29 août 2009

Le calme des collines

IMG_5424.JPGTrès belle journée sans la chaleur qui vous laisse avachi à l'ombre, mais suffisante pour que le sol exhale les odeurs d'une terre détrempée par la pluie d'hier. Sur le chemin de la longue balade de ce matin, en compagnie du chien Charlot qui peinait un peu lors des trois derniers kilomètres, une multitude de lézards qui cavalaient sur la route, d'un champ à l'autre, dans l'indifférence de la truffe humide pourtant prompte à tout renifler. « Tiens ! un brin d'herbe ! Tiens ! un autre brin d'herbe ! Tiens ! une bouse ! Tiens ! un brin d'herbe !.. » (je résume.)

Après-midi passée dans le jardin à corriger les premières pages de ce que je finirai bien par appeler un « roman », alors que, par la fenêtre, me parviennent les notes mélancoliques de l'accordéon de J. qui joue un air slave. Le chien s'amuse dans le jardin avec sa balle : il a appris à la lancer tout seul.

Et ce soir, pendant que j'écris (la cloche, toute proche, vient de sonner huit coups), une sorte de brume monte* des collines, traces laiteuses sur le ciel encore bleu où bourdonnent les derniers insectes et piaffent les oiseaux. Un moment de calme que je voulais partager.

 

_____

* Je crois me souvenir que les anciens Grecs croyaient que la nuit montait du sol, s'évaporait en quelque sorte.

17 mai 2009

De la concupiscence

IMG_5374.JPGLe soleil enfin s'impose, par-dessus les toits de Paris et le bleu du ciel flotte quelque part sur les vitres. Furieuse envie de sortir. Marcher, prendre un bus peut-être et me poser quelque part, boire un verre, regarder passer les gens.

...

Je redescends la rue de Belleville. Dans une petite rue adjacente, un concert anime la foule. Je me faufile et observe quelque temps les jeunes et les autres qui s'égayent.

Lente montée de la concupiscence pour les hommes de Belleville, mais j'abandonne les petits blonds un peu sales et les bruns à la coule - tous s'appellent Manu et jouent sans doute du djembé -, flanqués de leurs Laetitia, Fanny, Aurélie... pour scruter dans les regards, alors que je me suis assis à l'angle du boulevard, le désir désordonné ou inédit, le plaisir réclamé immédiatement. Remonte en moi le souvenir de l'assouvissement un peu brutal, les mains qui s'impatientent, le temps qui manque pour arriver jusqu'à la chambre ou même l'ascenseur. Le bruit mat des boutons qui cèdent dans un coin à peine sombre. Plaisir des yeux - pas seulement - posés sur les torses - pas seulement.

En des moments étranges, je baisse la garde et j'avoue la bestialité (envie du rapt et la terrible peur, la réification que baignent mes envies d'écume, le souvenir de l'homme, sa force et sa honte).

08 mai 2009

D'un week-end en Bretagne I

IMG_5092.JPGVitré a conservé de son passé de jolis vestiges - château fort qui supporte aisément nos souvenirs chevaleresques de l'enfance, rues étroites bordées de ces petits immeubles à colombage et qui ont la gentillesse de s'évaser, de fondre comme le verre, sur votre passage. Excentrique, ce qui semble être un très joli parc (et bon sang ! tout de suite penser à ce qui s'y passe la nuit !). Jour férié : les habitants sont peut-être calfeutrés chez eux, devant la télévision, ou en train de s'égayer à la campagne. Quelques minutes à flâner dans cette ville au charme certain et à la modestie tranquille...IMG_5096.JPG

Pour des questions un peu absurdes d'horaire, de temps à tuer, nous nous arrêtons à Rennes. Dans la voiture, j'explique à O. les réticences que j'ai à revenir dans cette ville où j'ai passé quelques jours, dans une autre vie, à traîner mon désœuvrement et ma déception, en compagnie d'un jeune homme rencontré à Paris, dans un bordel. Il était venu à Paris pour se changer les idées, parce que son petit ami l'avait une fois de plus abandonné. J... Comme j'ai pu croire l'aimer et comme le malheur me semblait alors devoir durablement poser ses valises sur le seuil de ma maison. Greg et moi, le soir de la finale de la Coupe du monde de football, nous étions réfugiés dans un cinéma à peu près vide - et une connivence immense montait dans la salle entre les rares qui étaient là. Nous avions même pu, dans le doute du match terminé, resquiller sans difficulté et voir un autre film.

En sortant, ahuris par les cris qui montaient de la ville, nous avions rejoint Jean-Philippe dans le Marais - je me souviens qu'il était grimé et saoul, suscitant et notre amusement et notre consternation. Peut-être avions-nous été manger au Petit Gavroche (qui existait encore), et nous nous étions finalement échoués, en quête de corps de garçons accessibles, dans ce bordel en bord de Seine. Et je l'avais vu, appuyé contre un mur. Magnétique. Avec le recul, je me dis que tout était peut-être soigneusement étudié chez lui (il était acteur). Je crois me rappeler avoir touché son bras. Il m'avait répondu quelque chose comme « j'aimerais autant pas » (mais je pense à Bartleby, de Melville, et à sa formule « I would prefer not to »). Et nous nous étions tenu compagnie les jours suivants, au gré des flâneries dans les rues ensoleillées, ou de séances de cinéma (une rétrospective Fassbinder). Il avait acheté un globe pour l'envoyer à son copain. Il m'avait longuement parlé de son enfance difficile, de ses parents morts, de l'appartement que son grand-père mettait à disposition à Rennes. Puis-je encore croire à tout cela ?  Et je lui abandonnais des cartes postales sur lesquelles je prétendais écrire des choses belles et graves, légères. Et qui engageaient.

IMG_5119.JPGAvant son départ, il m'avait proposé de venir passer quelques jours chez lui, ce que je n'avais pas tardé à faire. Mais dans la gare de Montparnasse, j'avais été pris de doute, j'avais téléphoné à A. pour lui demander si je faisais bien, si tout cela avait un sens.

Les quelques jours passés à Rennes furent pénibles. Nous n'avions pas réussi à retrouver la nonchalance feinte de nos marches parisiennes, et je me sentais de trop, couvé par le regard hostile de ses amis bruyants et qui s'étonnaient de ma présence, qui demandaient, lorsque j'avais le dos tourné, qui j'étais et ce que je faisais là. Je me souviens de bribes de conversations, comme cette assertion imbécile et cruelle - j'étais là pour lui, prolongeant au-delà du raisonnable mes innocences amoureuses : « Pourquoi empêches-tu les gens de t'aimer ? ».

Cette non-histoire, à cause des promesses que j'avais cru pouvoir déceler, a creusé durablement une faille, m'a porté dès lors au sabordage de bien des histoires naissantes - et de belles histoires, simples, à l'occasion, mais qui me menaçaient de façon imprévue, qui ne parvenaient pas à s'arrimer sur cette partie secrète de mon âme, lointaine et devenue lisse.

Je n'ai rien reconnu de la ville. Absolument rien - « tout a été refoulé », m'a dit O.IMG_5110.JPG

Malgré son charme vraisemblable, sa jeunesse, sa mobilisation universitaire, ses aspérités architecturales (d'étranges petits immeubles, la jolie entrée de la piscine...), et ses douleurs (les blessures répétées par le feu), je n'aurai pas de tendresse pour cette ville. Sauf peut-être pour l'église Notre-Dame-en-St-Melaine dans laquelle un jeune homme priait à voix haute et avec ferveur. De très belles lumières sur le pavage.

19 avril 2009

Des hommes du parc

IMG_5077.JPGpodcast


Le soleil, à l'horizon, s'enfonçait lentement dans l'océan. Au-delà du regard, la ligne d'un bleu sombre, entre le ciel et la mer, se brouillait, entrait en ébullition peut-être, devenait lentement orange.

Dans d'ultimes reflets de rouge, les petites allées s'enfonçaient à flanc de falaise, entre les branches d'une végétation complice. On voyait, çà et là, les petites pointes des cigarettes, et l'on devinait déjà, comme tombées avec la nuit, les odeurs mêlées du tabac et du désir. Et ce fut enfin l'heure noire du cliquetis des boucles de ceintures, les boutons défaits à la hâte. L'heure noire, la belle heure, des marches hâtives - les regards en biais et les moues boudeuses. Un regard fut lancé, avec un souvenir de sauvagerie, soigneusement évité : le garçon timide avançait, les yeux sur le sol, dans le déni de ce qu'il venait chercher. Bientôt il arriva dans un cul-de-sac ; le chemin venait mourir là, sous un arbuste fleuri qui avait patiemment grignoté l'audace des pas répétés (autrefois ils descendaient un peu plus bas, au plus près de la mer, là où les roches se détachent avec fracas). Il s'assit sur un banc et, à son tour, alluma une cigarette. IMG_5080.JPGAu loin, les pas un peu lourds, les respirations fatiguées des plus vieux.

Son regard allait de ses pieds au bout incandescent de sa cigarette, tenue entre son pouce et son index - la posture était rodée - et, de temps à autre, entre les branches des arbustes, il affinait sa nonchalance, il adoucissait son regard, il esquissait un sourire, lancé à la mer, aux divinités des chemins, de la nuit et du désir.

Les pas se rapprochèrent. Il affaissa ses bras entre ses jambes écartées et écrasa la cigarette sur la terre, traça avec le mégot un dessin obscène sur le sol. Lorsqu'il releva la tête, un homme lui faisait face, qui osait le sourire éclatant.

 

07 avril 2009

Des cafés

J'ai commencé à traîner dans les cafés quand j'avais 16 ans environ, entre deux cours ou en attendant le car qui me ramenait chez moi. Parfois je le ratais sciemment, afin de pouvoir rester un peu plus encore dans celui qui avait - et de loin - notre préférence. On y était terriblement mal assis sur de tout petits bancs, mais les patrons (qu'on adorait) n'étaient pas trop regardants sur l'âge autorisé des premières boissons alcooliques. Il y avait là un vieux piano qui rendait un son épouvantable sur lequel nous nous acharnions (quand j'y pense, il est incroyable que personne ne me l'ait foutu sur la tête). Selon l'état de nos poches ou la générosité variable des uns et des autres, on pouvait faire durer un café pendant des heures ou, au contraire, assister, un peu éberlués, au défilement des verres. À l'occasion, je tirais les cartes à la patronne en échange d'un ou deux verres gratuits, et je louchais sur le plus âgé de ses fils, un beau brun qui faisait de la boxe et que je convoquais de temps à autre lorsque le sommeil hésitait à venir. Se nouaient dans ce café nombre de nos intrigues amoureuses : des couples se formaient, d'autres se déchiraient. Pendant près de trois ans, il a été le lieu de ma vie sociale, laquelle s'interrompait le vendredi soir pour reprendre le lundi.

Lorsqu'ont commencé mes études universitaires, dans une méconnaissance à peu près totale de la géographie parisienne, je retrouvais  invariablement Caroline dans une brasserie de Saint-Michel malgré l'hostilité des serveurs. On révisait vaguement, on fumait cigarette sur cigarette, un peu maussades, vaguement blasés : nous n'étions pas complètement sortis de l'adolescence et nous espérions qu'il nous arrive quelque chose. En l'attendant, ou même après son départ, je sortais un bloc de papier et je noircissais des pages : des nouvelles, des contes un peu macabres, un début de roman...

L'essentiel de ce que j'ai pu écrire, travaux universitaires compris, l'a été dans les cafés : le relais Jussieu (lectures collectives de petits textes avec Juliette et Yohanna, cadavres exquis, etc.) ou les cafés de l'avenue Pierre Brossolette à Montrouge, dans lesquels j'attendais pendant que ma lessive tournait. Le vieil Égyptien si gentil, le couple très beauf (à la Cabu), le patron si sexy du Louisiane... Mes mémoires, ma thèse, tout a été écrit, à peu de choses près, dans les cafés.

Et à Biarritz, j'ai pu rester des heures à la terrasse de chez Dodin, avec ou sans G., à regarder passer les promeneurs, les vieilles acariâtres, les surfeurs si fiers qui se douchaient en retirant leur combinaison, à laisser mes yeux courir des humains aux rochers, avant de retourner à l'écriture. Beaucoup de temps perdu peut-être, beaucoup d'écrits dont je ne ferai rien, qui resteront dans les tiroirs ou seront égarés au gré des déménagements. Pourtant, en mon for intérieur, je sais ce que ma personnalité doit à ces heures tuées ou nourries.  Mes rencontres avec des gens un peu en marge, sympathiques ou inquiétants. Toutes ces solitudes qui composent notre monde : des mots vides de sens ou lourds de conséquences. Ma vie dans les cafés à regarder passer le monde, comme une halte nécessaire. Les sourires échangés, parfois même une place pour le désir furtif, celui qui vous ferait descendre aux toilettes avec un inconnu. L'autre qui vous y suit un peu curieusement, dans l'oblique du miroir. La monnaie, les cigarettes abandonnées aux errants, bousculés par les agités qui courent sur le trottoir et abandonnent le temps aux autres, à la conquête d'un empire, le regard sévère à l'occasion pour les feignants et les inutiles (ce qu'on percevait, parfois, dans le mouvement du regard qui tombe sur le sol). Et les questions des personnes seules, assises à côté de vous, un peu plus abîmées parfois. Ou non. « Qu'est-ce que vous écrivez ? moi j'écris des chansons... » ou « Vous n'êtes pas le fils de Carlov ? Vous lui ressemblez... ».

11 janvier 2009

Des lisières

Moret sur loing2.jpgJ’ai toujours habité en lisière. La maison de mes parents était à quelques mètres d’une autre petite ville où reposent l’essentiel de mes souvenirs : c’est bien dans cette autre ville que j’ai été à l’école primaire, que j’allais faire les commissions avec ma grand-mère ou ma grand-tante ; c’est là-bas,Antony2.jpg plus âgé, que j’allais marcher la nuit à la recherche de mon identité, dans les ruelles, sur le pont ou au bord de l’eau.

Quand j’ai emménagé avec Greg dans une collocation chahuteuse à Antony, les maisonnettes qui étaient de l’autre côté du trottoir dépendaient de Fresnes. Des fenêtres de notre appartement, nous voyions la prison.

Coucher de soleil 17.jpgÀ Montrouge où je me suis installé après notre séparation, reprenant le studio d’une amie, j’étais sur l’avenue frontière entre Montrouge et Malakoff. J’avais passé une nuit chez elle avant de me décider à prendre l’appartement. Dans l’immeuble en face, un homme torse nu était apparu dans l’embrasure d’une fenêtr1 - Le passage.jpge, que je n’ai jamais revu : l’immeuble était en fait un hôtel.

Et aujourd’hui encore, je suis à la lisière entre le neuvième arrondissement et le deuxième. C’est le deuxième que je traverse le plus souvent pour rejoindre mes amis ; mais c’est dans le neuvième que je déambule plus volontiers, à la recherche de ces chers cafés où me poser pour lire et écrire.

17 novembre 2008

D’une note sur la thèse en forme de triptyque

Le 15 novembre 2008
Mon directeur de thèse m’a transmis, hier soir et ce matin, les avis de mes rapporteurs. Il m’avait dit avoir grandement apprécié mon travail, m’avait demandé ce que je pensais d’une possible publication. Ça m’avait fait sourire, non que je doute totalement de son jugement, non, mais je le sais parfois très enthousiaste, et il me semble que son amitié (et peut-être un certain sentiment de culpabilité) orientait peut-être son avis, ou, à tout le moins, le faisait glisser sur sa pente. Je ne sais pas comment l’écrire sans définitivement renoncer à ma modestie (et à ma pudeur)… disons que les deux rapporteurs ont rendu un avis qui m’a fait plaisir. Comme une vieille presbyte qui scrute à plusieurs reprises un bulletin de loto gagnant, j’ai relu trois ou quatre fois ces courts documents. Juste pour y croire un peu plus, mais tout en me disant que, peut-être, mon directeur leur avait dit quelque chose comme « allez, soyez sympas, pensez qu’après, nous en serons débarrassés ! Puisqu’il vous dit qu’il n’a pas l’intention de se lancer dans une carrière universitaire ! ». La première réaction de certains d’entre vous sera peut-être de me rassurer. C’est inutile, j’ai parfaitement conscience que c’est un peu irrationnel.

Le 17 novembre, 13h30
Me voici rue Françoise Dolto, dans ce quartier des Grands Moulins que je connais mal. À voir ces têtes si juvéniles, je me dis « mon Dieu, c’est hier que j’étais parmi eux, avec la peau parfaite de mes 20 ans » (peau aujourd’hui couverte de plaques pour cause de fatigue et de stress).
Dans une heure, je remets quatre des six exemplaires que je trimballe (c’est lourd : 6 fois 511 pages) depuis ce matin, et je me prépare à entendre des choses assez délirantes, susceptibles de me contrarier (« la couverture, ça ne va pas du tout », que sais-je encore).
Venir dans ce quartier et ne plus aller sur le cher (dear), venteux, inadapté, amianté campus de Jussieu, après une halte café au Relais (combien d’heures avons-nous pu y passer, Juliette, Yohanna et moi, à inventer la vie, à parler des cours de Marie [Depussé], à pester contre le bruyant club de philo amateur qui, une fois par semaine, investissait notre espace) – être ici et pas là-bas, disais-je, contribue à mon sentiment d’étrangeté. Bientôt, plus aucun thésard n’aura connu Jussieu. Ce qui n’a pas changé, c’est le vent glacial. La légende veut que l’architecture de Jussieu ait été conçue pour un pays chaud ; le vent s’y engouffrait, faisait virevolter les cheveux des gauchistes, arrachait les appareils dentaires, les sacs Buitton des plus bourgeoises d’entre nous, et les cours tardifs d’hiver nous abandonnaient sur le parvi transis de froid et attentifs : le sol était alors une vraie patinoire. Je tenais le bras de Juliette. Dans ce nouveau quartier, l’agencement rectiligne des rues creusées au bulldozer fait que le vent, sitôt levé, s’engouffre avec violence dans ces couloirs.
La vie universitaire s’y installe lentement. Des cafés chics, branchés et assez chers, de même que des chaînes de sandwichs investissent peu à peu les liens. Il y a un nombre prodigieux de banques. Racolent-elles les étudiants ? Sans doute pas ceux de sciences humaines ou de lettres, tous promis ou presque à une vie de crève-la-faim. Non loin de là, la Bibliothèque nationale, monstre de connaissance et d’inergonomie, et le MK2 Bibliothèque, multiplex qui s’essaie à la convivialité ou, tout au moins, à la signalétique de la convivialité, mais qui a le mérite d’avoir une programmation intéressante, c’est-à-dire de laisser une chance aux films étrangers (hors Occident) de « rencontrer leur public » sans se faire trop immédiatement écraser par les blockbusters qui déferlent chaque semaine ou presque.
À peu près tous les humbles immeubles de cet ancien quartier ouvrier ont été rasés. Une partie de la structure des Grands Moulins a toutefois été conservée et cela fait des années déjà que le Frigo est devenu l’un des plus officiels squats de la capitale (il n’attend plus que son classement). Alors ? quartier utopique ou mise en scène de l’utopie ?
Ça me fait penser à la petite Place à l’angle de Saint-Maur et de d’Oberkampf. Il y a quelques années, un artiste détournait chaque semaine l’affiche d’un grand panneau publicitaire – peinture, collage…). Un jour, est apparu à côté du grand panneau et le désignant, un petit panneau apposé par la Mairie, lequel disait, je crois, quelque chose comme : « Artistes, cet espace d’expression est le vôtre ».

 

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Légende : c'est le bordel at home


Le 17 novembre, 16h30
Après bien des péripéties – drôles et moins drôles – me voilà tiré d’affaire. Tout d’abord, je me suis fait gentiment sermonner par les responsables du doctorat de mon UFR parce que le dépôt des documents était bien trop tardif par rapport à la date fixée de la soutenance. J’ai tenté courageusement de me dédouaner en mettant tout sur le dos de mon directeur. Hop-là ! On m’a annoncé que, contrairement à ce que m’avait dit mon directeur, il fallait bel et bien que je me réinscrive. Ah là là quelle vie ! Ah là là quelle vie qu’cet’vie-là !
Je suis passé au bureau de la recherche pour déposer mes deux exemplaires de thèse, mon dossier de soutenance et quelques papiers à remplir en vue de ma réinscription. J’ai découvert qu’être au mieux avec le monsieur en question (qui m’avait abondamment vu l’année dernière pour cause de dossier égaré) facilite bien des démarches (Hop là encore). Dans son bureau, coup de fil scandalisé de mon directeur qui trouve inadmissible qu’on m’impose une nouvelle inscription juste pour ma soutenance. « Passez-le moi ». Et ça palabre ! ça palabre ! ça négocie ! En vain…
Je file à la scolarité pour payer. Je suis accueilli par l’Agent comptable d’un…
- Ahhh… monsieur C. Notre meilleur usager ! Mais je m’inquiétais de ne pas vous voir apporter votre obole cette année… Prenez un chocolat et faites chauffer votre carte bleue !

Bon, ok, ça ne s’est pas passé exactement comme cela. Une chose est sûre, entre la réinscription et les frais de la thèse, je vais tous leur fabriquer leurs cadeaux de Noël cette année.

09 novembre 2008

D’une note à l’autre

IMG_4854.JPGIl ne faut pas se méprendre, malgré ce que le ton de la note sur Bruxelles laissait entendre, j’ai vraiment passé un bon moment la semaine dernière. Si le temps se livrait à des caprices que l’on est tout de même en droit d’attendre un week-end de 1er novembre, j’en ai bien profité. Comme de juste, nous n’avons pas fait le tiers de ce que nous avions prévu : les musées sont passés à la trappe (Bouddha attendra), de même que (fort heureusement de mon point de vue), la Démence, LA soirée gay de Bruxelles où l’on vient par cars entiers des pays frontaliers. Foule invraisemblable et une Brigitte Fontaine locale – même timbre de voix, mêmes substances psycho-actives – qui s’obstine à demander ce que nous faisons tous là (« on vient chercher nos coupons de pain, mon chou, c’est la crise ! »). On a préféré renoncer pour (re)découvrir Bruxelles de nuit et nous échouer dans un café. Ça fait bizarre de fumer dans un café à présent. Délicieux.
Le lendemain, nous avons flâné dans le quartier des Marolles, quartier historique du poulbot bruxellois, du jeune Spirou et de quelques autres, (à présent ?) temple de la brocante et des objets rituels du monde entier. Est-ce là-bas que Tintin y avait acheté sa maquette de La Licorne ? Bali est une boutique assez extraordinaire : sur quatre étages, encombrés au-delà du descriptible, masques, statues, instruments de musique s’entremêlent, se toisent, se sourient – bronches souffreteuses et maladroits s’abstenir : on y respire une poussière millénaire de bois, de pierre, de vieilleries.

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Légende : Tintin et le Capitaine Haddock tentent de s'échapper
mais le méchant docteur Müller a loué un engin de chantier pour les attraper.
Heureusement, ils s'en sortiront, cette fois encore.


Quelques plats typiquement bruxellois (harengs, choux, fromage) et regarder passer avec familiarité l’âme bruxelloise une chaise sous le bras, un tableau, une roue de carriole, et écouter parler Patricia, avec son accent que je me suis plu à imiter, de ce « pays de Cocagne ». « C’est le bonheuuuuurrrrrr ! ». On a évoqué le soir les difficultés anciennes du pays, les terribles appétits flamands. Et pourtant. Dans la petite boulangerie, au pied de l’immeuble du Petit Prince où j’allais leur acheter des pains au chocolat au terme de mes promenades solitaires et matinales, j’ai été étonné de voir que la commerçante (francophone) ne savait ou ne voulait parler flamand à un petit monsieur qui lui-même semblait peu à l’aise avec le français. Étonné car, rappelons-le, bien qu’à majorité francophone, Bruxelles est en terre flamande. On accable beaucoup les néerlandophones – et en raison, compte tenu des méthodes inquiétantes de certains de leurs élus – mais je crois que les francophones ont un souverain mépris pour cette langue qui n’est pas tout à fait du néerlandais.

 

Coup de téléphone dans le Thalys qui me ramène à Paris (après une dernière matinée, passée seul à essayer de m’égarer) de Lancelot qui est de passage à Paris en compagnie de sa moitié. Il fait beau, j’ai envie de prolonger un peu les vacances, occasion donnée par un verre en terrasse. On s’épargne le temps de l’apprivoisement (il l’a très bien dit), celui de la surprise et de la crainte (« mon dieu, qu’allons-nous nous dire ? »). En une minute, tout se confirme : c’est un fieffé sacré charmant bavard, il ponctue les silences d’une petite expression dont je ne me souviens pas (« bah voilà » ? « voilà voilà » ?). Ces yeux rieurs sont couvés avec bienveillance par Tinours qui doit s’amuser (c’est déjà bien qu’il ne lève pas les yeux au ciel !) de nos histoires de blog. C’est agréable de discuter à bâtons rompus en sentant chez lui une évidente générosité, celle d’être disponible à l’autre, à l’écoute, avec gentillesse et vivacité. Ce fut une façon bien agréable de conclure ce week-end avant la soupe à la grimace qui m’attendait le lendemain (et que j’ai dû finir avant de sortir de table…).
À la revoyure, chevalier du sud !

01 novembre 2008

D'un retour à Bruxelles

Angelo.jpgCela faisait presque dix ans que je n'étais pas revenu à Bruxelles. J'y ai retrouvé, le temps d'un long week-end, le Petit Prince en compagnie du Renard, de ChapiChapo et de P. Comme je l'expliquais à ceux qui voulaient bien l'entendre – Yohanna, G. et Lancelot – ce voyage devait signer la dernière étape du délitement de ce sentiment tendre et impérieux qui s'est imposé à moi voici quelques mois. La parenthèse se referme en un terrible ciel blanc de novembre. Charge à moi de faire en sorte que le ciel blanc ne descende pas sur mon horizon, bas comme une brume lourde, au point de me laisser démuni un peu plus, et triste, triste au point de vouloir tout renier.

Et je lutte. Je lutte et je fais le clown, ce soir comme jamais, en grimaces et facéties, en bons mots et loufoqueries, chez P. qui a eu la gentillesse de nous inviter à dîner. L'image était fausse, toujours, toujours fausse. Et j'aurais voulu marcher avec le Petit Prince près de l'étang, m'asseoir avec lui dans l'herbe humide, lui dire des choses un peu bêtes, depuis un temps qui reste à advenir :

– J'ai été très amoureux de toi, tu sais. J'ai voulu embrasser tes mains, je ne sais pas, tes paupières. Poser ma joue contre ton ventre.

– Je ne l'ai pas su, je ne l'ai pas vu. Pourquoi ne l'ai-je pas su ?

Il y a la vanité de préférer le confort de l'amitié à l'écueil de l'amour, et d'en tirer fierté.

Que l'on ne se méprenne pas, j'ai passé un très bon week-end mais la Belgique, au moment où j'écris ces lignes, éveille en moi une nostalgie de grand nord.

La Belgique, c'est G. et moi. Je lui en veux un peu d'avoir pu y retourner sans moi. Bruxelles, c'est G. et moi, ou bien le Petit Prince et moi qui essaie – vous me croyez n'est-ce pas ? – d'être un ami et de me réjouir de l'être.

26 octobre 2008

D'une journée en Seine-et-Marne

Je retrouve avec un peu de retard ma tante au métro Invalides. Elle m’attend dans sa voiture, fait les mots croisés de Madame Figaro, vient de téléphoner à ma grand-mère pour lui dire que nous aurons dix minutes de retard. On est obligé de prévenir ma grand-mère de tout retard : sinon, elle nous imagine encastrés sous un camion, victimes d’une bavure militaire, que sais-je encore. On se traîne pour sortir de Paris ; alors que je n’ai rien d’un fou de la vitesse, je rêve de pouvoir appuyer moi-même sur l’accélérateur. Je n’ai qu’à avoir mon permis de conduire.
Je suis pris dans un jeu de contradictions dont seule la famille a le secret : je préférerais y aller en train, ce qui me permettrait de travailler et, surtout, de rester silencieux. Ce n’est pas tant que je fais plaisir à ma tante en faisant le trajet avec elle mais je la plongerais dans des abîmes de perplexité si je ne l’accompagnais pas. Comment peut-on préférer le silence et le train au confort d’une voiture et à une conversation badine ?
La forêt de Fontainebleau a pris ses couleurs d’automne. Bien sûr que c’est joli (j’en conviens volontiers avec elle) : les feuilles qui tentent toutes les tonalités du jaune et du rouge, et qui tapissent le sol d’un patchwork étale. Mais je pense à la forêt primitive du continent qui n’existe plus, je crois, qu’en des coins reculés de Pologne, là où toutes nos vieilles divinités sont parties mourir. Je regarde attentivement par la fenêtre : l’illusion de nature est presque parfaite, c’est très réussi. Seul le soigneux quadrillage des allées sablonneuses trahit l’inquiète main de l’homme qui préférera toujours le décor de la nature à la nature elle-même. Mais les feuilles sont belles : elles doivent craquer sous les talons.
Nous arrivons chez ma grand-mère. Je la taquine – ce rituel même nous amuse – sur sa taille (« je vois que tu n’as pas mangé de soupe depuis la dernière fois ») : on peut se permettre de dire beaucoup de choses à ma grand-mère dès lors qu’un sourire malicieux se niche au creux de la phrase. Le sac à main qu’elle a pris ne convient pas à ma tante, qui le lui fait remarquer d’un air indigné. Elle lui en colle un autre dans les bras qu’elle vient d’aller chercher dans le placard. Ma grand-mère bougonne un peu mais ne se révolte pas : de nous tous, elle est la seule à pouvoir ravaler sa colère. Elle est devenue la fille de ses deux filles et la peur de la solitude lui fait craindre les conséquences de ses révoltes : ma mère vient tous les jours et ma tante quasiment tous les week-ends. Tout de même, elle sort avec agacement (c’est-à-dire qu’elle les pose sur la table avec un petit bruit sec) les divers objets que contenait son sac. Ma tante les range soigneusement dans l’autre en disant : « bah tu vois ! ».
Et l’on repart pour retrouver ma mère chez elle, restée devant ses fourneaux toute la matinée en écoutant je ne sais quelle radio des grandes ondes, à parler toute seule, à parler au chat, à parler aux absents – c’est pareil.
On s’installe sur le canapé. Au fil des années, chacun a trouvé sa place ou, plus exactement, chacun a accepté la place qui lui était désignée par les autres sous couvert de pragmatisme : celle qui veut être au plus près de la cuisine, celle qui veut être près de la fenêtre, celle qui veut des coussins, etc.
On parle de choses anodines mais l’on sait que tout peut basculer à n’importe quel moment. Souvent, ce sont les deux sœurs qui s’agacent – celle qui vit à Paris, qui va au cinéma, au théâtre, qui connaît plein de monde, qui en rajoute un peu parfois sur la qualité de sa vie sociale, contre celle qui est restée provinciale et qui n’a pu que constater, au fil des ans et avec amertume, le rétrécissement croissant de son horizon social. Cette fois, tout part de l’annonce de mon horaire de train pour le retour. Trop tôt. Toujours trop tôt : on me soupçonne de préférer la compagnie de la terre entière plutôt que la leur, ce qui n’est pas complètement faux ou, du moins, ce qui devient vrai à un moment ou à un autre. J’ai du travail – qu’importe. Je suis parti du boulot à 20 heures vendredi et à 19 heures jeudi – qu’importe aussi. J’ai une thèse à finir – oh ça fait quatre ans que je suis dessus alors si j’avais dû la finir, ce serait déjà fait.
Je me lève et vais fumer une cigarette sur le balcon, non sans préciser que ce genre de petite scène me donne terriblement envie de venir plus souvent. Ma tante m’y rejoint et me dit que, sans doute, ma mère a appris le retour dans le coin de mon père. Il y a quelques années, j’aurais pris mon sac, ma veste et je serais parti en claquant la porte. En vieillissant, je fais plus d’efforts, mais je ne peux m’empêcher de laisser remonter à la surface de ma conscience des pensées assez laides.
Je rentre dans la pièce : tout est apaisé. Ma mère et moi partageons cette aptitude de pouvoir reposer le couvercle assez rapidement. Ce n’est qu’un couvercle.
Vers 15 heures, nous partons, ma tante, ma grand-mère et moi voir la pièce dans laquelle joue ma nièce. Tous les jeunes sur scène semblent dans un terrible état d’excitation. De vieux souvenirs de théâtre remontent à la surface : à l’issue de la pièce au moment de saluer et de remercier tous ceux qui les ont aidés, ils occupent véritablement la scène ; ils courent dans tous les sens, cet espace est le leur et ils nous le montrent. Ma mère qui a une bronchite, qui tousse beaucoup, craignant de déranger les acteurs et le public n’est pas venue ; et elle l’avait déjà vue. J’embrasse ma nièce, salue un de ses jeunes amis et ma tante me raccompagne à la gare.
Et je suis dans le train à ressasser tout cela, incapable de me concentrer sur le travail que j’avais emporté. Et je me sens, dans ce train surchauffé et inhabituellement bondé, fatigué comme souvent après une journée passée en Seine-et-Marne.

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