04 décembre 2009

Je suis vivant dans ma tombe

9782842611873.jpgJ'ai poursuivi mon cycle James Purdy par la lecture de Je suis vivant dans ma tombe.

De retour de la guerre du Pacifique, un soldat au visage et au corps déchiqueté, à la peau couleur de « mûre écrasée », s'installe dans la maison de son grand-père et entreprend de courtiser la jeune veuve qu'il a connue avant la guerre, au moyen d'une correspondance douce et culpabilisante, dans un mécanisme un peu pervers : lui, le monstre, est aussi le valeureux vétéran de guerre et n'ose s'adresser à elle qu'en sachant impossible d'être aimé en retour.

Il a à son service un jeune Noir chargé de lui faire la lecture, et un jeune type venu d'un autre État, au passé trouble peut-être, attentionné et même un peu plus.

Qui aime qui ? Qui croit aimer ? Qui désire qui ? Au-dedans, le trouble s'installe. Au dehors, un cyclone menace, et la veuve dont le regard s'attarde lourdement sur le beau visage du jeune homme chargé d'acheminer les lettres.

Difficile de juger du style pour un roman traduit, mais derrière un phrasé limpide, le rythme est tendu et la tension palpable.

25 novembre 2009

James Purdy, Chambres étroites

1b110e74b886c15780ab7baf2ad36f8a-300x300.gifSidney sort de prison et retourne chez son frère avec le poids d'un crime qu'il ne s'est pas pardonné et des goûts sexuels que la prison a confirmés. Il accepte un emploi reconnu par tous comme dégradant de garde-malade auprès d'un jeune type devenu mutique et atonique après un accident dont il fut responsable et qui coûta leur vie à ses frères et à son père. Un autre rôde, le fondeur, manipulateur et obscène...

 

Un après-midi, une semaine environ après la visite de Vance, Mme Vaisey, pleine de sombres pensées, distraite et sachant à peine ce qu'elle faisait, avait monté sans bruit l'escalier. La porte de la chambre de Gareth était ouverte, et le grand rideau flottant, pareil à l'une des robes en brocart ancien de la mère d'Irene, palpitait dans la brise pré-crépusculaire. Elle regarda à l'intérieur. Elle s'attendait aussi peu à e qu'elle vit qu'à reconnaître son propre visage et son propre corps dans son cercueil. Sans savoir ce qu'elle faisait, elle entra dans la chambre.


A cause des non-dits, des rapports de force érotiques et sentimentaux, on pense à Tennessee Williams. Le magnétisme sexuel qui jette à genoux les jeunes gens de ce livre, blessés, jaloux ou revanchards, est d'une crudité étonnante. Une vision pessimiste de la sexualité et du désir - malgré les promesses de rédemptions qui n'apporteront jamais le bonheur ; au mieux la connaissance de soi, celle qui vous éclate au visage avant de mourir. L'incipit nous le dit : « L'embryon humain est roulé en boule, les narines entre les genoux. A la mort, la pupille s'ouvre toute grande. »
Quelques scènes hystériques - le viol sur la tombe - tellement assumées par l'auteur et les personnages,qu'on ne peut que s'incliner et y lire le degré zéro du plaisir. Chaque tentative de compréhension des événements et des désirs jette les personnages aux antipodes de leur raison. On les voit se débattre, creuser leur déplaisir et leur peine avec un acharnement terrible. Comment ai-je pu passer jusque là à côté de cet auteur ? (c'est le Philosophe qui me l'a conseillé.)
James Purdy, Chambres étroites.

09 novembre 2009

Gentil Bébé

9782752900401.jpgJ'avais acheté ce livre il y a plusieurs années à la suite, je crois, d'une courte critique dans le Monde des livres. Et comme bien des livres ici, il avait erré de pile en pile faut d'avoir été largement entamé dans les heures qui avaient suivi.
Les premières pages de Gentil Bébé, de Leon Rooke, baignent dans une ambiance qui n'est pas sans évoquer Sanctuaire, de Faulkner, auquel l'auteur est d'ailleurs volontiers comparé. Dans un coin des Appalaches et dans les années sillon de la crise de 29, Toker, un type du coin marche de baraque en baraque, avec dans les bras le bébé qu'il vient de trouver et qu'il essaie de refourguer aux attachants paumés de sa connaissance qui parsèment le paysage vallonné. Une belle femme, sensuelle et sauvage, qui vit seule et désigne à un Toker ahuri (et le bébé rit allongé sur la terre), une souche d'arbre où se niche la source de sa violence à elle ; trois vieux hurluberlus qui, dans l'épicerie que tiennent l'ami Cal et sa femme, terrassent l'absurdité du monde de leurs rires et ressassent leur passé mythique - leurs heures de gloire et leurs conquêtes ; et quelques autres qui errent sur les chemins.
L'Amérique qui a vu naître le bébé, orphelin de mère - et son père rôde, prédicateur fou, pour peut-être finir le boulot - est un pays en vrac à hauteur d'homme, que tente d'adoucir quelques personnages dont les failles ou le cynisme se muent parfois en tendresses ; faut dire que leur en imposent l'infinie patience et la force de Toker, son bébé sous le bras, son attachement grandissant.


Moi, j'avais plutôt un faible pour les Dewswop, dit Trout. Même qu'une fois j'm'en suis tapé une sur un arbre - un grand chêne, c'était. La branche a cassé et j'ai bien failli m'rompre trois membres.
Et y en a un des trois qu'il a jamais fait réparer, dit Wallace. Il est obligé d'le secouer pour le remettre droit chaque fois qu'il le sort pour pisser.
Eh ben moi, j'ai jamais eu c'genre de problème, dit Hindmarch. C'qui m'a pas empêché d'l'avoir une fois dans l'plâtre pendant plus d'un an. Pour vous donner une idée de ce dont elles étaient capables, les p'tites Dowdy dont j'vous cause.
Ils continuèrent à bavarder à voix plus basse, penchés tête contre tête comme des érudits médiévaux glosant sur un grimoire, ou comme des orpailleurs en haillons courbés sur la batée, comparant les mérites respectifs des Dewswop et des Dowdy et dressant l'inventaire des lieux le plus insolites où ils avaient eu jadis l'occasion de pratiquer l'acte de chair.
J'parie qu'vous l'avez jamais fait dans un moulin, vous autres, disait l'un. Voyons que j'me souvienne, je l'ai aussi fait sur une charrue, derrière la mule, sur une vieille souche, sur une clôture en cèdre, à vélo, dans un grenier à blé en plein mois d'août, dans une mare remplie d'grenouilles, en pleine nuit dans un marécage avec un sanglier qui m'boulottait l'pied gauche, sur une balançoire au milieu d'une tempête de neige, à dos d'âne sur la route no 5 pendant un ouragan. Tu peux en dire autant, toi, Trout ?
Rires de poules enrouées.
Sarah, la femme de Calvin, apparut au fond, dans l'encadrement de la porte qui menait à ses appartements, et balaya d'un regard peu amène la boutique jonchée de détritus divers.

22 octobre 2009

L'Âge d'homme

Ai relu le petit livre de Michel Leiris, L'Âge d'homme, que j'avais lu en diagonale à la fac. Récit autobiographique à une époque où l'on pouvait encore en écrire avec une acuité terrible dans le regard posé sur notre mesquine condition humaine, loin des (auto-)portraits hagiographiques et « mythogénétiques », loin de la complaisance du portrait que l'on a beaucoup rencontrée depuis, encore plus loinde l'écrivain qui s'est souvent attaché à obtenir la sympathie du lecteur. Les petites bassesses, les petites grandeurs sont relues à l'aune de concepts psychanalytiques encore innocents, qui plaçaient la sexualité et la mort au creux métaphorique et non au cœur. Un destin qui se place également sous les auspices structurants et drainant des grandes figures tragiques de notre mythologie.

Les mots de Leiris sur l'amour et les lâchetés sont de ceux que je veux garder par devers moi, pour les reprendre lorsque la honte et l'insécurité sont trop pressantes.

 

Car j'aurais peine à énumérer tous mes déboires : velléités premières d'amour pour des fillettes auxquelles j'avais tôt fait de renoncer même si elles se montraient conciliantes, parce que je n'osais rien leur dire, ou que j'en avais honte ne les jugeant pas assez grandes et préférais m'adresser à des filles nubiles qui me traitaient comme un enfant ; tentatives plus précises telles que celle avec cette grue en compagnie de qui mon père m'avait rencontré, ou mon initiation manquée au bordel quand, sans être parvenu à mes fins, j'étais redescendu vers mes compagnons et m'étais dit « déshonoré » ; événements dérisoires qui servaient de pâture à ma sentimentalité larmoyante, telle l'histoire de cette camarade - roulure de bar - qui m'avait un jour prêté dix francs et que j'avais baisée sur la bouche enivré à l'idée que j'étais un maquereau, ou telle encore la rencontre auprès de Tabarin - un soir que je traînais avec d'autres garçons - d'une femme qui nous avait donné les cigarettes dont nous manquions, ce qui m'avait ému aux larmes ; filles délurées que je ne courtisais qu'en paroles (alors qu'elles attendaient de moi un manège plus précis) ou que je ne faisais qu'embrasser (l'une notamment, qui m'aimait bien - je l'ai appris plus tard, quand elle mourut tuberculeuse - mais dont je ne fus jamais l'amant parce que son dévergondage me faisait redouter d'être trahi et bafoué) ; cocktails nombreux payés à des catins dont j'obtenais à peine quelques caresses ; noires saouleries à plusieurs dans des chambres d'hôtel d'où je ressortais toujours vierge ; coucheries enfantinement quémandées et toujours éludées ; flirts avortés.

01 octobre 2009

Taxi

000391187.jpgC'est à se demander si l'humour n'a pas été inventé en représailles à l'administration. Les Égyptiens, qui ont largement contribué à l'invention de cette dernière - les scribes consignant soigneusement et l'histoire « officielle » de Pharaon et sa comptabilité - ont la réputation d'être un peuple prompt à tourner en dérision les dysfonctionnements du monde, du monde bureaucratique en particulier (retards en tous genres, décisions arbitraires voire ubuesques et bakchichs) et à n'accorder qu'un respect relatif qu'aux grands de ce monde. L'écrivain Albert Cossery racontait qu'un jour, les villageois avaient élu un âne...

Les personnages de taxis qui se succèdent dans le petit livre de Khaled Al Khamissi ne trahissent pas une tradition qui mêle énervement quasi-permanent (et légitime) et résignation, dérision fataliste et menace sourde. Ces petites scénettes de quelques pages, inventées de toutes pièces peut-être, mais certainement largement nourries de l'expérience d'un narrateur passager curieux du monde et de sa marche, sont très souvent de petits bijoux d'humour : on y trouve la trace d'une sorte d'universalité de l'absurde.

Pour autant, les textes ne sont pas toujours drôles. Ainsi lorsque sont rapportés les propos outrageusement misogynes et religieux d'un chauffeur dont on peut craindre qu'il finira par égorger une jeune fille qui paiera pour toutes les autres. En Occident, elle devra se contenter d'être violée et peut-être enterrée vivante par un de nos serial killer (ce que je veux dire, c'est que, selon moi, le fait religieux ne précède pas la haine de la femme, il l'organise, tout comme la psychopathie). Ou quand l'on devine que l'implacable mouvement de l'Histoire (crise économique permanente, décisions gouvernementales visant à enrichir plus particulièrement certains amis, élite riche, très riche, tandis que croupit une partie de la population que ne distraira plus longtemps la cohorte des touristes marchandant tout, diktats occidentaux, culturels et politiques...) finira par pousser une population désespérée dans les bras des vendeurs de vierges par lot et de vallées vertes.

Mais l'impression qui se dégage de ces pages n'est pas celle-ci : la menace est diffuse, le sens aigu de l'absurdité et du plaisir du rire l'emportent encore.

 

J'y suis donc allé le lendemain et me suis adressé au fonctionnaire chargé des attestations. Il a calculé combien je devais payer et m'a dit « Va payer et reviens me voir. » Je suis allé à la caisse ; je ne vous dis pas la queue. [...] Elle m'a dit d'aller voir Mme Truc et Mme Truc m'a dit d'aller voir Mme Machin. [...] Je suis entré dans le bureau de la présidente mais elle était aux toilettes. J'ai attendu qu'elle revienne... En vain. Je me demandais si elle était en train d'accoucher... [...].

Je suis allé le lendemain au syndicat à Abdou Pacha. Salam Aleykoum... Aleykoum as-Salam... J'ai donné mes anciennes cartes au fonctionnaire qui m'a réclamé cent cinq livres. Je lui ai demandé : « Pourquoi cent cinq livres ? » Il m'a répondu : « Ca a augmenté. Vous n'êtes pas au courant ? » Je lui ai répondu : « Non, je vous jure, personne ne m'a rien dit. En général, ils me cachent ces choses-là parce que je suis cardiaque. » Il m'a dit : « De toute façon, c'est affiché au mur, là, devant vous. Allez voir. » Je lui ai dit : « D'accord » et suis allé voir la feuille accrochée sur laquelle était noté quatre-vingt-trois livres.

 

28 septembre 2009

Les couloirs du temps

2268052540.jpgDe Iouri Mamleïev j’avais lu, il y a quelques années, Chatouny, une galerie de personnages hallucinants et cinglés (ou hallucinés et cinglants ?). Rien de comparable toutefois avec ceux des Couloirs du temps et qui participent largement au statut accordé à l’auteur de maître de la littérature grotesque dans la Russie contemporaine. Dans un abri souterrain, quelques vieux hirsutes qui végètent dans un au-delà du monde, réduits à leurs stéréotypies comportementales : parmi eux, l’un ne cesse de mourir puis de ressusciter à force d’auto-tendresse ; le Chuchoteur profère sur l’état du monde de mystérieuses sentences ; Nikita, curieux mélange d’en-deçà et d’au-delà (d’où – c’est-à-dire de quels temps – vient-il ?), force l’admiration et la curiosité de Marina, disciple d’un staretz moderne qui professe la mystique d’une dilution du Soi. Et Pavel, qui croit devenir fou après sa chute dans une faille spatio-temporelle au cours de laquelle il a rencontré ses parents sans s’en rendre compte alors, et a mis une fille enceinte. Mamleïev salue la tradition typiquement russe des cercles littéraires et métaphysiques, relit ses classiques – y compris soviétiques (les personnages du souterrain évoquent ceux de La Fouille, de Platonov, que l’auteur cite d’ailleurs). Mais à l’autre bout de Moscou, un vieillard qui n’a nullement l’intention de devenir cacochyme, surgi d’un autre temps lui aussi, dirige une société secrète et manipule le matérialisme pour le triomphe d’une réalité biologique qui reste à écrire. L’horizon ? la fin du temps, l’immortalité de l’homme. Une autre fin de l’Histoire en somme. Pour cela, il faudra tuer, dans le passé, dans le présent et dans le futur – si tant est que le temps ait encore un sens – tous ceux des intellectuels et des prophètes qui agitent l’invraisemblable bouillon d’où émerge toujours, en continu, la spiritualité. La belle ironie russe, ce mélange extraordinaire de bouffonnerie et de gravité, comme si les pires problèmes arrivaient avec le deuxième verre de vodka et se réglaient avec le troisième, ou l’inverse, en attendant l’anéantissement du Soi, de l’Être ou même du Tout.

22 septembre 2009

Asteraï

9782742783533.jpgUn petit village de Beita Israel (Falasha est un peu péjoratif) en Éthiopie. Le temps qui s'écoule au rythme des traditions millénaires, peut-être sont-elles « altérées », peut-être intactes, telles qu'à la première aube qui a suivi l'alliance de Dieu avec son peuple élu.

Asteraï, d'Omri Teg'Amilak Avera, est un joli roman initiatique : le jeune héros, un petit berger du nom de Petgu, a un don et, guidé par sa grand-mère, apprend à écouter et comprendre les paroles poétiques, quelquefois prophétiques, de l'Asteraï, l'oiseau qui accompagne son peuple depuis leur arrivée en Éthiopie.

Et puis un jour, la promesse millénaire se concrétise : le retour en Israël. On revend tout et on part à travers prairies et déserts. Certains meurent d'épuisement, d'autres attaqués par les bandits, et la marche des cadavres reprend dans les camps soudanais où prolifèrent les maladies. Enfin, les Beta Israel finissent par retrouver la terre dont la promesse donnait un sens même à leur vie, découvrant tout à la fois la technologie d'une société moderne et le regard souvent méfiant que l'on porte sur eux : ces Noirs, avec leurs fêtes différentes, leur dénuement qu'ils semblent vous renvoyer dans la figure, sont-ils de vrais juifs ? Les Rabbins s'interrogent, proposent de les acculturer pour en faire de vrais... juifs ? Hébreux ?

Les liens deviennent lâches, la foi s'altère et l'on n'entend plus les conseils de la grand-mère, un peu sorcière qui, trop vieille, est restée au pays. On n'entend plus non plus les paroles mystérieuses de l'oiseau. À moins que ne surgisse du passé éthiopien une vieille promesse faite, celle de planter quelques graines au pays des premiers prophètes...

Il y a quelques faiblesses dans ce roman, lors des retrouvailles israéliennes notamment avec l'oiseau dont le mysticisme ressemble à celui des vieux sages incompréhensibles (sauf par un héros qui connait déjà la fin) que l'on trouve dans tous les romans d'Heroïc Fantaisy : l'adjuvant tout-puissant qui m'agace toujours un peu. Mais les pages qui décrivent les légendes, les rites de purification et le voyage de retour, et celles de l'arrivée en Israël, au terme des opérations Moïse et Reine de Saba, l'émerveillement, les désillusions, puis le silence intérieur des plus vieux, sont magnifiques.

 

"Il atteignit les hauteurs avec ses chèvres et aperçut alors le mont de l'Adoration, couvert de blanc. C'était la foule de pèlerins vêtus de tuniques blanches, qui affluaient de toutes parts. Petgu s'assit sur un rocher et tendis que ses ch-vres broutaient les feuilles d'un buisson, ils regarda, hypnotisé, la montagne dont la blancheur ne faisait qu'accentuer la sainteté de la fête.

Autrefois, avant de devenir berger, le jour de la fête, il grimpait sur la montagne avec son père, et l'espace résonnait des mots de la prière pour Jérusalem.

Soudain un Asteraï se posa à côté de lui. Ils s'observèrent pendant un moment, puis l'oiseau s'envola et disparut. Quand donc viendrait le jour où il pourrait converser avec un Asteraï, comme grand-mère Azaletch le lui avait promis, se demanda-t-il, et il leva les yeux vers le mont de l'Adoration."

21 septembre 2009

Yanvalou pour Charlie

La lecture de Yanvalou pour Charlie, de Lyonel Trouillot, m'a rappelé mes cours de littérature et l'antagonisme qui opposait souvent Marie Depussé et Evelyne Grossman. De la première, entre mille choses, je retiens le plaisir du texte et celui que l'on peut trouver à s'attarder modestement sur certains mots (Duras), sur une syntaxe qui s'affaisse pour désigner au lecteur la personnalité abîmée des personnages, les failles du corps toujours dicibles et la toute-puissance de la vie, du désir (Jouve). Les moments lacaniens dans les salles surchauffées et son rire-sanglot. Les verres bus au café en sa compagnie et la littérature passée au prisme de la vie. Ou l'inverse. De la seconde, je retrouve la rigueur qui contraignait la vulgarisation des concepts psychanalytiques, l'écriture de l'abjection (Céline), le Moi psychotique des personnages (Beckett) et l'intelligence précieuse de ne pas réduire les textes à des aspects tracés à grands traits. Les salles surchauffées des sous-sols de Jussieu, sans fenêtres, et son sérieux qu'elle n'abandonnait jamais (je crois ne jamais l'avoir vue sourire).

 

yanvalou-pour-charlie.jpgUn garçon pauvre débarque dans la vie d'un jeune avocat de Port-au-Prince au prétexte qu'ils viennent du même village. Le temps et la distance s'abolissent, sitôt le prénom secret prononcé, dans le regard de l'adulte indifférent au monde, posé pourtant un instant, finalement très bref, sur cet autre lui qui a suivi une histoire différente - tant que ça ? Les voix de chacun des personnages se font entendre. Celle de l'enfant, Charlie, dit la vie (l'amour et la mort) sans jamais entraîner l'auteur dans le roman à thèse. Elle est triste pour le lecteur qui mesure la distance à l'enfance rêvée. Pour être honnête, elle a des sonorités de belle gravité, celle des enfants contraints à grandir contre le désespoir.

Mais de toutes les voix, c'est celle de la mère-sœur qui m'a le plus bouleversé, parce qu'elle se veut irrémédiablement du côté de la vie, celle du premier cri poussé, celle qui s'arc-boute dans la violence du monde (boue et sang mêlés) :


« Là-bas, dans la cité, la femme s'avance vers cette douleur qui roule par terre, se relève, se cogne contre les murs, détruit tout, blesse, déchire le corps qu'elle habite sans que le cumul des blessures suffise à l'en extraire. La femme se jette contre ce corps-cri, cette plaie vive en mal de dur contre quoi se cogner à nouveau, encore et encore jusqu'à ce qu'une douleur en tue une autre, jusqu'à ce que la douleur des chocs répétés exclue toute pensée, toute autre réalité. L'ex-dealer devenu suiviste et ne sachant plus ni qui il est ni ce qu'il veut continue de se frapper le front contre les murs, de se frotter le visage contre les bloc, de taper du poing sur tout, ses doigts craquent, se brisent, son front saigne, son visage est lacéré par les grains des blocs [...] et elle oublie sa honte, la cicatrice sur sa joue gauche, plonge vers ce corps qui la rejette, elle se cramponne, se bat contre les bras qui la repoussent, la frappent, frappe-moi mon fils, frappe-moi, laisse-toi aller, frappe-moi jusqu'à consolation, tes coups ne font pas mal, les enfants ils trépignent quand ils sont en colère, c'est normal, les enfants ils pleurent quand ils ne savent pas quoi faire, c'est normal : Pleure, trépigne, déchire, redeviens un enfant. »



13 septembre 2009

Loin des bras

Voyage de retour miraculeusement parfait : pas de panne de caténaire, de vache écrasée, de mômes mal lunés, de Stéphane. Vieil adolescent blond à l'allure très romantique assis à côté de moi, mais autres temps autres mœurs : au lieu de lire Goethe, il feuilletait, entre deux assoupissements, le No Logo de Naomi Klein.

9782742785353.jpgEntre deux pauses chocolatées, j'ai commencé (et pratiquement terminé, à mon arrivée à Paris-Montparnasse-assurez-vous-de-n-avoir-rien-oublié-dans-le-train) Loin des bras, de Metin Arditi. Écriture sans style (j'écris cela sans faire le malin), très dialoguée, mais ambiance poisseuse, un peu macérée, donc terriblement intrigante : la vie et les mœurs d'enseignants au passé trouble dans une très chic école privée suisse (dont la devise est Tu deviendras), un peu chancelante depuis le décès de son fondateur. La menace sourde d'une faillite du prestigieux établissement, ou celle des petites vies dépenaillées - les jeunes pensionnaires, gosses de riches abandonnés là, les professeurs aux blessures suintantes, aux mythologies personnelles intenables. Le roman se lit avec un réel plaisir, notamment grâce à ces portraits sincères de personnages pas toujours sympathiques et que l'on chasserait volontiers d'un adjectif. Mais on ne le fait pas.

27 août 2009

Firmin

Firmin.jpgFirmin est un petit rat pas comme les autres. D'une part, parce qu'il a bénéficié d'une campagne promotionnelle assez exceptionnelle (on a vu sa bobine jusque dans le métro), d'autre part, parce qu'il a eu la curieuse idée de ne pas prendre à la lettre l'expression « dévorer les livres », se plongeant dans la lecture des innombrables ouvrages de la librairie où sa mère, par ailleurs alcoolique, était venue mettre bas.

Avec la culture, Firmin découvre également les affres de la solitude : avec qui sympathiser lorsque l'on est un rat lettré qui partage son temps entre la lecture et les émois érotiques qu'offrent les « mignonnes », les blondes exhibées sur les écrans du cinéma porno tout proche ? Car Firmin comprend assez vite que la réalité est rarement à la hauteur des espérances, que l'on rêve souvent les amitiés et les amours, et que les personnages de nos livres (ceux qu'on lit, s'entend), ceux de nos films, viennent parfois peupler nos vies parallèles.

Mais à force de rêver sa vie, Firmin accepte tout à la fois de devenir un personnage du roman de Sam Savage, jeune auteur de 65 ans, et un narrateur, tous deux (le personnage et le narrateur) extrêmement soucieux du jugement de leurs pairs : « Que ferait Joyce dans ma situation ? ».

 

Arrivé au rez-de-chaussée, j'ai découvert que l'entrée du Trou avait été en partie scellée par une petite boîte en carton. J'ai épuisé mes dernières forces à la repousser. Remplie à ras bord de normans, elle pesait des tonnes. J'ai fini par réussir à me hisser dessus et c'est là que je suis tombé sur l'étiquette « Mort-aux-rats ». Ils auraient mieux fait d'écrire : « Avec les normans, tu l'as dans l'os ! » Pas de « délicieux granules pour se refaire une santé » mais « mort assurée après ingestion ». Je me suis demandé si la demi-douzaine de granules que j'avais avalée représentait une ingestion. En dessous, j'ai lu : « Vous permet de contrôler la population de souris, de rats norvégiens et de rats infestant maisons, fermes et locaux commerciaux. » J'ignorais si j'étais un rat norvégien ou de local commercial, même si, au bout du compte, apparemment, tout ça n'avait pas grande importance. « Ne pas mettre à la portée des enfants ou des animaux domestiques. » Ces mots sont cruels pour quelqu'un qui s'était brièvement imaginé qu'il était peut-être les deux à la fois.

Toutes les notes