me crie presque dans les oreilles : « Mon Dieu, et le bébé ? ». Je lui adresse un sourire : « Il était sur les genoux de sa mère. Je suppose que, malgré tout, il y est encore. » Elle me fusille du regard, ma mine n'étant sans doute pas assez grave à son goût ; je suis un de ces imbéciles qui croient pouvoir faire les malins à l'heure terrible de la tragédie, indifférents au sort d'autrui. Héroïquement, le chauffeur du bus se dresse sur son siège et harangue les passagers : « Pas de blessés ? Manifestez-vous tout de suite ! »
Dans ma tête, bruits de l'hélicoptère et violons de Barber : peut-être serons-nous évacués.
Mais nous repartons... Chaque passager s'est trouvé un interlocuteur et entame une petite conversation grave (l'adrénaline se disperse à vitesse variable) sur l'air de « Mais vous imaginez ce qui se serait passé si... ». Une dame admet : « C'est dangereux ! ». Une autre : « Il est gentil le chauffeur, moi j'aurais appelé les flics ! ». Une dernière : « Moi, je suis tombé un jour dans le bus à cause d'un coup de frein, et il a fallu trois personnes pour me relever ! ». Je me retourne discrètement pour la voir. Je veux bien la croire.
Peu après avoir tourné dans la rue du Louvre, coup de théâtre ! Le chauffeur arrête le bus et annonce aux passagers qu'une jeune fille, celle qui conduisait la dangereuse voiture, va monter pour s'excuser. Elle entre donc, solennelle et belle, drapée dans une dignité tout à fait à la hauteur de l'événement, mais pas tout à fait à la hauteur des passagers : prudente, elle n'est que sur la première marche, toute prête à s'enfuir en cas de danger. Elle s'excuse platement, se confond (« j'ai cru que le bus était à l'arrêt... »), se trouble. Je m'attends à des sanglots ou à des applaudissements. Et puis non. Une femme, derrière moi, dit, mais pas trop fort tout de même : « Et s'il y avait eu un mort, elle s'excuserait ainsi ? ». C'est plus fort que moi, je commence à rire. Autre regard glacial de ma voisine. Pourtant, les responsabilités commencent dès lors à glisser imperceptiblement, la mère devenant bien inconséquente d'avoir laissé là la poussette alors que, justement, ces messieurs de la RATP ont pensé à tout, et ont réservé un espace spécial à ces engins...
Au moment de descendre, ma voisine, qui me pardonne difficilement d'être un monstre froid, met à ma disposition des ressources infinies de mauvaise volonté à me laisser passer.
Heureusement que mes concitoyens ont un sens aigu de la justice. Et puis je n'ai pas d'enfant ! Je ne sais pas ce qu'est le danger, les doigts dans les prises, etc. Je ne suis qu'un petit singe ricannant...
03:32 Publié dans Métro, boulot, dodo, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
01 juillet 2009
D'un couple de fous
J'ai revu ce matin cet amusant couple de fous que j'avais un peu perdus de vue, et dont le burlesque m'a souvent porté aux limites du fou rire. Elle, a une grosse trentaine d'années, les cheveux châtains coupés assez courts, et se cale invariablement contre la vitre. Mutique, parfaitement immobile, le regard en-dedans. Lui, est un peu plus âgé, nettement dégarni, un peu grassouillet. Surtout, il est particulièrement volubile, parle sans interruption à sa jeune compagne d'une voix flutée et sonore. Je crois n'avoir jamais vraiment compris ce qu'il lui raconte, à elle qui n'écoute pas, ou un peu. Ce matin, tout en parlant, il avait posé sa main bien à plat sur le sommet de la tête de la jeune fille. J'imagine que ce poids devait finir par être pénible, mais elle ne bronchait pas. Elle est patiente, je crois, ou ailleurs.
C'est toujours très amusant de voir la tête des passagers qui les découvrent pour la première fois. Beaucoup ont le sourire aux lèvres, cherchent une complicité dans un regard, manquent de rire - car, et je le dis vraiment sans méchanceté, ces deux-là sont vraiment très drôles - ; d'autres, bien plus rares, sont pris d'une gêne incoercible et cherchent littéralement à s'enfuir, dès qu'ils le peuvent, plongeant, en attendant, les mains dans un sac soudain profond ou le nez dans le journal.
La première fois que je les ai rencontrés, il y a peut-être deux ans, c'est sa voix à lui qui avait attiré mon attention. Puis j'avais vu le visage hilare de l'homme qui leur faisait face : tout en lui parlant, le bavard malaxait avec beaucoup d'énergie le sein gauche de la jeune femme imperturbable.
Scène de répétition générale à la clinique de La Borde,
avant la représentation annuelle de la pièce de théâtre
(Nicolas Philibert, La moindre des choses, 1996)
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16 juin 2009
On n'arrête pas le progrès
Les vigiles de la Réserve sont maintenant équipés d'une voiturette de golf pour sillonner le campus. Du coup, j'ai vraiment l'impression d'être dans Le Prisonnier...
- Numéro 4565, vous avez les marques du clavier sur la joue ! Cessez de rêvasser et poursuivez votre lecture des 30 000 pages...
- Pardon...
22:15 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la réserve
02 juin 2009
De vieilles notes jamais tapées et dont il faut bien s'occuper avant de ranger le petit carnet noir terminé
Avril 2009
Les techniques de management en usage, à l'occasion, dans le public, ne lassent pas de m'étonner. Apprises sur le tard, parfois sur le tas ou lors de formations éclair, appliquées au petit bonheur la chance, elles se greffent tragi-comiquement sur un paternalisme historique. Et glapissent les défenseurs de la réforme de la fonction publique qui va tous nous rendre fous ! Et flotte la ligne de partage des responsabilités ! Ainsi puis-je coordonner le travail des auteurs, négocier des délais, contacter les imprimeurs, passer douze heure sur mon lieu de travail, mais je n'ai pas le droit, en théorie, de signer une simple lettre (« vous n'avez pas la délégation de signature »). La lettre se promène donc pendant plusieurs jours, fait quatre fois le tour des bureaux des têtes de gondole avant de revenir chez moi.
Il y a quelques jours, j'ai eu mon entretien d'évaluation, non pas avec ma responsable hiérarchique (celle-ci a claqué la porte avec fracas il y a quelques mois et, à l'heure où j'écris, n'a toujours pas été remplacée), mais avec la numéro 2 (elle-même !) de la Réserve. En guise de préambule, j'ai expliqué que si elle avait l'intention de m'annoncer des tâches supplémentaires, je quittais son bureau pour aller m'allonger dans l'herbe. Soixante heures par semaine ces derniers temps.
Évoquant le cas de mon ancienne responsable (pas celle qui a démissionné, mais celle qui, initialement, s'intercalait, qui a été écartée de son poste, qu'on a cru pouvoir réaffecter de force à d'autres missions - ce qu'elle a refusé -, et qui erre désormais dans les limbes de l'organigramme), en l'évoquant, donc, la Secrétaire générale a cru bon de se frapper la tempe en disant : « Madame X est un peu... compliquée ! ». C'est très élégant.
Depuis, plusieurs mois se sont écoulés, la direction n'a pas dû manquer de se renseigner sur les façons légales de se débarrasser de Madame X - apparemment en vain : la moule reste accrochée à son rocher.
Mi-avril
Retour au boulot ce matin. Sentiment d'irréalité comme si j'étais parti deux mois. Mon ancienne responsable (Madame X) est en phase maniaque. Elle a un avis nuancé sur tout (c'est-à-dire que tout est nul/génial, qu'untel est un fou dangereux/incapable/génie). Elle me téléphone toutes les sept minutes, se mêle de tout. Son pouvoir de nuisance étant resté considérable, de même que ses tendances à la rétention d'information, je me dois de conserver mon calme, d'arrondir les angles et de me répéter inlassablement « ne dis pas "merde", ne casse rien... »
L'importance que les gens se donnent sur leur lieu de travail est tout simplement vertigineuse, chacun étant convaincu que le monde s'arrêterait de tourner s'ils n'étaient pas là pour l'organiser.
Le livre dont notre directeur a exigé la réalisation vient d'arriver. Il aura coûté une petite fortune et en pure perte (financière). Du point de vue de notre Nicolas Ceaucescu, il assurera le rayonnement de l'établissement. J'avais d'ailleurs proposé qu'il soit placé en orbite. Ça fait grincer des dents quand on sait qu'il faut quarante coups de tampon pour avoir une ramette de papier.
Fin avril
Il se dit que notre nouveau responsable arriverait lundi. Si c'est le cas, on n'aura pas jugé bon de nous en informer. Est-ce un homme ? une femme ? Des bruits circulent : il s'agirait d'un mutant de l'espace. Ne riez pas, il est très possible que la direction ait terriblement étendu son champ de recherche. Et il dévorera les feignasses avec un bruit de succion terrifiant. J'espère seulement qu'il ne pondra pas ses œufs gluants dans mon bureau.
Pense-bête : en parler lors de la prochaine commission « hygiène et sécurité ».
Mi mai
La nouvelle responsable est arrivée. Nouvelle, c'est beaucoup dire : elle vient d'une structure sœur, implantée sur le site même de la Réserve. Elle est jeune, ambitieuse, d'un dynamisme qui tournera peut-être au vinaigre lorsqu'elle mesurera l'épaisseur des murs de la maison kafkaïenne où elle vient d'entrer. On la dit la maîtresse d'un haut fonctionnaire, ce qui explique peut-être pourquoi elle a pu prendre son poste malgré l'animosité que la direction conserve à son endroit comme à son envers.
Lors de notre entretien, je lui ai expliqué que je cherchais à partir - ce que je claironne d'ailleurs un peu partout (comme si ça pouvait suffire !). C'était mignon et un peu effrayant : elle m'a demandé ce qu'elle pouvait « faire pour que je reste ». « Mais rien, absolument rien ». Surtout rien.
22:23 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la réserve
15 janvier 2009
Des aventures dans le métro
Dans le métro, je regrette presque d’avoir donné rendez-vous à Pascale pour un film, Everything is fine, qui s’annonce tout de même comme l’anti-American Pie, et qui va sans doute nous laisser vides un peu plus et angoissés peut-être. À Porte de Vincennes monte un type, la cannette de bière à la main, la trentaine bien tassée (il gueulera plusieurs fois à l’intention d’une jeune fille inconnue et gênée au possible « j’ai plus de trente-quatre ans, tu sais ça ? »). D’où vient que les gens saouls veulent absolument rester debout sans même se tenir ? Il oscille dangereusement, pour la plus grande panique d’un vieux monsieur tout prêt à décamper. Il finit par s’asseoir sur un strapontin, puis se relève, erre un peu et prend place en face de moi. Il marmonne. Je me cache courageusement derrière les feuilles que je relis, non sans penser à cette scène très drôle (dans Bananas je crois) où Woody Allen assis dans le métro, chahuté, bousculé, se cache derrière le journal qu’il lit alors que la vieille dame à côté de lui se fait malmener par Sylvester Stallone tout jeune.
Une jeune fille s’installe à côté de moi, face à lui. Il lui lance des regards insistants ; elle cherche dans son sac son téléphone portable.
« Ça fait dix ans que je suis dans la rue, et j’ai les yeux bleus. »
Je me lève pour descendre, m’excuse, lui adresse un sourire.
« C’est ça, tire-toi, toi ! »
Et je l’entends, menaçant, dire à la jeune fille qui est en train de téléphoner : « Ouais, c’est ça, appelle tes copains que je m’occupe d’eux… »
D’où me vient cette idée ? Est-ce que j’ai pensé à cette soirée où, rentrant chez moi dans un bus qui en conduisait beaucoup d’autres au foyer social, un vieux monsieur, aviné lui aussi, m’avait fait signe, avec un index qu’il pliait difficilement, de me pencher vers lui (« il veut savoir à quel arrêt il doit descendre » avais-je pensé) avant de m’embrasser sur la joue ?
Sur le quai, je le regarde, lui adresse un sourire et je lui mime un gros smack. J’ai rarement vu quelqu’un se jeter avec autant de hargne sur la vitre.
Peut-être que je voulais qu’il expérimente une forme de scène incongrue, lui qui doit en imposer tout de même quelques-unes à l’occasion.
Everything is fine est un film lent, à la narration déconstruite, qui laisse largement au spectateur l’espace de la projection et demeure étranger à toute réelle explication ou démonstration. Reste le mystère insondable de l’adolescence et l’incompréhension des adultes qui se reproduit de génération en génération. À n’importe quel moment de la vie adulte, les attitudes, les pensées et les agissements de l’adolescence sont jugés pathologiques.
Par instants, je me disais que si j’avais un adolescent à la maison, je lui imposerais un rite initiatique (six mois dans une ONG par exemple) afin qu’il n’ait pas à subir cette période difficile qui s’étiole, présent déformé, rejet de la douce enfance et défi du monde des adultes. L’ennui qui vrille les sens, la toute-puissance, le monde à haïr, à conquérir, si possible dans la transgression. Les effets de groupe.
J’expliquais à Pascale en sortant que si j’avais retrouvé l’ennui, l’agacement à entendre les questions sempiternellement posées par la mère désemparée et vaguement ennemie (« qu’est-ce que t’as fait à l’école aujourd’hui ? »), je n’avais pas souvenir d’une fusion aussi morbide avec mes amis. Bien sûr, on buvait beaucoup, on « fumait », et on m’a proposé à l’occasion de sacrées conneries à faire ; certains à l’occasion menaçaient de se suicider – et un vague copain l’a fait – mais il me semble que nous étions quelques-uns à avoir une certaine distance, ou à être, en tout cas (je parle pour moi), animés par des problématiques terriblement solitaires qui nous éloignaient du possible de la fusion.
22:02 Publié dans Les films, Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : everything is fine, metro, bananas



