29 juin 2011
Journal d'hospitalisation XI
12 mai 2011
Il m’apparait comme évident que la période qui a suivi la transplantation, période au cours de laquelle je devais être particulièrement protégé contre les infections – visiteurs entrant dans ma chambre avec bonnet (pour les plus zélés), masque et blouse – a largement contribué à une réactivation de ma phobie du contact, et je dois bien l’admettre : j’ai maintenu, bien au-delà du temps nécessaire, la distance physique imposée à la famille et aux amis.
Et puis, il a fallu être raisonnable. J’ai donc demandé au cardiologue ce que je savais déjà, à savoir si je pouvais lever les tabous. « Oui, sauf si les gens sont malades », m’a-t-il répondu. Certaines réactions enthousiastes des visiteurs m’ont littéralement paniqué : il n’y a que très peu de proches dont les embrassades ne s’accompagnent pas chez moi de raidissement angoissé. Et lorsque mon ineffable mère est entrée dans ma chambre, elle m’a dit quelque chose comme : « Alors on peut t’embrasser… et te tripoter aussi ! » Le temps passe sans jamais s’épaissir d’enseignements : qu’elle n’ait jamais interprété mes mouvements de recul à son approche, je peux le comprendre ; mais je me fais plus difficilement à l’idée qu’elle n’ait pas même pu les intégrer à ses attitudes corporelles. Elle déborde toujours autant et je ne peux alors m’empêcher de penser que mon individualité glisse sur elle comme une donnée purement théorique – de surcroît jamais validée. D’où l’impression d’inlassable répétition dans les échanges que je peux avoir avec elle.
Lorsque je repense à ma jeunesse chez elle, ce n’est que pour m’arrêter aux souvenirs des difficultés que j’ai eues à me dégager de son étreinte (j’écris cela sans méchanceté), de sa peau même lorsque j’étais enfant, et de ses impudeurs innocentes. Avec un père qui n’était pas pressé de reprendre à l’enfant le corps de la mère, et dont la loi ne visait qu’une chose : lui assurer un minimum de paix les rares soirs où il rentrait et le week-end, en attendant de pouvoir retrouver sa (ses ?) maîtresse(s).
Avec mes amants, ces angoisses ont parfois pu être très prégnantes – et je me demande si je dois en faire une lecture chronologique, avec des progrès et des régressions ou si, au fond, tout dépend des amants. Je serais assez tenté par la seconde hypothèse. Les élans amoureux de certains ont pu m’évoquer une voracité terrifiante, me laissant le souffle court, en apnée sensuelle, prêt à tous les subterfuges pour m’échapper. Avec d’autres, les choses ont pu être plus simples, soit que j’ai pu composer un rôle (mais combien de temps peut-on le tenir ?), soit que – et sans vouloir en faire l’apologie – la composante machiste à l’œuvre dans la relation – qu’elle relève de ma posture ou de celle de l’autre – ait pu terriblement alléger le poids de ma peau. Peut-être parce que les machos s’abandonnent bien souvent à une certaine passivité : la fascination qu’exerce sur eux leur virilité les porte souvent à la contemplation du plaisir que leur toute-puissance délivre – parfois même leurs mains restent calées sous leur tête. Tout cela n’est pas bien clair encore. A creuser entre deux ALD.
20:01 Publié dans Imprévus, L'enfance, La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : coeur |
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28 décembre 2010
Rien de bien original...
Quand j’étais petit et trognon, l’année était rythmée par deux événements : mon anniversaire en juin, qui avait déjà un avant-goût de grandes vacances, et Noël. De janvier à juin, puis de juillet à décembre, je croyais gravir une colline. En somme, quitter une vallée de grisaille pour atteindre des sommets de plaisirs. Des plaisirs consuméristes, cela va de soi. Pour autant, il y avait tout de même de la place, à Noël en tout cas, pour la morale : après tout, les enfants pas sages n’étaient pas censés recevoir de cadeaux. Et si ma grand-mère tentait de me faire culpabiliser en me disant que telle tante ou tel oncle trouvaient bien triste que je ne sois pas plus sage (par la suite, j'ai appris que les uns et les autres ne disaient rien de tel), je n’étais pas particulièrement inquiet : il me semblait que les bonnes notes obtenues à l’école contrebalançaient largement les mouvements d’humeur que je pouvais manifester en famille. Je n’étais pas toujours obéissant, c’est vrai, et, malgré les interdictions répétées, j’aimais sauter à pieds joints sur le sofa devenu trampoline, fouiller partout, ouvrir tous les tiroirs, démonter tous les objets mécaniques qui passaient entre mes mains. Mais. Mais je ne torturais pas les animaux – en tout cas pas les mammifères –, je jouais modérément avec les allumettes et, surtout, j’écoutais volontiers la petite voix de ma conscience qui, elle, n’ignorait rien de la frontière à l’époque bien dessinée entre le bien et le mal.
On ne m’emmenait guère dans les grands-magasins et, de toute façon, je n’étais pas un enfant capricieux. On ne me demandait pas non plus – à quelques rares exceptions près – ce que je voulais pour Noël. Je faisais confiance au père Noël qui me semblait un vieux monsieur très intuitif ou fort bien renseigné, quelqu’un, en tout cas, avec lequel il me semblait assez déplacé (et même risqué) de tenter de négocier quoi que ce soit.
Pareil : je n’ai jamais manifesté l’envie de surprendre le père Noël en pleine descente en rappel de la cheminée : je savais les vieillards un peu susceptibles et ne voulait pas prendre le risque d’être rayé de sa liste à cause de ma curiosité. Je me contentais de vérifier, le 24 au soir, que la cheminée était bien éteinte.
Au réveil, je dévalais les escaliers pour vérifier que les cadeaux étaient bien au pied du sapin. Je petit-déjeunais rapidement dans la cuisine pendant que ma mère s’activait, bientôt rejointe par ma grand-mère. Je traînais en pyjama et robe de chambre dans le salon, essayant de repérer discrètement les noms sur les paquets. Mon père ramenait des bûches, les glissait dans la cheminée, plaçait avec moi le petit Jésus dans sa crèche et m’envoyait à la salle de bain.
Une odeur de toast venait de la cuisine, et bientôt la voix de ma mère qui appelait mon père pour qu’il vienne ouvrir les huîtres. C’était le temps de l’attente. Arrivait alors, dans sa Mini Break rouge que j’adorais, ma tante de Paris avec son gros chien. Je l’aidais à descendre de voiture ses sacs de voyage qui dégageaient une délicieuse odeur faite de parfum, de cuir et de tabac froid - remplis de cadeaux.
On s’installait tous dans le canapé et je commençais à pester après ma sœur et son petit ami, jamais pressés, toujours en retard, qui traînaient, mais qui finissaient par arriver avec la tante Suzette qu’ils étaient passés prendre chez elle…
Je ne sais pas quand j’ai su la vérité et ne me souviens absolument pas de ce que j’ai pu ressentir. Ces mécanismes de l’oubli sont d’ailleurs assez généralisés : je n’ai pareillement aucun souvenir de quand j’ai su comment étaient faits les enfants ou de ce que pouvaient bien faire ensemble des hommes et des femmes.
Jeune adulte, j’ai vraiment pris cette fête en grippe : j’étais alors plus qu’en froid avec ma tante, mon père s’était tiré et ma mère soupirait plus fort encore ce jour-là. J’ai même tenté une fois de partir avec un copain danois dans sa famille à Copenhague : crises de larmes, au téléphone, de ma mère et de ma grand-mère. Noël était « une fête de famille ». J’avais renoncé.
Avec le temps, la famille est donc redevenue ce qu’elle n’avait pas cessé d’être : une structure sociale qui ne vous veut pas que du bien, mais que l’on doit bien accepter de se trimballer (parce que, sinon, c’est pire encore) ; et Noël, le jour béni des catharsis fielleuses. Mais, je dois avouer que, cette année, des efforts ont été faits : ma mère et ma tante ne se sont accrochées qu’une fois, pas de tension entre mon beau-frère et ma mère. Et, pour une fois, je n’ai pas eu à m’acheter moi-même mes cadeaux. Ma sœur a même pris trois minutes pour me demander, dans la cuisine, comment je vivais la rupture que j’avais sous-entendue il y a déjà trois mois…
13:13 Publié dans L'enfance | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, noël, famille |
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02 décembre 2010
Je me souviens - encore...
Il flotte dans l'air (chez Charlus, Lancelot et KarregWen - entre autres ?) une petite séance de Je me souviens. Je m'étais déjà livré à l'exercice là, là, là, là et là (ouf !) et comme je suis partisan du moindre effort (mais que j'ai tout de même envie de ramener ma fraise), je me suis contenté d'une petite sélection...
Je me souviens d’avoir couru dans le sable et d’être tombé la main sur une guêpe ; puis d’avoir été voir ma grand-mère, en pleurs, en expliquant qu'une « vilaine Maya » m'avait piqué.
Je me souviens de la pièce sombre et poussiéreuse où l'institutrice nous emmenait faire la sieste ; il y avait un grand téléviseur recouvert d'un drap : je me demandais quels enfants en profitaient.
Je me souviens de ma mère revenant un vendredi soir et m'annonçant, alors que je regardais les Maîtres de l'Univers, que je ne reverrais pas Pepsi, notre vieille chienne malade que le vétérinaire venait de piquer.
Je me souviens de l'étang de Bléneau où nous allions parfois camper, avec oncles et tantes, et de la comédie que je faisais pour ne pas en faire le tour à pied.
Je me souviens de l'effroi et de la honte éprouvés au réveil quand on a fait pipi au lit.
Je me souviens d’avoir feuilleté avec mon père, un dimanche matin dans la cuisine, un catalogue de jouets en vue de la seule et unique lettre écrite au Père Noël.
Je me souviens d’un garçon plus âgé qui a essayé de m’embrasser.
Je me souviens d’avoir pensé « qu’il est beau » en regardant mon copain Olivier jouer au foot.
Je me souviens du poster de Snoopy que je ne cessais de copier.
Je me souviens des parties de billes avec mon père dans le salon.
Je me souviens d’un voyage scolaire à Lyon.
Je me souviens des terribles histoires de noyades que l’on me racontait.
Je me souviens d'avoir été traité de pédé par C. à cause d'une œillade sans doute plus explicite pour lui que pour moi.
Je me souviens du voyage aux États-Unis, de mon correspondant sans intérêt, de ses frères si sexy, de leur mère si étrange et de leur père si sympathique avec lequel j'allais fumer des cigarettes dans le jardin.
Je me souviens d'avoir inventé une histoire d'amour un peu tragique durant des vacances d'été, qui me permettait d'expliquer, sans rien dire, bien des choses.
Je me souviens d'avoir fait quasiment tous les devoirs d'allemand d'un copain de classe dont j'étais amoureux.
Je me souviens de mes premières semaines à la fac et de mon sentiment de liberté.
Je me souviens de cette fameuse soirée, allongé sur mon lit où je tentais de faire comprendre à Hélène, sans trop en dire, que j'aimerais vraiment revoir son si sympathique copain gay.
Je me souviens de ma première séparation douloureuse.
Je me souviens d'avoir eu sincèrement peur d'être tombé sur un vrai psychopathe et d'y laisser ma peau.
Je me souviens du jeune travesti au délicieux accent toulousain qui m'avait dit, après m'avoir embrassé : « je suis aussi mignon en garçon qu'en fille, tu sais... »
20:36 Publié dans L'enfance, La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : je me souviens, perec |
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20 octobre 2010
La tante Suzette, souvenirs en kaléïdoscope
La tante Suzette était née en 1901 dans une famille plus que modeste dont les racines flottaient à la surface des eaux arpentées par les mariniers, ou s’enfonçaient profondément, du côté de sa mère, dans le sol limoneux du sud de la Seine-et-Marne. Il ne faut pas remonter bien loin dans la généalogie pour retrouver des vignerons, des tonneliers et des vendangeurs de chasselas.
Sa mère voulait devenir institutrice et une tante un peu plus riche que les autres s’était engagée à l’aider ; mais elle mourut trop tôt, ses enfants se repliant sur le petit magot. Suzette, elle, n’aima jamais l’école : elle passait le plus clair de son temps à y faire des bêtises, des histoires de crapauds posés sur la chaise de la maîtresse, des histoires qui la faisaient encore rire aux éclats soixante-dix ans après, taisant un peu honteusement ce que nous savions tous : elle avait quitté l’école sans jamais avoir appris à faire des divisions, placée comme bonne dans différentes familles parisiennes qui venaient alors se reposer et profiter du grand air, à flâner sous les ombrelles au bord du Loing ou sous le feuillage rafraichissant de la forêt toute proche.
Des années après, ma grand-mère croisa un des anciens patrons de Suzette, qui lui dit : « Je l’ai longtemps regrettée. C’était un fin cordon bleu ! ». Ma grand-mère, sceptique, davantage même, réprimant un fou rire, n’ignorait rien des « talents » de cuisinière de la tante : tous les jours ou presque, elle se faisait une côte de porc et des pommes de terre sautées qui rissolaient pendant des heures dans deux centimètres d’huile. Et, pour invariable dessert : une pomme au four.
Lorsqu’elle partait au bal, c’était avec deux sous en poche que lui donnait sa mère ; traverser le pont pour s’y rendre et en revenir lui coûtait un sou.
Elle adorait se faire prendre en photo. C’est une époque où l’on trouvait chez les photographes de quoi se déguiser et un décor en toc de colonnes antiques. On a une quantité incroyable de photos d’elle.

A l’âge de 15 ans, elle partit travailler à l’usine, une usine qui fabriquait (je crois) des moteurs, puis des turbines pour les barrages, dans une chaleur suffocante qu’elle était la seule de l’usine à apprécier. Et d’ailleurs, il faisait chez elle, été comme hiver, entre 26 et 28 °C. Dans sa grange, elle stockait les petites bûches et les boulettes de charbon qui alimentaient ses deux poêles.
Un jour, au détour d’une conversation, j’ai appris qu’un marinier l’avait fait tomber de son vélo lorsqu'elle avait treize ans et avait tenté de la violer. Elle avait pu se dégager, ou bien quelqu’un était intervenu, je ne sais pas. Il y eut un procès.
Elle ne maria jamais, mais elle eut une longue liaison avec un homme – qu’on appelait Dodo – qui épousa finalement une autre. Il revenait quelquefois la voir...
Elle évitait de parler des deux guerres mondiales : quatre de ses cousins – des frères – avaient été fusillés par les Allemands. Je crois qu’ils faisaient de la contrebande.
Il m’est difficile de savoir de quoi étaient fait ses bonheurs ou, surtout, ses aspirations au bonheur. C’est une époque où les vies étaient parfois aussi tristes que les chansons réalistes, et elle pleurait toujours lorsqu’elle parlait de sa sœur Angèle morte en couches. Elle pleurait aussi en chantant La Légende des flots bleus…
J’allais chez elle après l’école en attendant que ma mère vienne me chercher. Elle m’achetait un croissant et me préparait une ricoré qu’elle passait lorsqu’il y avait trop de miettes dedans. Elle s’installait dans son vieux fauteuil et regardait par la fenêtre pendant que je faisais mes devoirs, pour commenter à voix haute ce qu’elle voyait. De temps en temps, elle faisait des bruits de succion qui voulaient tout dire : ainsi va le temps, c’est donc cela la vieillesse, elle marche mal celle-là.
Elle a perdu la tête en l’espace d’une semaine et, après quelques temps, ma grand-mère a dû se résoudre à la mettre dans une maison de retraite où elle allait la voir tous les jours.
Peu de temps avant sa mort, elle m’accueillit d’un « Oh, Serge, tu es revenu ». Serge était mon grand-père, mort en 1943, auquel je ressemblais beaucoup étant plus jeune.
Comme tous les fous – et j’emploie ce mot avec beaucoup de tendresse – elle disait parfois des choses très drôles : « Hier, un homme est venu me chercher en voiture et m’a emmenée au restaurant… » Comprenez qu’un aide-soignant l’avait accompagnée dans le réfectoire en fauteuil roulant. Ou bien, à propos du fauteuil roulant qui était dans sa chambre : « Mais qui gare son vélo dans ma grange ? »
C’était désolant bien sûr de ne pas être reconnu et de voir remonter des limbes de ces petites aigreurs que l’on croyait dépassée du temps de sa conscience. Son monde était devenu brumeux, et glissaient au hasard de ses synapses sensations et souvenirs dans un désordre croissant. Au hasard ? Peut-être du sens aurait-il pu se dégager de l’ordonnancement même des idées, passant au travers des filtres de la bienséance devenus poreux, des souvenirs conservés aussi, qui demeuraient de l’enfance et de la jeunesse. Car que retenir hormis l’insistance du cerveau à revenir sur l’enfance inlassablement, comme si ces sentiers associatifs, parmi les plus anciens, avaient été à ce point foulés, tassés, que plus rien ne peut plus les altérer ?
Et pourtant que reste-t-il aujourd'hui de cette mémoire-là, obstinée ? Elle se dilue dans la mienne et dans celle des quelques-uns qui l'ont connue et l'emporteront avec eux...
23:35 Publié dans L'enfance, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, suzette |
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30 septembre 2010
Ne me secouez pas...
C’était un hiver d’enfance. Dehors, les feuilles ployaient sous le poids de la neige et je devinais les étendues bleues qui crisseraient sous mes pas.
C’était un dimanche et, dans la touffeur de la salle à manger qui réunissait la famille, un adulte proposa d’aller dans la campagne pour, à ski, se faire tracter par le puissant véhicule du petit ami d’alors de ma sœur.
Je passais l’après-midi chez mon ami Stéphane et ma sœur était venue me chercher pour me dire qu’on allait tous se promener.
On est parti chercher les skis au sous-sol et mon père s’était tourné vers moi pour me dire : « Toi, tu feras de la luge ». J’étais déçu, davantage : je voulais moi aussi faire du ski. Je crois me souvenir que je me suis mis à pleurer et que j’ai fait un caprice. La situation me semblait terriblement injuste – moi qui osais si rarement manifester mes envies – et je croyais pouvoir faire plier mon père. Il n’a pas cédé et a fini par me dire : « Puisque c’est comme ça, tu restes ici. »
Je m’en souviens.
Je suis resté de longues minutes seul dans le jardin à pleurer. De colère, d’humiliation, mais d’un chagrin sincère aussi. Il me semblait que je venais de mesurer l’indifférence de mon père.
Je crois me souvenir très précisément de ce que j’éprouvais alors et si je comprends intellectuellement le refus puis l’agacement de mon père, je conserve tout de même – aussi aberrant cela puisse-il être – l’impression tenace, non pas d’avoir alors démérité, mais de n’avoir pas mérité d’être inconsolé.
Ma mère était et est encore coutumière du chantage affectif, et lorsque la scène tourne à son désavantage, elle vous lance à la tête des choses abominables comme le font les enfants quand ils veulent blesser les adultes. Quand je repense à cette anecdote, je crains d’y déceler un trait de caractère de ma mère ; en même temps, je comprends sa douleur.
J’ai rêvé la nuit dernière que j’étais dans le hall d’une étrange maison d’où partait un escalier à la Escher.
G. était là et il était question que nous partions tous les deux en Espagne pour la journée. Cette perspective me rendait vraiment heureux et il me semblait que la joie était la même pour G. Je montais l’escalier, arrivé à la moitié, quand trois jeunes gens se sont approchés de lui et lui ont chuchoté quelque chose à l’oreille, en ricanant. G. a ri lui aussi et m’a lancé : « Tu iras en Espagne sans moi. Je reste ici. » Je ne me souviens pas de la façon dont j’ai manifesté mon désappointement, mais je me suis réveillé comme désespéré : j’avais dû dire des choses terribles et je perdais l’amitié de G. Il m’a fallu plusieurs minutes pour réaliser que ce n’était qu’un rêve et, dans la journée, je me suis souvenu de cette anecdote d’un après-midi d’hiver où j’étais resté à pleurer dans le jardin.
La difficile décision que j’ai prise voilà plusieurs jours et que j’ai mise à exécution hier soir, d’une voix blanche, va sans doute provoquer quelques remugles et laisser remonter les histoires du passé.
01:48 Publié dans L'enfance, La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance |
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09 mai 2010
L'enfance de l'autre
Regarder les photos d'enfance de mes amis adultes - ceux que je n'ai pas connus à l'âge des pantalons courts - est toujours une expérience étrange en ce qu'elle pose des limites incertaines.
L'impression de familiarité est chaleureuse : on reconnaît les traits et l'on essaie de deviner, dans la physionomie ronde et si peu marquée encore par la personnalité, ce qui fera l'amitié et le plaisir de voir arriver, au détour d'une rue, ce visage agréable.
Distance infranchissable également, et un peu douloureuse : tout ce que l'Autre a bien voulu nous dire de lui, de son enfance, est là, dans le décor étroit de la photographie, mais surtout hors cadre, ce qui a fait l'autre avec sa mémoire et ses sens, agglutinations invraisemblables et à jamais hermétiques.
J'éprouve souvent de la tendresse en regardant ces frimousses figées dans une mémoire qui n'est pas la mienne - quelle fut la joie à porter cette panoplie d'indien ou de princesse ? Quelles histoires à soi racontées ? Et quel est l'ennemi imaginaire vers lequel on brandit l'épée en plastique ? A qui est adressé ce sourire ? Tendresse mâtinée de nostalgie à l'égard de l'enfance, le lieu véritable de la mémoire (comme le dit, mieux, Pontalis). J'ajouterais : des étés qui n'en finissent pas, d'un monde qui s'arrête encore au regard avide de couleurs, de textures et d'aventures.
23:22 Publié dans L'enfance | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : photo, enfance |
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15 avril 2010
Dessiner...
Je regrette vraiment de ne pas savoir dessiner.
Quand j'étais petit, mon meilleur copain, Bertrand, dessinait 'achement bien. Ses bonshommes étaient des personnages qui avaient de l'allure, et il savait imprimer à leurs gestes un mouvement et à leurs physionomies une intention. Les miens étaient définitivement raides (entre autres défauts) comme la justice. On aurait dit de mauvais bonbons humanoïdes fabriqués dans la dernière usine stalinienne. Il ne manquait que le bâton.

Des bonbons sans doute empoisonnés par ailleurs.
Tout de même, je suis assez satisfait d'avoir inventé le dégradé de couleurs floutées avec les doigts. Une idée qui a fait son chemin depuis.
Malgré mes piètres talents, j'aimais beaucoup dessiner, ne serait-ce que pour illustrer le cahier de chansons et poésies. Sur les dessins de l'époque, il devait sans doute y avoir invariablement un nain hydrocéphale (moi), une maison, un arc-en-ciel. Et ma chienne qui ressemblait à un bébé dinosaure.



00:42 Publié dans L'enfance, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, dessin |
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24 juin 2009
Des cabanes où vivent les hommes
À la station Grands Boulevards, sur la ligne 9, un petit monsieur est en train de nidifier. Il a amassé de nombreux sacs plastiques et des piles de journaux. Le plus souvent, il est assis, un peu éteint, entre ses biens, le regard vide et le dos voûté. En de plus rares occasions, je l'ai découvert calmement volubile : debout, faisant quelques pas hasardeux - mais il ne boit pas -, il tient un discours plein de conviction (ses mains s'agitent un peu dans l'air), et semble réciter à voix basse un vieux poème du temps qu'il était enfant, droit sur l'estrade, face à un public tout prêt à rire (« Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu ceste vesprée... »). À présent, le public du métro, harassé et oublieux du monde environnant (dont je suis le plus souvent), ne lui jette aucun regard (qu'il ne croiserait d'ailleurs sans doute pas). En le voyant construire jour après jour son nid ou sa cabane, je me dis que le directeur de la station éprouve peut-être le même attendrissement résigné que moi.
Il est tout de même terrible de se dire que, dans le monde, chaque terre a son propriétaire (un particulier, une société, une nation) et qu'il n'est nul sol (ou presque) où poser ses cartons et ses sacs sans qu'un propriétaire ne hurle à la spoliation.
Lorsque j'étais enfant, il y avait un quartier de la petite ville, sur les hauteurs du canal, où vivaient des mariniers tardivement sédentarisés, dans de rares maisons et, pour beaucoup, dans des caravanes flanquées d'extensions en bois, des cabanes couvertes de tôles ondulées. Ils inspiraient généralement de la méfiance ou même de la crainte, et les gens de la ville en parlaient sur un air entendu (« je pourrais vous en raconter ! »). Moi, enfant, je m'imaginais que le Jo l'Indien de Tom Sawyer aurait pu y avoir ses quartiers. Quand un des types annonçait « Je vis au Larris », la messe était dite et l'effet était à peu près le même que celui produit, aujourd'hui, par un jeune type en survêtement qui annoncerait vivre à la Cité des 4000...

Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de repasser devant ce faubourg dit malfamé. Les cabanes, les tôles, les caravanes ont disparu. Des maisons - pas toutes achevées - ont été construites. Ainsi naissent les quartiers des faubourgs, au cours d'une lente appropriation des lieux. Normalisation rassurante. Peut-être les hommes et les femmes qui sont contraints d'habiter, pour l'heure, dans des huttes, des cabanes ou des tentes, au fond des bois d'Île-de-France, qui travaillent pour un salaire dérisoire, ou qui touchent une retraite misérable, connaîtront-ils le même sort.
21:51 Publié dans L'enfance, Mes pas dans ceux des errants, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : grands boulevards, métro |
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08 mai 2009
D'un visage revenu de nulle part
Je me suis réveillé le cœur détendu par un rêve de quelques secondes à peine, et qui ne m'a rien laissé des instants charmants que je venais de partager avec un jeune homme de 17 ans.
Dans le trajet brumeux du métro, mon regard courant de visage en visage, et Bach à mes oreilles pour donner un peu de tempérance aux minutes à tuer, dans les secousses de la ligne 8, dans les arrivées et les départs des visages inconnus, me sont revenus les linéaments d'un rêve plus ancien dont j'ai fini - regard concentré posé contre la vitre, respiration incertaine - par retrouver la moelle et la douceur. J'étais en week-end à la campagne chez une amie, allongé sur un de ces vieux lits étroits et mous, contre le torse blanc d'un tout jeune homme de 17 ans
lui aussi. Il avait de beaux cheveux noirs et quelques mèches ciselaient irrégulièrement l'arrondi de son front. Je me souviens d'une chambre mansardée et du contact du papier peint abîmé et désuet : de minuscules fleurs bleues, serrées les unes contre les autres, sur un fond blanc crémeux. Je me souviens du danger - il était mineur - et de la tranquillité avec laquelle il envisageait l'entrée de notre hôtesse dans la pièce. On s'aimait, disait-il, ce qui suffisait à venir à bout de toutes les peurs, du moins dans les instants suspendus du bonheur de cette chambre. Il renonçait là, devant moi, au doute et à la peur, et le temps de la paix, du mystère de l'autre enfin levé, durerait mille ans. Je m'étais réveillé calme et doux, triste et seul. Étonné aussi : la jeunesse ne suscite en moi que peu d'émotions généralement.
Et j'ai emprunté les couloirs du métro. Ça sentait l'urine, la fatigue, les foyers abandonnés à regret, je dévisageais les hommes et les femmes à la grise mine, sur le point de renoncer au souvenir de ces deux rêves qui se faisaient écho à quelques mois.
Mais alors que je m'installais sur un siège de la ligne 1, détendant mes jambes, appuyant ma joue contre la vitre un peu tiède, est remonté à la surface, des tréfonds de ma mémoire, le souvenir un peu flou d'une scène souvent répétée alors que j'étais en terminale au lycée.
Entre deux cours, Caroline et moi avions l'habitude de nous installer un peu à l'écart des autres, sur un palier. Assis sur les marches poussiéreuses de l'escalier en bois, solitaire, mais à deux mètres seulement de nous, un jeune homme blond, d'un an plus jeune, restait là silencieux à nous regarder à la dérobée, écoutant peut-être ce que nous disions derrière son air un peu triste. Depuis notre bulle, nous n'avons jamais, je crois, songé à lui demander son prénom, ni même, évidemment, s'il voulait prendre part à nos conversations. Mais je sentais son regard et je connaissais la joliesse de ses traits, une belle peau blanche, un lointain cousin, peut-être, d'Hermann, Peter, Helga ou Hans. Et à 15 ans de distance, ma tête ploya sous la peine : la beauté croisée et qui laisse quelque chose d'une brûlure.
19:33 Publié dans L'enfance, La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rêve, bach, passion selon saint matthieu, kommt, ihr töchter |
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20 avril 2009
Du train, du père
Le train a dépassé Dax. La lumière est magnifique de douceur. Au dehors, alternent les champs à la terre noire, les forêts de pins, les étendues d'herbe à la couleur de blé et les tout jeunes résineux. À perte de vue, paysage monotone et plat s'il en est. Il est trop tôt pour les collines. Çà et là, des arbres gisent sur le sol sablonneux, déracinés par la dernière tempête.
Une zone industrielle sur laquelle semble régner une grosse usine de cellulose de pin. Des containers de toutes les couleurs empilés (je pense toujours à Anvers et à la zone industrielle sur le Schelde), des palissades assez laides qui semblent n'être là que parce qu'il faut bien en vendre et en acheter.
Vers 14 ou 15 ans, il m'arrivait d'accompagner mon père dans ses déplacements professionnels. Il me laissait dans la ville toute proche. Je déambulais, le walkman sur les oreilles, avant de m'installer dans un café où je commençais la lecture du livre que je venais de trouver. Ou, plus rarement, je le suivais dans l'usine où l'attendaient le client et les grosses machines malades. Et je visitais avec lui le site, j'observais attentivement les complexes chaînes (le bois coupé suivait le cours de son destin), les gros boutons rouges d'arrêt d'urgence, les consignes en allemand qu'il s'échinait à vouloir me faire traduire. Et il y avait toujours un ouvrier plus charmant que les autres près duquel je passais - odeur mêlée de sueur et de poussière de bois qui s'échappait de sa tenue bleue, les mains épaisses manipulant les machines et les morceaux de bois.
Je me revois, lors d'une de ces visites, assis dans l'herbe aux abords de l'usine, en train de lire L'Ensorcelée de Barbey d'Aurevilly, sentant sur ma joue le regard devenu lourd d'un de ces hommes bleus. Il était encore trop tôt pour que je sache que je ne pourrais pas toujours lancer des regards en coin sans conséquence.
Nous quittons Bordeaux. Un très joli jeune homme - je croise à l'occasion ses yeux d'amande dans la vitre du train - vient de s'installer. Il a adressé un petit geste de la main, d'une grande tendresse (petit mouvement des doigts, à peine esquissé) à une jeune fille restée sur le quai (sourire timide, dicté par le cœur, exempt de l'once de vanité qui passe parfois sur le visage des jeunes hommes) et qui le cherchait des yeux alors que le train démarrait.
Le soleil est en train de disparaître derrière la toile rose qui vole depuis la cime des arbres.
Je réalise aujourd'hui que si mon père rechignait à m'emmener avec lui dans des déplacements plus longs, c'était parce que l'une de ses maîtresses devait l'y rejoindre.
Angoulême semble déjà endormi derrière les volets peureusement clos (il est 21 heures), les seules lumières étant celles des feux de signalisation. Rétrospectivement, un certain nombre de choses prennent tout leur sens... Lors de vacances en Ardèche, mon père avait disparu toute une après-midi ou, plus exactement, ne se trouvait pas au bord de la rivière à pêcher, là où il était supposé être. Il avait par la suite prétendu n'avoir pas bougé, alors que ma mère et moi étions passés plusieurs fois, ma mère de plus en plus angoissée - mon père était sans doute déjà mort, tombé le nez en avant et emporté par le courant.
Il aura décidément fallu à ma mère beaucoup d'énergie pour ne pas voir l'évidence toutes ces années. Les rendez-vous professionnels inattendus sur le chemin de la maison pour justifier les absences, les retards.
Quand j'étais petit, je ne le voyais guère que le week-end, aussi m'apparaissait-il pour à peu près étranger. Et il n'était jamais totalement présent, même là. « Ton père est fatigué ». « Ton père a beaucoup de travail ». Je ne lui en veux pas, parce que j'ai l'impression (sans doute à tort), que même là, il n'aurait pas su contraindre mes angoisses. Peut-être aurait-il pu toutefois m'épargner davantage au moment de leur séparation, moins déléguer, ne pas croire que notre distance faisait de moi un confident possible (« ta sœur est ce qui nous a obligés à nous marier, ta mère et moi, et toi, ce qui m'a empêché de partir plus tôt »).
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05 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)
Découvrez Hubert-Félix Thiéfaine!
Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.
L’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.
À G., mon sauveur.
01:42 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, homosexualité, pink floyd, g. |
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03 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)
Découvrez Pink Floyd!
J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».
Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
Mais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’ « alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.
21:50 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pink floyd, homosexualité |
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02 février 2009
Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)
Découvrez Michel Polnareff!
Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Le second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.
22:17 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les portraits | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : polnareff, homosexualité |
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11 janvier 2009
Des lisières
J’ai toujours habité en lisière. La maison de mes parents était à quelques mètres d’une autre petite ville où reposent l’essentiel de mes souvenirs : c’est bien dans cette autre ville que j’ai été à l’école primaire, que j’allais faire les commissions avec ma grand-mère ou ma grand-tante ; c’est là-bas,
plus âgé, que j’allais marcher la nuit à la recherche de mon identité, dans les ruelles, sur le pont ou au bord de l’eau.
Quand j’ai emménagé avec Greg dans une collocation chahuteuse à Antony, les maisonnettes qui étaient de l’autre côté du trottoir dépendaient de Fresnes. Des fenêtres de notre appartement, nous voyions la prison.
À Montrouge où je me suis installé après notre séparation, reprenant le studio d’une amie, j’étais sur l’avenue frontière entre Montrouge et Malakoff. J’avais passé une nuit chez elle avant de me décider à prendre l’appartement. Dans l’immeuble en face, un homme torse nu était apparu dans l’embrasure d’une fenêtr
e, que je n’ai jamais revu : l’immeuble était en fait un hôtel.
Et aujourd’hui encore, je suis à la lisière entre le neuvième arrondissement et le deuxième. C’est le deuxième que je traverse le plus souvent pour rejoindre mes amis ; mais c’est dans le neuvième que je déambule plus volontiers, à la recherche de ces chers cafés où me poser pour lire et écrire.
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