04 octobre 2009
Tu n'aimeras point
Je sors triste du cinéma, avec la solitude, la solitude de tous les hommes coulée dans ma gorge, sans avoir pu être distrait par les élaborations théoriques, souvent salutaires pourtant, du Philosophe ; mes mots vides de sens comme grignotés par l'usure, insuffisants pour dire cette chose simple du monde malheureux de la peine qui le dévore. Tu n'aimeras point me laisse bouleversé, au terme d'une histoire sans issue, malgré la tendresse des corps et les gestes sincères qui ne peuvent que s'interrompre sous la pression du groupe, alors qu'il faudrait dévaster le monde entier - ce que l'on ne fait jamais.
Par instant, j'ai pensé à M. et à la fin de notre histoire ravagée - parce que Dieu pardonnera quelques fois mais pas toujours, l'égarement du désir, le plaisir trouvé avec l'autre soi-même, le gâchis de la semence. Le tapis de prière déplié, et moi dans la salle de bain, à mesurer le temps qui reste avant la fin.
Il y a beaucoup de choses que je ne pardonnerai pas au monde.
Combien de bains rituels pour laver les souillures que l'on vous crache au visage, et la honte, qui aussi bien que le temps, s'allie à la solitude et vous jette, avec votre amour et votre désir vissés aux reins, dans les fossés des beaux chemins qui promettaient de conduire à l'horizon.
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24 juin 2009
Des cabanes où vivent les hommes
À la station Grands Boulevards, sur la ligne 9, un petit monsieur est en train de nidifier. Il a amassé de nombreux sacs plastiques et des piles de journaux. Le plus souvent, il est assis, un peu éteint, entre ses biens, le regard vide et le dos voûté. En de plus rares occasions, je l'ai découvert calmement volubile : debout, faisant quelques pas hasardeux - mais il ne boit pas -, il tient un discours plein de conviction (ses mains s'agitent un peu dans l'air), et semble réciter à voix basse un vieux poème du temps qu'il était enfant, droit sur l'estrade, face à un public tout prêt à rire (« Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu ceste vesprée... »). À présent, le public du métro, harassé et oublieux du monde environnant (dont je suis le plus souvent), ne lui jette aucun regard (qu'il ne croiserait d'ailleurs sans doute pas). En le voyant construire jour après jour son nid ou sa cabane, je me dis que le directeur de la station éprouve peut-être le même attendrissement résigné que moi.
Il est tout de même terrible de se dire que, dans le monde, chaque terre a son propriétaire (un particulier, une société, une nation) et qu'il n'est nul sol (ou presque) où poser ses cartons et ses sacs sans qu'un propriétaire ne hurle à la spoliation.
Lorsque j'étais enfant, il y avait un quartier de la petite ville, sur les hauteurs du canal, où vivaient des mariniers tardivement sédentarisés, dans de rares maisons et, pour beaucoup, dans des caravanes flanquées d'extensions en bois, des cabanes couvertes de tôles ondulées. Ils inspiraient généralement de la méfiance ou même de la crainte, et les gens de la ville en parlaient sur un air entendu (« je pourrais vous en raconter ! »). Moi, enfant, je m'imaginais que le Jo l'Indien de Tom Sawyer aurait pu y avoir ses quartiers. Quand un des types annonçait « Je vis au Larris », la messe était dite et l'effet était à peu près le même que celui produit, aujourd'hui, par un jeune type en survêtement qui annoncerait vivre à la Cité des 4000...

Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de repasser devant ce faubourg dit malfamé. Les cabanes, les tôles, les caravanes ont disparu. Des maisons - pas toutes achevées - ont été construites. Ainsi naissent les quartiers des faubourgs, au cours d'une lente appropriation des lieux. Normalisation rassurante. Peut-être les hommes et les femmes qui sont contraints d'habiter, pour l'heure, dans des huttes, des cabanes ou des tentes, au fond des bois d'Île-de-France, qui travaillent pour un salaire dérisoire, ou qui touchent une retraite misérable, connaîtront-ils le même sort.
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14 juin 2009
Des rues tièdes
Paris dans l'incandescence des néons. Les voitures qui roulent vers les fêtes. D'autres costumes. La fatigue, l'ennui, la tristesse partout derrière les rires follets et les sourires de feu. Une femme s'amuse ; on dirait qu'elle pleure. La fatigue tombe sur moi comme un voile. Et l'ennui. Et la solitude parmi les autres. Un vieux monsieur en costume passe, ses talons raclent le sol. Sa femme s'agace, range seule, en faisant beaucoup de bruit, la vaisselle. Il a dit qu'il sortait faire un tour. Elle aussi aimerait bien, mais il y a toute cette vaisselle à ranger dans les cris de la télévision.
Ruban dans les cheveux, souffle tiède sur le visage, le vieux monsieur s'est retourné sur la jeune fille à vélo. Il a fini de passer et a tourné à l'angle de la rue.
Les vies anonymes passent sans devoir s'arrêter. Dans le sillon de leurs marches, l'innocence et la joie. Assis près de moi le fantôme de l'envie : les hommes sont très sincèrement beaux. L'ombrage du regard noir, le ventre saillant sous le polo, la démarche vaine.
Méfiance dans les parfums de jasmin. La solitude et la fatigue. Je rentre.
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07 juin 2009
De la jeune fille à la gare
J'étais à la gare de Moret et j'attendais mon train, assis sur un banc, des contes de Maupassant entre les mains. Une jeune femme aux longs cheveux noirs et au teint un peu olivâtre a fini de monter lourdement les marches du souterrain et elle a posé près de moi une poussette un peu crasseuse dans laquelle était calé, par un sachet de mie de pain entamé, un poupon en plastique à peu près nu. Elle a redescendu les marches. Elle portait une sorte de tenue verte en velours, ses jambes fines et un peu arquéescouvertes par des bas en laine roses imprimés (il s'agissait de l'héroïne d'une série pour enfants) et des souliers à boucle dont la blancheur m'a frappé. Elle est reparue avec une seconde poussette : y avaient été jetés un peu en vrac un sachet de mouchoirs en papier, une demi-pizza sous cellophane et deux ou trois choses que je n'ai pas su reconnaître. Elle s'est assise à côté de moi, très nerveuse, ses doigts sales courant sur ses genoux. Elle avait des traces brunes sur les joues et une moustache de poils drus. Elle a saisi la pizza et a déchiré l'emballage, a coupé de petits morceaux, froids, qu'elle a avalés goulûment.
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17 mai 2009
De la concupiscence
Le soleil enfin s'impose, par-dessus les toits de Paris et le bleu du ciel flotte quelque part sur les vitres. Furieuse envie de sortir. Marcher, prendre un bus peut-être et me poser quelque part, boire un verre, regarder passer les gens.
...
Je redescends la rue de Belleville. Dans une petite rue adjacente, un concert anime la foule. Je me faufile et observe quelque temps les jeunes et les autres qui s'égayent.
Lente montée de la concupiscence pour les hommes de Belleville, mais j'abandonne les petits blonds un peu sales et les bruns à la coule - tous s'appellent Manu et jouent sans doute du djembé -, flanqués de leurs Laetitia, Fanny, Aurélie... pour scruter dans les regards, alors que je me suis assis à l'angle du boulevard, le désir désordonné ou inédit, le plaisir réclamé immédiatement. Remonte en moi le souvenir de l'assouvissement un peu brutal, les mains qui s'impatientent, le temps qui manque pour arriver jusqu'à la chambre ou même l'ascenseur. Le bruit mat des boutons qui cèdent dans un coin à peine sombre. Plaisir des yeux - pas seulement - posés sur les torses - pas seulement.
En des moments étranges, je baisse la garde et j'avoue la bestialité (envie du rapt et la terrible peur, la réification que baignent mes envies d'écume, le souvenir de l'homme, sa force et sa honte).
22:41 Publié dans La boîte noire, Les lieux, Mes pas dans ceux des errants | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : belleville
07 avril 2009
Des cafés
J'ai commencé à traîner dans les cafés quand j'avais 16 ans environ, entre deux cours ou en attendant le car qui me ramenait chez moi. Parfois je le ratais sciemment, afin de pouvoir rester un peu plus encore dans celui qui avait - et de loin - notre préférence. On y était terriblement mal assis sur de tout petits bancs, mais les patrons (qu'on adorait) n'étaient pas trop regardants sur l'âge autorisé des premières boissons alcooliques. Il y avait là un vieux piano qui rendait un son épouvantable sur lequel nous nous acharnions (quand j'y pense, il est incroyable que personne ne me l'ait foutu sur la tête). Selon l'état de nos poches ou la générosité variable des uns et des autres, on pouvait faire durer un café pendant des heures ou, au contraire, assister, un peu éberlués, au défilement des verres. À l'occasion, je tirais les cartes à la patronne en échange d'un ou deux verres gratuits, et je louchais sur le plus âgé de ses fils, un beau brun qui faisait de la boxe et que je convoquais de temps à autre lorsque le sommeil hésitait à venir. Se nouaient dans ce café nombre de nos intrigues amoureuses : des couples se formaient, d'autres se déchiraient. Pendant près de trois ans, il a été le lieu de ma vie sociale, laquelle s'interrompait le vendredi soir pour reprendre le lundi.
Lorsqu'ont commencé mes études universitaires, dans une méconnaissance à peu près totale de la géographie parisienne, je retrouvais invariablement Caroline dans une brasserie de Saint-Michel malgré l'hostilité des serveurs. On révisait vaguement, on fumait cigarette sur cigarette, un peu maussades, vaguement blasés : nous n'étions pas complètement sortis de l'adolescence et nous espérions qu'il nous arrive quelque chose. En l'attendant, ou même après son départ, je sortais un bloc de papier et je noircissais des pages : des nouvelles, des contes un peu macabres, un début de roman...
L'essentiel de ce que j'ai pu écrire, travaux universitaires compris, l'a été dans les cafés : le relais Jussieu (lectures collectives de petits textes avec Juliette et Yohanna, cadavres exquis, etc.) ou les cafés de l'avenue Pierre Brossolette à Montrouge, dans lesquels j'attendais pendant que ma lessive tournait. Le vieil Égyptien si gentil, le couple très beauf (à la Cabu), le patron si sexy du Louisiane... Mes mémoires, ma thèse, tout a été écrit, à peu de choses près, dans les cafés.
Et à Biarritz, j'ai pu rester des heures à la terrasse de chez Dodin, avec ou sans G., à regarder passer les promeneurs, les vieilles acariâtres, les surfeurs si fiers qui se douchaient en retirant leur combinaison, à laisser mes yeux courir des humains aux rochers, avant de retourner à l'écriture. Beaucoup de temps perdu peut-être, beaucoup d'écrits dont je ne ferai rien, qui resteront dans les tiroirs ou seront égarés au gré des déménagements. Pourtant, en mon for intérieur, je sais ce que ma personnalité doit à ces heures tuées ou nourries. Mes rencontres avec des gens un peu en marge, sympathiques ou inquiétants. Toutes ces solitudes qui composent notre monde : des mots vides de sens ou lourds de conséquences. Ma vie dans les cafés à regarder passer le monde, comme une halte nécessaire. Les sourires échangés, parfois même une place pour le désir furtif, celui qui vous ferait descendre aux toilettes avec un inconnu. L'autre qui vous y suit un peu curieusement, dans l'oblique du miroir. La monnaie, les cigarettes abandonnées aux errants, bousculés par les agités qui courent sur le trottoir et abandonnent le temps aux autres, à la conquête d'un empire, le regard sévère à l'occasion pour les feignants et les inutiles (ce qu'on percevait, parfois, dans le mouvement du regard qui tombe sur le sol). Et les questions des personnes seules, assises à côté de vous, un peu plus abîmées parfois. Ou non. « Qu'est-ce que vous écrivez ? moi j'écris des chansons... » ou « Vous n'êtes pas le fils de Carlov ? Vous lui ressemblez... ».
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16 mars 2009
D'une femme
Il était un peu tard pour rentrer du travail et je devais encore passer chez notre prestataire pour y déposer d'ultimes - du moins suis-je en droit de l'espérer - corrections. J'aime bien la ligne 2 du métro (Nation/Porte Dauphine), parce qu'on y croise une faune que, par nostalgie (et romantisme prolétarien ?), je serais tenté d'apparenter à l'éternel populaire parisien.
Depuis que la RATP a changé les tampons des freins, il y a à présent quelques années, les virages que le train aborde vers Jaurès sont beaucoup moins bruyants : les crissements métalliques ne vrillent plus les oreilles, ne provoquent plus les grimaces des touristes ou de ceux des Franciliens qui empruntaient pour la première fois cette ligne. Autrefois, seuls ceux qui étaient habitués de longue date ou écrasés de fatigue gardaient le nez enfoncé dans l'échancrure de la chemise.
Peu après Nation, s'est installé en face de moi un transsexuel. Avant même de remarquer l'entre-deux de l'identité sexuelle ou l'à-peu-près de sa féminité en devenir permanent, ce qui m'a saisi, c'est son regard halluciné ravageant un peu le visage qui s'inspirait (c'est l'impression que j'ai eue) de Marisa Berenson. Ils étaient écarquillés et lancés sur le vide. Un peu effrayants. Mais je n'ai pas tardé à comprendre. Assis sur les strapontins derrière elle, trois jeunes Anglais avec leurs gueules de (red-?)skins, montés à la même station qu'elle, n'en finissaient pas de rire de la rencontre. Ils échangeaient des regards entendus et de longs rires cruels. Ils se tapaient sur les cuisses, l'un invitant les autres à tenter l'expérience (il la désignait du menton, faisait des clins d'œil). Le plus vieux des trois, en diagonale, lui lançait des regards lourds de consternation, mâtinée tout à la fois d'amusement et de mépris. Et elle, son long visage anguleux et un peu grêlée sous le maquillage, regardait fixement devant elle, concentrée et grave. À un moment, profitant du départ d'un voyageur, elle a changé de place, s'est jetée tout à la fois sur un journal et une place un peu éloignée, à peine plus à l'abri des railleries. À la Chapelle, les trois types sont sortis. Elle s'est levée également : son grand corps s'est déployé pour enjamber les hommes fatigués dont les corps s'évasent en soirée, mais en prenant tout son temps, peut-être pour laisser aux types un peu d'avance. Où finissent les ricanements et où commencent les coups ? Voilà ce que je me suis demandé en la voyant postée sur le quai. Elle aussi peut-être, qui a fait mine de fouiller dans son sac à main pour leur abandonner et le temps et sa fierté : les laisser partir, se refaire en quelques instants un visage serein.
Je lui souhaite les regards souriants de tendresse, ou les visages indifférents, neutres, que l'on offre aux inconnus croisés dans la rue.
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14 mars 2009
D'un vieux monsieur
Une pause-café dans le bas de la rue de Belleville où se croisent à la terrasse lecteurs de Libé et de Paris Boum Boum. Plus tôt dans la matinée, j'étais à Télégraphe pour le boulot, à l'heure du marché. Les vieux Algériens fumaient à la terrasse du café : les méfaits du tabac n'ont pas encore éveillé la méfiance ou la peur chez les vieux travailleurs du nord et de l'est parisien. « L'aîné travaille depuis un mois et demi », lance l'un d'eux à un copain qui passe.
Je n'ai pas pu m'empêcher d'aller voir le petit jardin de l'immeuble où vivait Jean-Philippe et dans lequel il faisait des barbecues dès le mois de mars. Rien n'a vraiment changé et je n'aurais pas été étonné de le voir sortir, les cheveux en bataille, le tee-shirt découvrant le ventre, crachant ses poumons, son mug de café à la main, Libé sous le bras.
Et puis j'ai eu envie de marcher avant de rentrer. Passer par la Place des fêtes. En me disant qu'il serait bon d'avoir plus de temps, pouvoir flâner comme ça davantage, observer les gens, écrire des livres. Me rendre poreux aux visages, aux conversations qui me parviennent déformées, étranges.
Le temps est le seul luxe que je réclame. Le bel appartement, l'espace de la chambre d'ami, le jardin, les beaux objets d'art ou la distinction d'un décor aventureux et moderne - rien de tout cela ne me manque vraiment. Je réclame juste du temps.
Du temps et du sens.
Je regarde les gens passer. Certains ont l'air soucieux, tout comme moi. Des rêveurs peut-être, avec lesquels le monde n'est pas tendre, monde qui se prive de la beauté d'une phrase, d'un dessin, d'un discours ou d'un geste, autant d'élans de l'humain - le désir d'élaborer le monde, quelque part entre le dedans et le dehors, entre l'autre et soi, pour que les regards se posent conjointement, dans un temps enfin suspendu, sur cet espace fragile et instable d'où émergent le monde et le beau.
Mais cet espace de la fantaisie et de l'incertain inquiète. Mais nos dirigeants, dans leur infinie sagesse, croient que cet espace n'est qu'un flottement inutile entre les rouages dont ils sont les fiers ingénieurs. Alors ils serrent les boulons et les vis. Être plus efficace, dans l'illusion d'une forme d'élégance bureaucratique, économique.
...
Un vieux monsieur m'a demandé si je pouvais recopier au propre la lettre que lui a rédigée l'assistance sociale, ce afin qu'il puisse obtenir la carte Émeraude. Cette carte lui a été refusée parce qu'il n'était pas en mesure d'apporter tous les justificatifs. Oui, on en est bien là. Il s'appelle Mohamed, il a soixante-six ans et est invalide à 80 %. Quand il fait beau, il dort dehors pour économiser sur sa retraite : 560 euros par mois. Sinon, il dort à l'hôtel. Le moins cher du quartier (vingt euros la nuit) a été fermé par la Préfecture. Depuis cinq ans, il vivote : quand il fait beau et qu'il est dehors, les gardiens du parc le laissent laver ses vêtements dans la fontaine. « Quand je suis arrivé, en 1972, la France, c'était le paradis. Je n'ai jamais rien fait de mal. Je n'ai jamais eu une amende. » Son père est mort d'une balle perdue pendant la révolution algérienne.
Il n'aime pas les foyers : on lui a volé son argent, ses chaussures, ses béquilles (il s'est fait renverser par une voiture).
Ses enfants vivent en province, ne s'intéressent guère à lui. « Mais la solidarité est encore très forte dans la culture musulmane ? ». Ma question est naïve. Tout cela a disparu. Son frère, en Algérie, lui a dit : « Tu as voulu aller en France, maintenant tu te démerdes. »
On parle de la marche du monde, des guerres du pétrole.
Il me dit qu'il ne manque pas de courage, qu'il ne baisse pas les bras, à moi qui suis désemparé déjà, avec un travail et un toit. Il me dit que son assistante sociale est très gentille - elle lui a donné son numéro de portable pour qu'il la joigne plus facilement. Il me remercie, il veut m'offrir un café, il attire sur moi toutes les bénédictions de Dieu.
J'ai envie de m'asseoir dans un coin et de pleurer. Je voudrais trouver la force du combat. Il me demande si je trouve normal ce qui lui arrive. Il a travaillé toute sa vie.
Combien sont-ils ceux qui gagnent en un mois ce qu'il touche en un an ?
« Saisissons ici des pensées simples, des pensées immédiates, essentielles et comme primaires qu'on ne saurait trop répéter, de la façon que les maîtres d'école font les quatre règles et l'accord des participes. Ces pensées communes disent qu'il n'y a point Homo faber, Homo artifex et Homo sapiens, Homo economicus et Homo politicus, Homo nooumenon et Homo phenomenon, mais tous ces hommes particuliers qui naissent, qui ont certaines vies, qui engendrent, qui meurent, le manœuvre qui gagne vingt-cinq francs par jour et le politique qui habite villa Saïd, la fille qui va au cours Villiers et celle qui couche cité Jeanne d'Arc dans la même pièce que ses parents et que ses frères, le militant révolutionnaire et l'inspecteur de la Police judiciaire. Il y a d'une part la philosophie idéaliste qui énonce des vérités sur l'homme et d'autre part la carte de la répartition de la tuberculose dans Paris qui dit comment les hommes meurent. »
Paul Nizan, Les Chiens de garde, Paris : Rieder, 1932.
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09 mars 2009
De ceux-là
Un vieux monsieur est là, appuyé contre l'angle du mur (je devine presque la marque que l'arrête va durablement laisser sur l'épaule anguleuse). Certains commencent à plier : ils entassent les cageots vides, décrochent les toiles de plastique bleu qui séparent certains étals d'autres. Plus loin, un jeune maraîcher surveille du coin de l'œil le vieux monsieur (j'ai envie de l'appeler Paul), pose délicatement par terre, dans un cageot un peu déglingué, les fruits moins bien calibrés (moins ronds, moins rouges, que sais-je encore), un peu abîmés, ceux qui n'ont pas eu l'heur de plaire aux chalands, ceux qui ont appelé chez certains enfants des moues dégoûtées ou des « beurks » sonores. Paul est toujours immobile : les rares mamans (les papas sont déjà installés en terrasse : ils feuillettent le journal), les quelques vieilles qui peinent à tirer leur cabas sont encore trop nombreuses. Il surveille leurs allées et venues, s'impatiente peut-être, craint qu'un autre, plus audacieux, moins timide (quel terrible luxe que la timidité) ne le devance et rafle la totalité des fruits et légumes qui resteront sur le trottoir - oh, pas bien longtemps - après le départ des marchands. Pendant ce temps-là, un peu plus loin dans la rue, une dame sans âge, son foulard de vieille campagnarde d'Europe centrale sur la tête, demande de l'argent dans un mauvais français, écroulée dans ses sacs, nombreux et défraîchis. Dans quel hangar désaffecté les traîne-t-elle encore le soir ? Je passe devant elle sans oser la regarder : j'ai déjà donné la monnaie de mes poches - butin bien léger (on soupçonne mal les mécanismes odieux qui peuvent vous conduire à ne garder dans les poches que la monnaie la plus dérisoire) - à un vieux monsieur en casquette, à qui j'ai eu envie de dire « à la vôtre ».
Je ne peux évidemment pas prétendre que c'est à cause de cela que je m'étais fâché avec elle, mais j'avais difficilement supporté ce que m'avait dit Hélène un jour, à savoir qu'elle ne donnait qu'à ceux qui faisaient quelque chose - les chanteurs, les vendeurs de journaux : même dans la rue, même avec un pauvre violon à deux cordes, on leur demande encore de jouer le jeu, de perpétuer encore, à un degré dérisoire, le système même qui a contribué à les exclure. Farce sordide.
Quelle fut leur enfance ? - voilà la question que je me pose à l'occasion, à voir les visages parcourus des sillons de la faim et de la rue.
Quand j'habitais encore Montrouge et que nous allions à l'occasion faire les courses en voiture, O. et moi, il y avait, dans le parking souterrain du grand supermarché, un petit garçon (polonais je crois), de dix ou onze ans, qui attendait là la main tendue. Dans un parking souterrain, c'est-à-dire (il faut bien le comprendre), dans la lumière artificielle, parmi les pots d'échappement, il se poussait pour laisser passer les caddys pleins. Pour me donner bonne conscience - parce que ce petit visage souriant, dans ce parking, était intolérable - je lui laissais la pièce du caddy, des fruits et des bonbons. Il me remerciait, ce qui était plus insupportable encore, et il me faisait au revoir de la main. Et je restais silencieux dans la voiture, non sans laisser émerger à la surface de ma conscience, l'envie de l'enlever. « Oui, le monde peut être autre chose ».
Il faudra rendre des comptes un jour pour tous ceux-là : les parents que l'on vient cueillir à la sortie des écoles et que l'on renvoie « chez eux » ; les humiliations incessantes de la pauvreté ; les petites prostituées d'Europe centrale ou d'Afrique sur lesquelles passent les vendeurs, les pères de famille, les flics à l'occasion ; le délit d'aide à personne en situation irrégulière ; les campements dans le bois de Vincennes ; ceux aux abords du shuttle ; les passagers clandestins jetés à l'eau ; la porte de l'église Saint-Bernard enfoncée à la hache ; le DAL condamné.
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01 mars 2009
Des disparus
En faisant ma petite promenade qui m'a conduit, après Barbès, au pied du Sacré-Cœur, j'ai vu deux affiches vieillies, signalant la disparition de deux hommes, avec leurs descriptions - ce qu'ils portaient la dernière fois qu'on les a vus, un numéro de téléphone où contacter la famille. Je n'ai pas lu dans le détail, non, c'étaient juste deux visages fixés sur deux feuilles gondolées, croisés alors que je peinais à grimper les derniers mètres de la côte, mais ils n'avaient pas l'air d'adolescents fugueurs. Ils étaient plus âgés. A-t-on fini par les retrouver ? La disparition évoque toujours une soustraction au monde, un effacement le temps d'une rue dans laquelle on tourne. Des témoins vous signalent, à tel et tel endroit, puis plus rien.
Un film japonais, Shara, de Naomi Kawase, traite de la disparition d'un petit garçon : deux frères courent dans les ruelles, tournent à droite, à gauche, courent encore, tournent encore. L'un prend un peu d'avance sur l'autre et, soudainement, disparaît. Son frère l'appelle, court en tous sens pour le retrouver. En vain.
| Et les années passent et, avec elles, l'espoir de le retrouver. Je m'étais dit, pendant la projection, que tout se passait comme si, en courant, en touchant à l'occasion un arbre ou une grille, en tournant, il avait tracé - ce qu'on aurait peut-être pu voir du ciel - une vieille formule magique, un idéogramme archaïque, perdu de mémoire d'homme, qui avait provoqué sa disparition. |
16:01 Publié dans Mes pas dans ceux des errants | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : barbès, sacré-coeur, shara, naomi kawase, disparition



