05 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)

 

Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.

Chrisdtophe 2.jpgL’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.

À G., mon sauveur.

03 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)


Découvrez Pink Floyd!

 

J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».
Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
christophe2.jpgMais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’ « alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.

02 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)


Découvrez Michel Polnareff!

 

Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Christophe 1981''.jpgLe second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.

23 novembre 2008

Jean-Philippe

Jean-Philippe m’a longtemps intimidé. Sa culture tout d’abord, qui embrassait bien des domaines, sa mémoire extraordinaire, inaltérée malgré les rasades de Gin qui le retrouvaient avide tôt le matin. Parfois, il vous surprenait en flagrant délit d’inculture et il avait alors un rictus un peu moqueur. G., que j’avais rencontré quelques semaines auparavant, me l’avait présenté en août 1997. Il avait été son petit ami quelques années auparavant et G. l’avait quitté avec désespoir, à cause de tout cet alcool qui le rendait irascible et instable.

Jean-Philippe m’avait accueilli avec bienveillance dans le groupe de ses amis qui m’impressionnaient tant, dont la vie semblait si passionnante.
Il s’intéressait véritablement aux autres, il vous laissait entendre avec sincérité que ce que vous racontiez était important. Il posait des questions, cherchait à comprendre, et il se souvenait de tout.

Jean-Philippe était généreux, extrêmement généreux, et incroyablement travailleur. Cela a sans doute contribué à l’abîmer un peu plus.

104-0476_IMG.JPGJe m'étais considérablement rapproché de lui à l’époque où G. avait quitté Paris mais auparavant, nous avions souvent eu l’occasion de travailler ensemble et je dois d'ailleurs l’essentiel de mes piges à son amitié. Dès qu’il décrochait une collection, il pensait à moi. Quand par la suite nous avons tous été licenciés de France 15 et qu’il a fallu nous battre pour faire reconnaître nos droits, nous nous sommes rapprochés encore, c’est-à-dire que nous nous sommes affranchis de la présence de G.

Et l’on se retrouvait au Cox, au Bear's den ou au Quetzal. Et l’on se retrouvait dans le jardin de son rez-de-chaussée pour des barbecues dès le mois d’avril : on se gelait, mais c’était un vrai parisien à la campagne et il fallait impérativement profiter du jardin. Et les réveillons de Noël passés chez lui près de la cheminée qui tirait mal et qui recouvrait nos vêtements d'une odeur de cendre froide. Il aimait cette famille qu’il avait recomposée et qui était là pour l’écouter lorsqu’il revenait de chez ses parents éreinté, moralement épuisé ; une garde rapprochée sur laquelle il pouvait compter mais qui ne savait jamais exactement jusqu’où elle pouvait aller dans les recommandations, dans les invitations à la prudence. Et toujours dans la crainte d’être abandonné, il tentait parfois de devancer l’éloignement en proférant des horreurs : il s’engueulait constamment avec les gens, se rabibochait. Nous étions quelques-uns à résister obstinément parce que ses peines, ses détresses – pour épuisantes – ne cessaient jamais d’être compréhensibles.

J’ai vu des photos de lui enfant, adolescent et jeune adulte. Il était beau, grand, le visage grave. Et j’ai essayé de retrouver sur ces photos les traces des nombreuses fêlures qu’il avait tôt accumulées – son père d’une glaciale distance qu’il ne combla jamais et dont les maladresses confinaient à la monstruosité (après le décès de Jean-Philippe, et alors qu’il était question de prendre rendez-vous avec sa banquière pour liquider ses comptes, il nous dit quelque chose comme « il faudra penser à leur demander s’il a des points-cadeau »), sa mère, déçue par la vie, passée à côté de tout, et qui noyait dans l’alcool ses désillusions perdues, ces deux-là qui traînaient péniblement leur propre généalogie, ce qui n’excusait pas tout de leurs comportements, non, mais nous permit sans doute de leur conserver, sinon de l’amitié, du moins la patience.

Il y a quelques mois, alors que G. et moi parlions de Jean-Philippe, assis sur la terrasse, fumant une dernière cigarette, et le vent s’était levé qui agitait les feuillages du figuier, je lui dis que tous les excès de Jean-Philippe œuvraient peut-être, finalement, à lui permettre d’atteindre une espèce d’unité. Comme si certains l’atteignaient spontanément dès les premières années de leur vie et s’avançaient confiants, tandis que, pour d’autres, c’était un véritable chemin de croix, soit qu’ils soient trop pleins de leur être, lequel ne songe alors qu’à s’évaser sur les autres et les choses, soit qu’ils n’aient pas atteint l’unité, toujours possiblement envahis par l’extérieur, en tout premier lieu par les parents (qui ne demandent que cela). Parmi ceux-là, ceux qui toute leur vie demeureront dans un en-deçà, trouveront à l’occasion les moyens cahoteux, instables, d’atteindre l’unité. L’alcool, dans le cas de Jean-Philippe, avait cette fonction : en avaler dès le matin de grandes rasades, continuer (même si dans des proportions moindres), après plusieurs infarctus et une pancréatite, à boire et à fumer.



Et puis un soir d’octobre, il y a deux ans, j’ai reçu un coup de fil de C. – à qui j’avais expliqué plus tôt dans la journée être sans nouvelle de Jean-Philippe depuis deux jours, m’obstinant jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la stupidité, à ne pas m’inquiéter. Elle répétait le prénom de Jean-Philippe d’une voix étranglée. J’ai cru qu’elle riait. Ou plutôt, j’ai trouvé en moi suffisamment de désolation pour le croire encore quelques secondes.
« Il est mort. »
Je crois que je suis resté silencieux quelques milliers d’années tandis qu’en mon âme, une kyrielle de petites émotions s’écrasaient sous leur propre poids. J’ai dit : « J’y vais… on se retrouve chez lui. » J’ai été dans le salon, j’ai pris machinalement mon baladeur, des cigarettes. J’ai regardé O. qui travaillait sur son ordinateur. Je lui ai dit : « Jean-Philippe est mort. Je vais chez lui. » Je suis parti.
Rétrospectivement beaucoup de ces moments-là qui ont entouré sa mort me semblent irréels. Dans le métro, j’étais debout, accroché à la barre, sidéré, tentant de comprendre ce que « Jean-Philippe est mort » voulait dire. Il y avait là une femme d’une cinquantaine d’années qui lisait, avec un fort accent espagnol, des passages de la Bible. Des jeunes ricanaient, qui n’osaient toutefois pas – par respect pour le texte – afficher trop fort leur mépris pour la vieille folle. Elle s’est mise à nous haranguer, à convoquer Dieu, Jésus, la Vierge Marie, à nous intimer l’ordre de renoncer à nos vices, à demander pardon pour nos offenses. Un pédé d’une cinquantaine d’années a fini par lui dire « ta gueule ». Elle brandissait sa Bible, criait que Dieu allait tous nous maudire. Arrivé à République, le type s’est levé, harassé, l’a regardée droit dans les yeux et lui a gueulé : « mais moi, je l’encule Dieu ! ». Je suis descendu à mon tour, j’ai marché comme un robot, pensant à toutes ces fois où j’avais emprunté ce chemin qui conduisait chez lui, avec l’idée tenace que d’un seul coup tout bascule, que le moindre changement de métro peut être doté, soudainement et pour toujours, d’une pesanteur à laquelle on n’est jamais préparé.
Je suis arrivé chez lui, je suis entré par le jardin. Un gros flic mal aimable qu’ils appelaient Nounours m’a demandé ce que je faisais là. Jean-Philippe était mort seul et M., ce copain si étrange, si envahissant, dont il prétendait ne pouvoir se débarrasser, l’avait trouvé quelques heures plus tôt. J’ai bafouillé quelque chose comme « je suis un ami à lui ». Le flic bougon s’est écarté pour me laisser passer. M. m’a vu et s’est jeté dans mes bras pour y sangloter. Une jeune femme flic s’est avancée et m’a demandé si je connaissais ses parents, si j’avais leurs coordonnées, à moi qui pouvais marcher ; marcher, vaguement parler, ça, je pouvais le faire – mais qu’on ne me demande rien d’autre. J’ai appelé G. pour le prévenir et j’ai senti alors la façon dont l’écroulement de notre monde se propageait, allait encore s’étendre de proche en proche. G. m’a répondu d’une voix blanche « Ah bon… » puis, après un long silence, il a ajouté : « Dis aux flics que je vais appeler moi-même ses parents. On part demain matin. »
Les flics m’ont posé quelques questions, je ne sais plus lesquelles. Et puis je suis resté là à attendre C. et quelques autres qu’elle avait prévenus.


Nous avons passé trois semaines en dehors du monde, G., J., P., M., les parents de Jean-Philippe, sa sœur désaxée flanquée de son cinglé de copain, et moi. Trois semaines parce que Jean-Philippe était mort seul et que la gabegie bureaucratique a longtemps retenu son corps, trois semaines durant lesquelles il est resté à l’Institut médico-légal où nous l’avons vu derrière une vitre. Trois semaines incroyables au cours desquelles nous avons trouvé le courage de rire, à de rares occasions, trois semaines ponctuées de scènes d’hystérie qui me laissaient tremblant de colère devant l’indécence de ces gens, la violence de cette famille qui rétrospectivement confirmaient nos soupçons : pour une large part, Jean-Philippe était mort de sa famille. Le lendemain de sa mort, alors que nous nous étions tous retrouvés chez lui, comme de pauvres choses, sa mère s’était penchée vers C. pour lui dire : « Jamais je n’aurais imaginé le voir partir en premier. » C. avait répondu quelque chose de très convenu – bien consciente que les convenances sont dans ces moments-là nos colonnes vertébrales – comme « Bien sûr, en tant que parents, on n’imagine jamais survivre à ses enfants », mais la mère avait secoué la tête : « non, non, je voulais dire que je m’attendais à ce que ce soit sa sœur qui meure en premier… »
Le soir, G. et J. dormaient chez moi. Nous étions scandalisés, nous nous repassions sans fin les événements Photo 066.jpgdu jour (son père, dont la mesquinerie était légendaire, demandant à l’employé des pompes funèbres s’il était vrai qu’il existât des cercueils en carton, son beau-frère toxico expliquant qu’en tout cas, maintenant que Jean-Philippe était mort, il espérait bien que de là-haut il pourrait leur filer un coup de main ».) On riait comme des déments, on les imitait, on rejouait toutes ces scènes pathétiques et O. nous répétait : « mais comment faites-vous pour supporter ça ? » Moi je pensais à Guibert qui disait que mourir avant ses parents, c’était comme se faire chier dessus par la terre entière.
Il a finalement été incinéré le jour de son anniversaire, ce que nous craignions vaguement depuis le début. Sa sœur avait suggéré de passer Les Demoiselles de Rochefort – Jean-Philippe adorait Demy – mais P. avait expliqué que d’expérience – il avait enterré beaucoup de ses amis d’Act-Up – il savait que les musiques joyeuses étaient plus pénibles encore. On s’est recueilli devant le cercueil en écoutant The Sinking of the Titanic, de Gavin Bryars, superbe morceau qu’il aimait, interrompu en plusieurs occasions par le préposé du Père-Lachaise qui croyait bon de débiter d’intolérables banalités devant une foule nombreuse – on retrouvait tous ceux qu’on avait perdus de vue. G. a eu la force de demander à ses employeurs – qui les mois précédant son décès l’avaient harcelé, menacé – de partir… Et le soir, on a dîné à quelques-uns au Royal Belleville, restaurant que nous avions tous découvert, un jour ou l’autre, grâce à Jean-Philippe. On avait installé une de ses photos ramenées du Père-Lachaise sur un des fauteuils. Ça nous faisait rire de le voir là, tellement calme.


Quelques mois plus tard, G., J., P. et moi, nous nous sommes retrouvés sur l’Île de Batz pour y disperser les cendres de Jean-Philippe. C’est P., à l’époque où il vivait avec Jean-Philippe, qui lui avait fait découvrir cette île au large de Roscoff. G., J. et moi avions eu l’occasion de l’arpenter à notre tour afin d’y organiser une chasse au trésor pour un petit garçon de notre entourage. Jean-Philippe adorait cette île qui exaltait, je crois, son âme de pirate : il nous en avait montré tous les recoins, il avait évoqué ses légendes et ses drames, il se l’était appropriée sans difficulté et aurait pu facilement prétendre y avoir des ancêtres. Nous avons cette fois-ci marché longtemps sur le rivage à la recherche du bel endroit, quête tout à la fois absolument vaine et complètement essentielle...
C’est ce jour-là que j’ai eu envie de faire un petit film sur Jean-Philippe, sur tous les lieux qu’il avait laissé vide, marcher dans le souvenir de ses pas en quelque sorte et comprendre comment le décor du monde résistait à son absence.



Je sais bien que je suis parfaitement impudique et que j’aurais pu me contenter de tous les moments heureux, sans même parler de sa mort, mails il me semble que cette note était là dès l’ouverture de ce blog et que je n’ai fait que la différer.

Jean-Philippe était mon ami et sa mort, davantage que tous les épisodes difficiles de ma vie, maladie incluse, est une rupture violente, la scandaleuse immixtion de la réalité : oui, la vie continue pour nous qui restons. Cela donne le vertige. Cela révolte.

L’élection de Sarkozy l’aurait désespéré. Je me souviens qu’il nous avait accueillis en larmes le soir du premier tour de l’élection de 2002, et c’est en sa compagnie que nous étions partis, G. et moi, dans l’impatience de nos corps en colère, marcher dans les rues et grossir les rangs de tous ceux qui voyaient l’horizon s’obscurcir. L’élection d’Obama l’aurait euphorisé car il était très sensible aux symboles. Je ne compte plus les fois où je me suis dit « qu’aurait pensé Jean-Philippe de tout cela ».


Il ne s’écoule pas une journée sans que je pense à lui, et son souvenir s’impose à moi aux heures fatiguées, dans l’attente d’un métro par exemple, me laisse seul au-delà des mots.

27 septembre 2008

M.

 

Le souvenir de M. me revient toujours par inadvertance. Pour avoir évoqué Barenboïm au déjeuner avec ma tante, pour avoir traversé nuitamment, en écoutant Haendel (Xerxès), la place de la Bourse où j'avais été le chercher il y a quelques mois (la dernière fois que je devais le voir), la cicatrice s'est irritée et je suis rentré chez moi avec un sentiment de vide infini - de ces vides qui vous font penser (que ce soit à tort ou à raison n'a guère d'importance) que toutes les choses un peu heureuses, celles du présent ou celles à venir, s'y précipiteront.

Je suis resté deux ans avec M. Deux années difficiles parce que nous ne nous voyions qu'une ou deux fois par semaine, enfermés dans mon minuscule studio de Montrouge. Deux années de frustration et d'incomplétude parce que son sentiment religieux, sa culture, un sentiment de honte qu'il ne parvint jamais à dépasser, compliquaient bien des choses. Nous étions terrés chez moi car si nous avions dû nous montrer en public ensemble, il aurait eu l'impression que la terre entière le condamnait. Il ne faisait aucun doute pour lui qu'une fois rentré en Égypte, il se marierait, aurait des enfants. Et c'est ainsi effectivement que les choses se sont passées. Et je me réjouissais pour lui – avec toute la sincérité dont j'étais capable.

Et j'étais heureux, parfois, parce que je pressentais que dans l'espace congru de notre histoire, traversée de part en part d'interdits comme les boîtes de magiciens le sont d'épées effilées, il m'offrait vraiment tout ce dont il était capable – ce qui ne semblait pas grand-chose à mes amis qui me retrouvaient peinés souvent ou en proie à un doute qui m'invitait au saccage – ce qui était tout de même, je crois, beaucoup pour lui.

J'aimais sa peau, qui nous réconciliait, qui levait mes doutes dès que je le voyais allongé sur mon lit. J'aimais sa masculinité tranquille.

Parfois il me montrait le plafond blanc (les cieux) d'un doigt et me disait : « alors pour toi il n'y a rien ? ». Alors je répondais non et j'enfouissais mon visage dans son aine.

Durant les derniers mois de notre histoire, la religion devint plus menaçante encore. Certains jeux furent bannis. Le matin, il faisait sa prière, demandait pardon pour les offenses, bientôt rares, de la nuit. Par pudeur, je m'absentais ou j'allais me doucher.

Il est reparti au pire moment, entre deux séances de chimio. La veille de son départ, nous avons été nous promener au Parc des Buttes-Chaumont. Il voulait faire des photos de nous. Puis nous sommes allés sur les bords de Seine. J'étais épuisé et triste. D'une tristesse infinie. Il a serré très fort mes doigts dans sa main.



Il y a cinq mois de cela, il est revenu pour quelques temps à Paris, le temps d'un stage. Il m'a demandé de l'aider à trouver un appartement suffisamment grand pour qu'il puisse y faire venir sa femme et son petit garçon. J'ai passé quelques coups de fil à des propriétaires craintifs, j'ai tenté de faire jouer les réseaux d'amis. En vain. Je ne l'ai finalement vu qu'une seule fois, je lui ai présenté O., il m'a montré les photos de sa petite famille.

Une fois, au téléphone, lui expliquant que j'avais eu une angine et que j'étais resté chez moi, il m'a dit que j'aurais dû l'appeler, pour qu'il "vienne me soigner... ou me faire l'amour". Il est parti dans un grand rire.
Il a précipité son départ, sans être parvenu, peut-être, à trouver ici ce qu'il cherchait.

Les liens sincères que je partage avec M. se tissent autour de départs et de retours, autour de malentendus, de mots qui restent dans la gorge, d'émotions qui ne dépassent pas la pellicule de nos deux peaux. Il est parti cette fois, en se disant sans doute que je ne l'avais pas suffisamment aidé, pire, que j'étais peut-être un de ces Européens individualistes et insensibles au sort d'autrui.

Entre nous, il y a toujours eu la barrière de la langue : son français est resté mauvais. Tant que les corps étaient libres, je traçais de mes doigts des signes kabbalistiques que son corps comprenait. Mais jamais je n'ai pu lui dire le vide.

 

A M., que j'ai aimé sincèrement.

25 juillet 2008

Des vieilles et belles amitiés

Juliette dans les feuillages.jpg(8 juillet 2008)

Juliette est à l'hôpital.

Juliette est à présent ma plus vieille amie, la seule que j'ai gardée de mes 15 ans.

Je l'ai connue par l'intermédiaire de ma cousine : elles étaient dans le même lycée médicalisé. Je me souviens même précisément de ce jour-là, des vêtements (noirs) qu'elle portait, du canapé où elle était assise. Et du regard que l'on a échangé.

Juliette est née avec une double malformation cardiaque, rarissime, avec laquelle elle a dû grandir, se construire, dans une connaissance et une familiarité de la mort qu'elle a appris trop tôt à lire dans le regard d'autrui, des médecins, de ses parents.

Juliette est une grande lectrice, une grande poétesse et une grande amoureuse. Ses textes sont volontiers peuplés de petites filles perdues (plus tard, en lettres modernes où je l'ai retrouvée, elle a travaillé sur Lewis Carroll). Ses haïkus ont la légèreté des enfants graves. Une grande amoureuse parce que nous sommes quelques-uns - des garçons et des filles - à avoir peuplé, à un moment ou à un autre, son romantisme onirique.

Juliette est à l'hôpital parce que son corps se livre parfois à des caprices médicaux que les médecins sont dans l'obligation de contraindre.

Juliette, ma plus vieille et ma plus chère amie.

 

(25 juillet 2008)

Les choses s'arrangent : elle s'impatiente. D'ici quelques jours, elle va partir à Kerpape, un centre qu'elle connaît bien dans la Bretagne qu'elle aime tant.