12 juin 2009

Du voyage seul

Il y a des notes qui attendent d'être tapées et il est tard, mais je quitte à l'instant le petit prince ce soir.
Le voir parmi d'autres, le voir quelques instants seul, enfin, pèle ma nostalgie pour laisser apparaître le souvenir de ce garçon qui s'embarquait pour disparaître en mer, celui des hommes qui se remettaient à marcher, celui, enfin, des temps de la paix après la guerre. C'était comme regarder les vieilles photos d'un voyage au pied du Stromboli avec un être aimé. Certaines histoires ne doivent pas être vécues. Et toujours Kommt, Ihr Töchter à mes oreilles, sur le vélib crevé qui me ramène péniblement chez moi avec des mots fânés plein les mains.

26 mai 2009

De l'absence

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Retourner sur le chemin de la colline et veiller l'absent chaque jour. Les yeux se portent au loin, sur les contreforts de la montagne, là où la neige marque le temps. Les chiens aboient dans une autre vallée et leurs plaintes résonnent entre les arbres, courent dans les fossés.

Dans le vent glacial de l'hiver passent les bourgeons ; et les petits fruits rouges tuent parfois les bêtes dont on ne retrouve rien, sous le tapis de feuilles brunes.

À la fonte, les rus descendent en sentier jusqu'au creux de la terre et de petites araignées d'eau, venues de nulle part, du monde au ventre plein, glissent sur les mares, gobées par les grenouilles qui cherchent la force de la ponte.

Les cloches sonnent, quelque part dans les vallées, rythment nos vies de paysans, et jamais n'annoncent son retour.

 

Et il resta là dans sa cour, là où venait mourir le chemin, assis sur son banc que couvrait peu à peu le lierre ; parmi les roses trémières, les mauvaises herbes et les buissons épineux sous lesquels, un jour, il disparut.

27 mars 2009

D'un retour (forclusion III)

 

Le jeune homme s'assit sur un arbre abattu pour reposer un peu les muscles de ses jambes. Dans le ciel bleu glacé, plus un avion ne passait depuis longtemps déjà, mais il faudrait des semaines, peut-être des mois, avant que l'on ne perde cette habitude imbécile de les guetter encore, de croire les entendre.

Il huma profondément la paix retrouvée, pour être bien sûr de toujours en conserver la trace mnésique. Les villes et les campagnes se réorganisaient lentement. Au-delà des forêts, par-delà les rivières, les hommes construisaient la vie nouvelle, regardaient, tout comme lui, l'horizon victorieux. Et partout, les enfants retrouvaient les jeux de la rue, couraient pour le plaisir.

Forclusion3.JPGDes compagnons étaient partis cultiver les champs longtemps abandonnés. Il y avait tant de bouches à nourrir... Les femmes au visage maigre, les hommes dont les muscles avaient peu à peu fondu tout au long de ces longs mois, tous comptaient sur eux. Certaines usines avaient redémarré, pas toutes : on se contentait de l'essentiel.

Le jeune homme entendit, au loin, le murmure d'un chant qui s'élevait peu à peu. Un village était tout proche. Il sortit de sa poche un morceau de pain rassis qu'il faisait durer depuis plusieurs jours. Il le mâchouilla longuement, sentit le pain détrempé de salive coller à son palais, dans le bonheur renouvelé de la nourriture suffisante.

Il sortit sa flûte et accompagna le chant des villageois. Il touchait au but de son voyage : là-bas, au bout du chemin de terre qui traversait la forêt, l'attendaient les champs et quelques vieilles machines qu'on pouvait encore faire fonctionner. Sinon ? Bah, sinon, il attellerait le moins vieux des bœufs. Et si tous étaient morts, il creuserait lui-même, avec les bonnes volontés qui ne manquaient plus, les sillons de la terre. De quelles nuances de brun se colorierait-elle, quelle odeur aurait-elle, ici, autrefois nourrie de l'humus abondant ? Quels légumes, quels fruits leur offrirait-elle ?

Le jeune homme sentit courir dans ses muscles de liane l'impatience. Il rangea sa flûte dans sa poche et reprit sa route. Bientôt il repensa à son bel amour qu'il avait dû quitter au lendemain de la Révolution. Sur les fibres nerveuses, innombrables, de ses doigts, glissait la mémoire des doux cheveux noirs, le blanc de la peau. Et il lui fallut peu d'efforts pour retrouver le sel de ses lèvres.

- Quand nous retrouverons-nous ?

- Bientôt...

Et il l'avait embrassé au milieu d'une foule qui criait encore, qui chantait.

« Viens, nous devons y aller », lui avait lancé un compagnon qui achevait de coller des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Aujourd'hui la victoire, demain le bonheur » et qui annonçaient la réunion du soir dans le palais abandonné aux hommes et aux femmes.

Le jeune homme vit apparaître, après un virage, les premières maisons et lâcha un cri de surprise : une éolienne était déjà construite.

26 mars 2009

Du nouveau jour (forclusion II)


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Et puis le soleil se leva dans un ciel apaisé, sur les charniers des plaines et les vallées heureuses. Dans les forêts, ici et là, les rayons blancs frappant, à travers les branches, les jeunes jonquilles, auraient pu susciter bien des espoirs. La vie reprit son cours. Les petites choses grouillantes s'éparpillèrent dans les feuillages, les petits mammifères affamés sortirent bientôt de leurs terriers, agitaient les grandes herbes, à l'affût des proies les plus faibles, les plus fatiguées. Les oiseaux, de branche en branche, recommencèrent à piailler : les oisillons réclamaient l'insecte et le ver. L'eau - les étangs, les rivières et les mers - frémirent à nouveau de la vie. Enfin, les hommes s'éveillèrent et recommencèrent à marcher, droit devant eux, comme dans un premier jour, surpris du bruit sourd qui frappait leur poitrine, de la fraîcheur qui s'éparpillait sur leur peau, qui entrait à l'intérieur d'eux. Ils marchaient, le regard posé sur un monde neuf. Certains retrouvaient le goût de la terre ; d'autres, plus chanceux peut-être, reconnaissaient la douceur de l'eau sur les lèvres gercées. Mais tous marchaient dans l'inconnu de leur vie, de leur mémoire. Tous retrouvaient dans les torsions de leur ventre, la physiologie de la faim, dans le vent frais encore, qui caressait leurs épaules, le froid et la solitude de l'homme. Mais ils marchaient au hasard, dans l'ignorance de leur passé et des chemins qui, au-delà des collines, des forêts et des mers, conduisaient à leurs villes désertes, à des machines monstrueuses qui, certainement, les auraient effrayés. Petit à petit, chacun retrouva la parole, ouvrait la bouche, expirait l'air tiédi de ses poumons et émettait un petit cri d'abord. Ils ne savaient plus ce qu'ils étaient, s'accommodaient mal (vous plissez un peu les yeux lorsque le soleil de midi frappe votre rétine) de ce que les sens (la beauté du monde n'avait aucune réalité) leur disaient du chaos.

053.JPGEt l'on n'était pas assuré que quoi que ce soit put encore se graver dans leur cerveau.

Pourtant, une image finit par émerger d'un passé qui n'était pas le leur - mais avaient-ils seulement la notion du temps ? Deux jeunes hommes marchaient l'un derrière l'autre, et le second disait au premier, lequel tournait un peu la tête sur sa gauche (ou bien ralentissait) pour mieux l'entendre :

- Je suis là si tu veux... tu n'as qu'un mot à dire...

Celui qui marchait devant, le plus grand des deux, regardait alors droit devant lui, ses yeux fixés sur un point mystérieux de l'épais brouillard, et finissait par répondre, dans un sourire triste (et tous, à cet instant de leur unique souvenir, partageaient ce sourire qui déformait leur visage d'enfants du temps) :

- Je suis loyal, tu sais...

Le plus jeune des deux baissait alors la tête et disait dans un murmure :

- Oui, je sais...

Et tous continuaient à marcher.

23 mars 2009

D'un départ (forclusion I)


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Forclusion1.JPGEt puis soudain, il s'impatienta. Il voulut se soustraire, non sans avoir mis préalablement le feu à sa maison, avec l'idée tenace que rien ne devait demeurer. Arrivé au petit bois, celui de l'enfance et de quelques jeux heureux, il ralentit sa course et se retourna pour voir les flammes sortir des fenêtres du rez-de-chaussée. Des flammèches courraient le long de la glycine et la lumière orange dansait déjà derrière les fenêtres du premier étage.

...

Il était au bord de la falaise, son visage fouetté par le vent : il sentit le réconfort des embruns qui excitaient ses terminaisons nerveuses. Les mécanismes obscurs de la mémoire gravaient encore électriquement - et dans quel but ? -, ce que ses yeux voyaient, les informations sur la température et l'humidité, sur la fatigue de son grand corps, le bruit des vagues sur la roche. Au loin, on entendait les bruits de la guerre, bientôt ses cris.

Les ions de calcium et de potassium transmettaient dans un élan incontrôlable toutes ces données chaotiques. Et fatigantes. Les ordonnaient déjà avec un sens mystérieux, croisèrent bientôt d'autres influx nerveux.

Lui revint la conversation qu'il avait eue avec ** peu de temps auparavant.

- Je suis là. Tu ne me vois pas ? Tu ne comprends pas ma tête qui se penche ? Je marche devant toi, ma nuque est là qui attend.

- Oui...

- Tu ne saisis pas le sens de mes silences ? de mon regard qui se pose sur toi dès que je le peux ? Je t'offre davantage que la tendresse. Je t'offre... Et je sais que tu connais la magie du corps. Qu'il suffirait que tes doigts courent sur ma nuque pour que... Tu ne sais pas cela ?

- Si...

Mais le jeune homme, celui qui restait là, silencieux face à l'horizon, dissimulait faiblesse et lâcheté derrière les alibis de la loyauté, de l'amitié pour l'autre, le troisième, celui qui, si souvent encore, caressait le cou et les cheveux de jais. Silence des mots et du corps. Même si la nuque blanche le ravageait. S'il rêvait parfois (souvent) des tendresses de l'aube jaune et de la violence d'un crépuscule, de ses mains redevenues puissantes qui froissaient un peu les flancs, dévoilaient le lisse du dos. Poser la joue sur ses reins. Attendre un instant. À peine davantage.

...

Il monta dans la barque et commença à ramer avec constance : la côte s'éloigna. Mais il lui fallut de nombreuses heures pour que l'arrête de la falaise se perde dans la brume. Il s'allongea comme il put et somnola un peu. Les avions passaient au-dessus de sa tête. Il s'endormit peut-être. Peu lui importait. Son cerveau avait renoncé à tout ordonner. Était-ce la paix ? Il se remit à ramer. Quand il estima qu'il était suffisamment loin, quand il crut avoir la certitude que les courants ne le rendraient pas à la terre ferme et que son corps serait définitivement soustrait aux mains des vivants, il commença à remplir la barque d'eau.

02 mars 2009

Des rideaux tirés


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Soirée avec le Petit Prince et le Renard hier soir, le premier étant à Paris le temps d'un week-end. Je ne les avais pas vus depuis des semaines. Pas davantage que ChapiChapo, et j'ai soigneusement évité de donner des nouvelles. Et j'ai annulé toutes les invitations qui réunissaient trop de gens. Le sentiment d'extrême fatigue qui est le mien depuis des semaines me pousse à l'isolement. Je n'ai plus la force de tenir le masque 070521_r16239b_p465.jpgsocial qui me permet d'être léger, de participer bien volontiers aux joutes verbales. Ce n'est pas moi, cela n'a jamais été moi et je n'ai pour l'instant pas la force d'offrir à autrui, le confort adulte de ma supposée légèreté. Je ne m'autorise pas (et me l'autoriserait-on seulement ?) à évoquer l'impression tenace que j'ai, en tout cas dans les moments poisseux de la journée, que je vais tomber, les genoux vissés dans l'asphalte. J'ai hésité à accepter leur invitation et, jusqu'au dernier moment, j'ai été tenté d'annuler.

Sans doute avais-je un peu envie de voir le Petit Prince, de mesurer l'étendue des dégâts possibles. Et puis non, ou plutôt pas grand-chose. Le souvenir évanescent de son regard un peu dans le vide, à l'occasion posé sur le mien. J'avais envoyé un message au Renard pour lui dire que je ne voulais pas parler de moi, ne pas avoir à expliquer mes silences. Je le remercie d'en avoir tenu compte et de m'avoir offert leurs dernières mésaventures, un concret qui, ni ne m'engage, ni ne me menace, et sur lequel j'ai pu greffer mon sourire sans efforts.

Mais alors que j'écris, je ne sais toujours pas si j'ai suffisamment mûri pour ne plus me laisser durablement - et souvent tristement, il faut bien le dire, engluer dans des sentiments amoureux qui m'ont longtemps laissé désemparé, un peu plus que cela, ratiocinant, histoires qui me piégeaient, pourrissant en pied et gangreneuses. Ou bien si je déploie de tels efforts pour m'adapter à la réalité que je laisse tout filer - sans discernement, dans l'indifférence des jours qui s'accumulent - des élans de ce qu'il convient d'appeler mon âme, abandonnant et le triste et le vrai. Car tout est là, dissimulé derrière un rideau lourd : son sourire que je recherche encore.

08 décembre 2008

D'un sourire apaisé (momentanément ?)

 

J'ai vu le Petit Prince et le Renard hier. Ils m'ont un peu raconté les difficultés qu'ils ont eues à trouver, à Londres, un appartement (provisoire) pour le Petit Prince. Une collocation, une toute petite chambre. « Oh mais on pourra peut-être mettre un matelas pour les visiteurs », dit-il tendrement en renonçant à mon regard pour celui du Renard. J'ironise en disant qu'après tout, avec des attelles, les invités peuvent dormir debout appuyés contre le mur.

Le travail de la nostalgie fait lentement son œuvre. Il me manque moins. Lorsque je le vois, je le quitte plus facilement. Je ne cherche plus pathétiquement à prolonger sa présence. Et je ne cherche plus à m'endormir en pensant à lui.

Faut-il seulement me croire ?

Je dois bien admettre que je le regarde toujours avec tendresse et, quand je marche derrière lui, j'ai toujours, à un moment ou à un autre, envie de poser mes mains sur ses épaules, ou d'enserrer sa taille, et de poser mes lèvres sur son cou blanc. Mais plus nous nous connaissons et plus l'espace réservé à ces fulgurances sentimentales se réduit.

Alors qu'ils insistaient pour que je les accompagne à un dîner où j'étais initialement invité et auquel j'avais renoncé pour cause de préparation de mon oral, j'ai refusé sans pincement au cœur. Et je suis rentré chez moi sans me retourner tristement.

11 novembre 2008

D'un samedi acidulé comme un bonbon chimique

J’ai pu passer des samedis soirs terribles à me morfondre, à ne pas savoir quoi faire de mon corps que je laissais avachi sur mon lit, à déambuler sans but sur internet, à n’avoir le courage de rien. Et puis, par une mystérieuse combinaison de choses, malgré le froid, l’air et le corps sont légers ce samedi ; l’envie de me vider la tête de la thèse a de très loin compensé la fatigue du corps et de l’esprit. Au Rex, sélection de courts-métrages gays au Festival gay et lesbien où je n’avais pas mis les pieds depuis huit ans. C’est plutôt mauvais… enfin pas toujours : parfois, c’est mauvais ET prétentieux. On a du mal à sortir du cinéma par et pour les gays. Beaucoup de thèmes éculés sur l’air de « Oh là là, on est prisonniers de nos désirs et l’amour, c’est peut-être autre chose qu’un TTBM bodybuildé, etc. ». Peu de cinéma donc, et pas grand-chose à sauver, hormis un film islandais qui parle d’autre chose que de pédés métropolitains chargés de com’ et/ou clubbers. Ce n’est pas écrit depuis le champ parfaitement lissé d’une homosexualité qui croit avoir inventé le désir le jour où François Sagat a abandonné sur caméra DV sa première éjac’ faciale.
Entre les films, je me moque gentiment du Petit Prince qui a cru pouvoir se faire pardonner auprès du Renard le silence de ses mails durant deux jours en lui offrant des « Choco love ». On sort du Rex, on prend les Grands Boulevards, je les abandonne un moment pour repasser chez moi, convaincre O. de venir dîner avec nous. En vain. On s’installe dans un Japonais traditionnel de la rue Sainte-Anne. J’avais déjà vu, à l’anniversaire du Petit Prince, X. qui prend place en face de moi. Le Renard parle d’une « émission formidable » sur les « expériences de mort imminente ». Ça sent à plein nez le grand délire imminent ! Et je n’ai encore rien entendu… J’endosse sans trop de difficultés, au nom de la nécessaire répartition des rôles en groupe restreint, mon personnage de sceptique ricanant – et je parle de certains neurotransmetteurs potentiellement lâchés au moment de passer de vie à trépas, d’activités chimiques ou électriques, que sais-je encore… on me précise que certains ont vu des choses très étranges cachées sous le lit qu’ils n’auraient évidemment pu voir sans quitter leur enveloppe corporelle. Je trouve assez admirable la curiosité d’un primo-décédé qui le conduit à immédiatement aller voir sous le lit si j’y suis. On se méfie des hommes et des femmes de ménage ? on compte les moutons de poussière ? on cherche la petite monnaie pour payer Charon ? « Mais c’est prouvé ! » Alors, si c’est prouvé…
Et puis la conversation dérive sur l’âme, et là, je me rends bien compte que je glisse dans une dimension parallèle… « N’as-tu donc pas peur du jugement dernier ? Tu sais, il faudra que tu ailles vers la lumière, parce qu’il n’y a pas d’alternative : ce sera l’enfer sinon ! Et moi, je ne veux pas que tu ailles en enfer ! »
Oh my god… OH… MY… GOOOODDDDD !
Le garçon charmant, plutôt mignon, travaillant dans la finance, et qui m’a glissé quelques instants auparavant qu’il n’avait pas « baisé depuis une éternité », est croyant, pratiquant et en veut au salut de mon âme. Pincez-moi, je rêve.
Je respecte la foi d’autrui, parce que je suis gentil et bien élevé. Mais je dénie à toute divinité le droit de me juger et de m’envoyer, soit en enfer, soit au paradis. Je refuse en bloc. Je dis non : je veux le néant, son silence. Je veux que la patiente combinaison d’atomes qui fait que je suis moi se désagrège pour se recombiner en autre chose, au gré du vent. « Mais nous n’avons pas le choix… », précise-t-il. Les théories de l’évolution ? oui, peut-être, pourquoi pas, mais il doute que l’on ait à ce point des liens de parenté avec les singes. « Tu descends peut-être du singe, mais moi pas ! », disait (je crois) la grand-mère d’Yves Coppens à son petit-fils. Je me garde bien de le lancer sur la possible coexistence des dinosaures et des humains – ce que « démontre » sans rire le musée  américain du créationnisme. À l’occasion, il sous-entend bien des choses sur des expériences mystiques qui auraient affermi sa foi… Je ne relève pas. Par curiosité : son envie d’en parler l’emportera-t-elle sur la mise en scène du mystère ? Et puis non.
Je sors fumer une cigarette avec le Petit Prince. J’en profite pour lui poser une devinette : « on retrouve dans la glace un homme et une femme et on a la preuve qu’il s’agit d’Adam et Ève. Pourquoi ? ». Une chance, il ne la connaît pas (pourtant…). Oh, une jeune fille charmante qui passe. Je la hèle, elle se retourne et peine à me reconnaître. Je l’ai rencontrée il y a quelques mois, chez nos amis communs du sud-ouest. On discute un peu. Pas longtemps : ses amis l’attendent.

Direction le Marais pour y retrouver ChapiChapo et un de leurs amis, peut-être les Maudites femelles… si elles réussissent à s’extraire du canapé où, dit-on, elles se sont enfoncées à la faveur d’une séance diapo chez un copain. (On ne les verra pas, Yohanna m’envoyant un sms à deux heures pour m’annoncer… qu’elle dort !). On se retrouve au sous-sol d’un bar. Ça danse, ça se déhanche – mais pas trop de show-off. Je joue à un gangsta entouré de ses bimbos : ça leur prend comme ça, ils se lèvent et m’entourent en prenant des postures suggestives. On me regarde avec attention : qu’est-ce qu’il y a chez moi ? pourquoi est-ce qu’ils font ça ? Et puis je me prends au jeu. Furieuse envie de faire n’importe quoi. Le Renard me regarde avec insistance (le Petit Prince se joint à lui) et secoue le doigt, en signe de réprobation, comme une vieille institutrice : un bel homme aux cheveux grisonnants s’est approché et me regarde avec... gourmandise ? concupiscence ? sympathie ? Et moi, comme une dinde de 15 ans ou un pédé de 20, je n’ai qu’une envie : ricaner. Je lui tourne le dos, y compris pour éviter le danger. Apparemment, Dieu a voulu me tenter ce soir, m’envoyer des épreuves – et par deux fois. Ouais, ok, je vous prends à témoin pour ce petit replâtrage narcissique. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. C’est fini. Ce d’autant que j’ai résisté et que je me suis délivré du mal en achevant de me ridiculiser sur Marcia Baïla. Mais on est des vieux : il est deux heures, on a tous des tronches de citrouille et nos pantoufles de vair/verre sentent l’internat. Un dernier verre avec le Petit Prince et le Renard. Le premier rentre à Bruxelles le lendemain. Je convoque mes dernières forces pour rentrer à pied. Heureux de cette soirée. Apaisé, réconcilié. On a fait les fous. J’ai bon espoir pour le futur tant que je les aurai auprès de moi tous ceux-là qui comptent infiniment.

09 novembre 2008

D’une note à l’autre

IMG_4854.JPGIl ne faut pas se méprendre, malgré ce que le ton de la note sur Bruxelles laissait entendre, j’ai vraiment passé un bon moment la semaine dernière. Si le temps se livrait à des caprices que l’on est tout de même en droit d’attendre un week-end de 1er novembre, j’en ai bien profité. Comme de juste, nous n’avons pas fait le tiers de ce que nous avions prévu : les musées sont passés à la trappe (Bouddha attendra), de même que (fort heureusement de mon point de vue), la Démence, LA soirée gay de Bruxelles où l’on vient par cars entiers des pays frontaliers. Foule invraisemblable et une Brigitte Fontaine locale – même timbre de voix, mêmes substances psycho-actives – qui s’obstine à demander ce que nous faisons tous là (« on vient chercher nos coupons de pain, mon chou, c’est la crise ! »). On a préféré renoncer pour (re)découvrir Bruxelles de nuit et nous échouer dans un café. Ça fait bizarre de fumer dans un café à présent. Délicieux.
Le lendemain, nous avons flâné dans le quartier des Marolles, quartier historique du poulbot bruxellois, du jeune Spirou et de quelques autres, (à présent ?) temple de la brocante et des objets rituels du monde entier. Est-ce là-bas que Tintin y avait acheté sa maquette de La Licorne ? Bali est une boutique assez extraordinaire : sur quatre étages, encombrés au-delà du descriptible, masques, statues, instruments de musique s’entremêlent, se toisent, se sourient – bronches souffreteuses et maladroits s’abstenir : on y respire une poussière millénaire de bois, de pierre, de vieilleries.

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Légende : Tintin et le Capitaine Haddock tentent de s'échapper
mais le méchant docteur Müller a loué un engin de chantier pour les attraper.
Heureusement, ils s'en sortiront, cette fois encore.


Quelques plats typiquement bruxellois (harengs, choux, fromage) et regarder passer avec familiarité l’âme bruxelloise une chaise sous le bras, un tableau, une roue de carriole, et écouter parler Patricia, avec son accent que je me suis plu à imiter, de ce « pays de Cocagne ». « C’est le bonheuuuuurrrrrr ! ». On a évoqué le soir les difficultés anciennes du pays, les terribles appétits flamands. Et pourtant. Dans la petite boulangerie, au pied de l’immeuble du Petit Prince où j’allais leur acheter des pains au chocolat au terme de mes promenades solitaires et matinales, j’ai été étonné de voir que la commerçante (francophone) ne savait ou ne voulait parler flamand à un petit monsieur qui lui-même semblait peu à l’aise avec le français. Étonné car, rappelons-le, bien qu’à majorité francophone, Bruxelles est en terre flamande. On accable beaucoup les néerlandophones – et en raison, compte tenu des méthodes inquiétantes de certains de leurs élus – mais je crois que les francophones ont un souverain mépris pour cette langue qui n’est pas tout à fait du néerlandais.

 

Coup de téléphone dans le Thalys qui me ramène à Paris (après une dernière matinée, passée seul à essayer de m’égarer) de Lancelot qui est de passage à Paris en compagnie de sa moitié. Il fait beau, j’ai envie de prolonger un peu les vacances, occasion donnée par un verre en terrasse. On s’épargne le temps de l’apprivoisement (il l’a très bien dit), celui de la surprise et de la crainte (« mon dieu, qu’allons-nous nous dire ? »). En une minute, tout se confirme : c’est un fieffé sacré charmant bavard, il ponctue les silences d’une petite expression dont je ne me souviens pas (« bah voilà » ? « voilà voilà » ?). Ces yeux rieurs sont couvés avec bienveillance par Tinours qui doit s’amuser (c’est déjà bien qu’il ne lève pas les yeux au ciel !) de nos histoires de blog. C’est agréable de discuter à bâtons rompus en sentant chez lui une évidente générosité, celle d’être disponible à l’autre, à l’écoute, avec gentillesse et vivacité. Ce fut une façon bien agréable de conclure ce week-end avant la soupe à la grimace qui m’attendait le lendemain (et que j’ai dû finir avant de sortir de table…).
À la revoyure, chevalier du sud !

01 novembre 2008

D'un retour à Bruxelles

Angelo.jpgCela faisait presque dix ans que je n'étais pas revenu à Bruxelles. J'y ai retrouvé, le temps d'un long week-end, le Petit Prince en compagnie du Renard, de ChapiChapo et de P. Comme je l'expliquais à ceux qui voulaient bien l'entendre – Yohanna, G. et Lancelot – ce voyage devait signer la dernière étape du délitement de ce sentiment tendre et impérieux qui s'est imposé à moi voici quelques mois. La parenthèse se referme en un terrible ciel blanc de novembre. Charge à moi de faire en sorte que le ciel blanc ne descende pas sur mon horizon, bas comme une brume lourde, au point de me laisser démuni un peu plus, et triste, triste au point de vouloir tout renier.

Et je lutte. Je lutte et je fais le clown, ce soir comme jamais, en grimaces et facéties, en bons mots et loufoqueries, chez P. qui a eu la gentillesse de nous inviter à dîner. L'image était fausse, toujours, toujours fausse. Et j'aurais voulu marcher avec le Petit Prince près de l'étang, m'asseoir avec lui dans l'herbe humide, lui dire des choses un peu bêtes, depuis un temps qui reste à advenir :

– J'ai été très amoureux de toi, tu sais. J'ai voulu embrasser tes mains, je ne sais pas, tes paupières. Poser ma joue contre ton ventre.

– Je ne l'ai pas su, je ne l'ai pas vu. Pourquoi ne l'ai-je pas su ?

Il y a la vanité de préférer le confort de l'amitié à l'écueil de l'amour, et d'en tirer fierté.

Que l'on ne se méprenne pas, j'ai passé un très bon week-end mais la Belgique, au moment où j'écris ces lignes, éveille en moi une nostalgie de grand nord.

La Belgique, c'est G. et moi. Je lui en veux un peu d'avoir pu y retourner sans moi. Bruxelles, c'est G. et moi, ou bien le Petit Prince et moi qui essaie – vous me croyez n'est-ce pas ? – d'être un ami et de me réjouir de l'être.

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