18 octobre 2009

K, histoires de crabe

A l'époque, j'avais commencé un texte dans lequel je tentais de mettre à distance la maladie, tout en creusant un peu toutes les émotions qui m'assaillaient - la peur, la sidération, mais aussi ce qu'on appelle "les bénéfices secondaires de la maladie", l'amusement (hé oui !) -, tout en tentant de l'inscrire dans une histoire, personnelle et généalogique. Je pense que si les blogs avaient existé à l'époque, j'en aurais tenu un.

Quoi qu'il en soit, je suis depuis quelques temps K, histoires de crabe.

Beaucoup de gens disent : "Je suis désolé de ne pas être venu, mais je n'aime pas les hôpitaux". Ca marche aussi avec : "Je suis désolé de ne pas être venu, mais j'ai peur des hôpitaux." Mais personne n'aime les hôpitaux - la question n'est pas là. Et ceux qui les aiment, pour d'obscures raisons psychanalytiques, sont de toute façon rares à l'avouer. Il est plus facile de dire qu'on aime marcher dans les cimetières.

Tout ça pour dire qu'il y a plein de bonnes raisons pour ne pas vouloir suivre un blog dédié à une expérience personnelle du cancer, a fortiori lorsqu'on ne s'y est pas frotté. Mais s'il n'y a qu'une raison pour aller sur celui-là, c'est bien pour l'intelligente distance que son auteur a trouvée.

27 septembre 2009

Un soir avec les fous

Retrouvailles avec D. et le philosophe après leurs vacances et les miennes, sur une terrasse un peu miteuse du quartier des Halles, puis sur la place de la Sorbonne où le serveur, misogyne, nous retire une table parce qu'il pressent un « arrivage de grognasses ». Vraiment charmant - ce que nous lui faisons comprendre. Le Philosophe nous a proposé d'aller voir The Offense (1972), de Lumet. Dans la salle, un type très inquiétant se retourne et lance des regards noirs. Dans son gros sac, une arme peut-être, un carnage à venir dans une salle de ciné parisien. Et puis non, le film commence.

The-Offence.jpgDans une petite ville anglaise, un pédophile s'en prend à des petites filles qu'il ramasse sur le chemin de l'école. Un suspect est finalement amené au commissariat qu'interroge violemment l'inspecteur (Sean Connery), par ailleurs assailli des images violentes et dérangeantes qu'il a engrangées tout au long de sa carrière - cadavres retrouvés gonflés d'eau, pendus, brûlés à l'acide, mais aussi le visage de la dernière petite victime, souriante, allongée dans l'herbe et sur laquelle il se penche pour... pour ?

C'est un peu daté mais l'acharnement du flic, les scènes domestiques, terribles, alors qu'il est hanté par ces images effrayantes, de même que le trouble qu'il l'assaille - a-t-il appris à penser comme un prédateur ou bien en est-il un possible, probable, luttant de toutes ses forces - demeurent glaçantes.

Dîner à la pizzeria qui nous est désormais familière, à l'angle de la rue de la Verrerie. On fait croire au Philosophe que les parents de D. m'ont rejoint, sans même me connaître, sur mon lieu de vacances, à la faveur d'un simple coup de fil. Et j'égraine de supposées anecdotes sur le petit D. que m'aurait raconté sa mère autour d'une bouteille de vin... On débat de tout et n'importe quoi, comme trois fous (je pense à Seinfeld).

 

On tient compagnie à D. qui cherche un taxi (qu'on trouvera finalement à... 4 heures du matin !). Le Philosophe, le plus fou de nous trois assurément, en profite pour nous exhiber l'arsenal avec lequel il se promène - petit canif, stylo pointu et carte de transport piégée - destiné à le protéger en cas d'agression. D. et moi - il est tard, on est fatigué, quel plaisir à raconter n'importe quoi, la bouche sèche ou pâteuse - évoquons devant le Philosophe, qui écarquille ses yeux d'halluciné de l'arrière-monde, l'éducation que nous donnerions à nos enfants - D. permissif, moi angoissé, surprotecteur (« je ne veux pas que tu fasses de notre gosse un pédé », me dit D.) et toujours prêt à allonger la liste des interdits, ce qui nous nous amuse, ce qui est l'occasion de passer le temps ou de le prolonger un peu...

Sur les quelques mètres que nous faisons encore, le Philosophe et moi, sur le chemin que nous partageons de nos retours, je nous imagine à une terrasse de café, dans 40 ans, fous et râleurs...

25 juillet 2009

D'un film à l'autre

19131522.jpgL'Anniversaire de Leila (Rashid Masharawi) avec D. Le rituel installé d'une séance de ciné le samedi après-midi ?

La journée d'un ancien juge devenu taxi dans la Palestine désorganisée, qui reconstruit inlassablement ses immeubles, ses routes. Les armes omniprésentes, l'économie ravagée par le blocus, et la vie qui continue, cahin-caha au milieu des gravas. Une succession de rencontres, des gens simples - les mères éplorées, les jeunes couples (non mariés) qui cherchent à s'isoler un moment. Des queues dans les rues pour des distributions d'aides - oui, mais voilà, organisées par qui (Hamas ? Fatah ?) et pour quels partisans ? Un missile qui s'abat sur une voiture.

Et le chauffeur de taxi, attaché à ses règles (on met sa ceinture de sécurité à l'avant, pas d'armes dans la voiture, pas de franchissement de check-points...), force obstinément structurante dans une ville promise au chaos.

D. n'a pas aimé : ligne scénaristique trop mince, pourquoi tourner une fiction plutôt qu'un documentaire ? Je ne partage pas son avis. Je crois que le choix de la fiction est l'expression d'une volonté de mise à distance salutaire, l'élaboration du non-sens omniprésent dans un pays qui existe à peine. Paradoxalement, si le scénario semble si maigre pour autant, c'est bien, selon moi, parce que l'élaboration scénaristique est un luxe auquel le réalisateur ne peut accéder (ou ne veut pas), dès lors qui souhaite demeurer en prise directe avec sa réalité, ce quotidien difficile. Quelle histoire pourrait émerger ? Quelle histoire peut-on encore, ou déjà raconter ? À l'occasion, j'ai pensé au Liban (dont j'ai déjà parlé) et à ces paroles très dures qu'avait dites R. (et qui m'obsèdent un peu par leur pathétique) : « Ça ne marche pas le Liban. Il faudrait fermer ce pays, comme pour les commerces ruinés, et que tout le monde parte. »

 

ChapiChapo nous ont appelés et nous nous sommes décidés à les rejoindre au Cox. Sur le chemin, on se fait accoster. Un petit type me demande une cigarette, me parle en anglais, croit que je suis Allemand. Il est originaire de Bangkok, mais vit de longue date à Paris, avec un Italien. Il nous présente son petit frère, littéralement caché sous sa casquette, et sa grande sœur, en fait un kattoey, cramponné à son Vuitton. Il est drôle et plutôt gentil, mais son taux d'alcool nous contraint à beaucoup nous répéter. « Vous êtes amis... ou amis ? ». Nous sommes juste amis. « Oh non... quand je bois... je vois, et ma grande sœur connaît la magie. » Son maquillage est effectivement assez surnaturel. Il me désigne du doigt : « Toi, tu es très gentil... mais tu es allemand, non ? ». C'est la troisième fois qu'il me pose la question, je renonce : « Oui, un peu. Mais je n'ai jamais envahi la Pologne * ... ». Il désigne D. : « Toi, tu es gentil, mais moins gentil quand même. » Me montrant du doigt, il ajoute à l'intention de D. : « Il t'aime, tu sais. Il ne faut pas résister quand il tente quelque chose. ». Fou rire. On est restés peut-être vingt minutes (je ne résume que l'essentiel, le plus compréhensible). « Alors, c'est ça ? On se rencontre et on ne se reverra jamais ? »18647436.jpg

On retrouve finalement ChapiChapo. Errance dans le Marais à la recherche de nourriture - queue effarante aux fallafels de la rue des Rosiers. À minuit, passe le Prince des ténèbres (Carpenter), en VF, au Latina. Pourquoi pas. Je ne me souviens pas bien de ce film, vu quand j'étais ado. Vague souvenir d'un liquide verdâtre qui goutte à l'envers, vers le plafond. On a beaucoup ri, à cause des looks déjà : l'un des héros (Jameson Parker), blond et moustachu, semble sortir tout droit d'un Falcon ; veste en jean resserrée à la taille ; derniers soubresauts des épaulettes... Le discours scientifique, pour peu que l'on essaie de le suivre, est hilarant d'absurdité. Les dialogues sont inappropriés au possible (sans doute la VF - voix ridicules - n'a-t-elle rien arrangé) et certaines scènes n'ont aucune raison d'être. Devant tant de réussite, je n'ai pas pu m'empêcher d'applaudir frénétiquement à la fin de la projection. D. croit déceler dans le film du second degré. Chapi et moi restons dubitatifs : peu probable...

J'ai tenu compagnie à D. le temps qu'il trouve un taxi. Normal, je suis très gentil.

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* « Quand j'écoute trop Wagner, j'ai envie d'envahir la Pologne », Woody Allen.

29 juin 2009

D'un interlude

Scène plutôt drôle sur le trottoir du café où je prends un verre : quatre troutes fascinées et un photographe qui mitraille un mec (du genre beau gosse huilé), fringué assez invraisemblablement, lequel bande ses muscles au moyen d'un ballon. Les banquiers assis à côté de moi rigolent ("il s'est trompé de quartier celui-là !"). Surveillez votre Têtu !

09 juin 2009

D'un anniversaire en compagnie d'un tueur à gages ?

J'ai fêté mon anniversaire hier avec quelques amis, dans un petit bar du Xe arrondissement. Ça m'a fait plaisir de les voir réunis, même si certains manquaient.

Dehors le plus souvent, un type du bar passablement aviné (« tu vois Christian... », « non, moi, c'est Christophe... CHRIS-TO-PHE... », « T'as quel âge déjà ? ») m'a souvent redit qu'il m'aimait, qu'il aimait l'humanité, qu'il était anarchiste mais s'était autrefois engagé dans l'armée. Pas facile de faire la guerre et de tuer des gens que l'on ne connait pas, ajoutant assez vite qu'après, on le payait pour ça : il les regardait droit dans les yeux et... « bam ! ». Fayçal, arrivé entre temps, regrettait de fumer d'interminables 120 ! À chaque fois que l'on ressortait, on le retrouvait là. Visage inquiétant et regard bleu métallique à la Klaus Kinski (« Tu vois, moi j't'aime bien Christian... ») et j'en apprenais davantage : les années de prison, le profil des « victimes ». Jusqu'à ce contrat qu'il prétend s'être vu proposé tout récemment et qu'il hésite à honorer... Il a découvert l'art en prison... Et moi, avec mes trente-trois ans tout neufs, un peu saoul, mais mesurant toutefois très bien jusqu'où je pouvais aller trop loin, pris dans un délire christique, je m'échinais à lui démontrer qu'on pouvait changer à tout âge, que l'art, etc., à lui qui m'écoutait d'une oreille discrète, un peu égaré dans ses limbes, à lui qui était peut-être simplement mythomane. Ou peut-être pas...

05 avril 2009

Des films manqués

J'ai failli voir la Vague en fin d'après-midi. Ou même Welcome. Je regardais sur l'écran le nombre de places disponibles qui diminuait, et pour l'un, et pour l'autre, au fur et à mesure que le gentil petit couple devant moi m'apparaissait comme de plus en plus niais, et deux ou trois autres têtes de plus en plus insupportables. Plus de places donc. Je me suis replié sur un café aux abords du cinéma. Une blonde d'une quarantaine d'années n'arrêtait pas de parler : elle avait beaucoup réfléchi à ses histoires de couple, l'émergence d'un « nous » qui serait autre chose que la simple addition du « tu » et du « je », ses échecs répétés, les artistes qu'elle avait aimés, l'actuel, qui se posait beaucoup de questions, la communion des corps, etc. La copine était plutôt sage, fascinée peut-être, polie. Un type de la table d'à-côté, que ses cheveux et ses vêtements signalaient comme très « artiste » est intervenu pour expliquer qu'il avait participé la veille à une soirée où la cocaïne était littéralement tombée du ciel. « C'est pas trop notre truc », a dit la jeune fille silencieuse. « J'avais jamais vu ça ! La quantité que ces types pouvaient sniffer ! ». Profitant d'une inspiration un peu longue, la fille (la bavarde) a repris le fil de son discours, avec un débit plus rapide encore, afin de ne laisser aucune chance au type de reprendre.

Puis est arrivé un vieux jeune acteur de l'équipe de Deschamps (on le voyait dans les Deschiens), qui voulait absolument une crêpe au nutella. La blonde (actrice) a eu la gentillesse de lui résumer les propos qu'elle venait de tenir. Lui, essayait de reprendre un peu le contrôle, au moyen de « c'est comme moi » ou de « je connais bien ça » plutôt inefficaces. Elle a parlé de son jumeau mort à la naissance : elle venait de comprendre que, toute sa vie, elle s'était effacée, avait voulu porter secours à l'autre. Se sacrifier en somme. Tout cela expliquait ses tendances à l'effacement (« c'est comme moi »), lesquelles plaisaient évidemment à ses collègues acteurs. Le premier type est intervenu encore pour leur demander s'il pouvait leur lire le poème qu'il venait d'écrire. L'actrice et l'acteur ont un peu maugréé : elle voulait au moins finir sa phrase. Oui, peut-être que ça ne durerait que cinq minutes, mais l'acteur voulait entendre la « fin de cette conversation importante ». Incapable de me concentrer sur rien, je me suis levé.

Sentiment de vacuité absolue, celle des dimanches de novembre à l'adolescence. Pas assez dormi. Contre coup, peut-être, de la fatigue accumulée ces dernières semaines.

 

08 novembre 2008

De l'angoisse

Trois quarts d'heure à tuer, le temps que le gentil monsieur relie les deux exemplaires de ma thèse (2 volumes) à envoyer en urgence aux rapporteurs. Je suis dans un état de fébrilité ininterrompue depuis trois jours et plongé dans une angoisse poisseuse depuis hier soir. Coup de téléphone de mon directeur de thèse lundi dernier, alors que je flânais (pauvre innocent que j'étais !) dans la très belle librairie de la Galerie de la Reine à Bruxelles, feuilletant avec intérêt un livre consacré à Hammershoi, m'abandonnant à l'idée que, vraiment, il y a dans ma nature quelque chose de la grande mélancolie du nord – les heures lourdes et poussiéreuses, la pluie contre les vitres, le haut ciel d'un bleu glacial...

- Christophe, j'ai votre date de soutenance : ce sera le 9 décembre. Bien sûr, c'est un peu tôt, mais ça arrange tout le monde et puis vous passerez de meilleures fêtes... Et surtout : tout se passera bien, vous verrez !

Bah voyons ! Tout le monde ? En est-il bien sûr ?

Il m'a parlé du jury, choisi avec soin : ils sont tous très sympathiques. Tant mieux car je n'ai guère envie de me faire brutaliser. Encore une fois, cette thèse n'est pas la porte d'entrée ouvrant sur une carrière universitaire. Elle clôt une période, longue, de ma vie, celle au cours de laquelle je me suis concentré sur un projet au long cours, avec des hauts et des bas, des doutes à l'occasion, et puis, rapidement, la certitude que je ne pouvais plus reculer, que je ne pouvais plus arrêter sous peine de rester tout le restant de mes jours avec cette blessure narcissique à panser. Cette thèse a été le lieu de rencontres formidables. Non avec mes collègues du même labo (que je vois rarement sinon jamais), non avec d'éminents spécialistes rencontrés lors des quelques colloques auxquels j'ai assisté, non, mais avec des livres, avec des auteurs qui ont véritablement – loin de l'agitation un peu poseuse, de la mesquinerie (et des coups bas à l'occasion) du milieu de la recherche universitaire – changé ma vie. Je pèse mes mots. Tous ont orienté mon regard sur le monde, lui ont offert, d'une façon ou d'une autre – chères figures tutélaires – l'acuité, la distance, la nostalgie, la révolte : Lewis Mumford, Baudrillard, Gilbert Simondon, pour ne citer qu'eux, et quantité d'auteurs russes des années vingt et trente, emportés par la révolution, empêtrés dans les grandes et sinistres manœuvres staliniennes : Andreï Platonov, Pilniak, Alexeï Tolstoï...

Et il y a le sentiment très vaniteux de maîtriser un tant soit peu un sujet, de pouvoir mettre les choses en perspective.

 

Mais alors que j'écris, je suis angoissé au-delà du raisonnable. J'essaie de ne pas penser à tout ce que j'ai pu omettre, par ignorance ou par urgence ; je pense aux coquilles qui – comme les objets – se manifestent toujours dans les moments inopportuns ; je pense à toutes ces corrections faites trop rapidement et qui ont sans doute à l'occasion laissé les phrases bancales ou le sens trahi ; je pense aux problème srene.jpgd'acheminement du courrier, aux difficultés administratives (la malchance administrative se frotte toujours les mains à mon approche). Je pense... je pense... Je pense trop et ne parviens plus à faire la part des choses. Manifestations de l'angoisse : gorge nouée, estomac écrasé, envie de crier « taisez-vous », « poussez-vous ». Dans ces cas-là, je n'ai plus aucun discernement, à tel point d'ailleurs qu'il me semble que le partitif conviendrait davantage : j'ai de l'angoisse comme on a de l'acné. J'en ai plein la gorge – au point que cela me déclenche parfois des douleurs ganglionnaires –, plein les mains (dans le Rôdeur, de Pierre Herbart, le personnage de Serge, lointain cousin du personnage d'Alain, de Drieu la Rochelle, explique qu'il avance dans la vie "du cœur malade plein les mains").

Un jour, il faudra bien que je me décide à avoir dans les poches de ces petites pilules multicolores – de l'Euphorax* par exemple – pour m'apaiser, m'anesthésier un peu lorsque, loin de pouvoir me livrer pieds et poings liés à la dévastation intérieure, il faut impérativement que la vie, dans ce qu'elle a de plus quotidien, continue.

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* Un jour de désœuvrement, une amie et moi avions inventé ce médicament, supposément fabriqué en Corée du Nord...

17 septembre 2008

De l'orientation universitaire

Ma nièce est, paraît-il, rentrée assez dépitée hier de son premier jour passé à la fac de médecine, ce que m'a expliqué son grand-père ce matin, m'invitant à lui téléphoner pour la rassurer – ce que j'avais compris à mi-mots, à la lecture de son sms hier soir dans lequel elle me demandait si elle pouvait m'appeler aujourd'hui pour parler de ses doutes consécutifs à cette première journée. En toute conformité avec sa réputation, la fac s'est présentée à elle sous son meilleur jour : des redoublants déterminés à dégoûter les nouveaux arrivants, histoire, j'imagine, de faire un peu de place. C'est donc l'oncle qui est missionné pour trouver les mots justes (et faire le jeu de qui ? des parents alarmés ou d'une jeune fille peut-être simplement désorientée ?). Étant moi-même à la fac depuis... voyons... 14 ans (mon dieu !), ayant donc fait la preuve de mon inefficacité, je ne suis pas certain d'être le candidat idéal mais dans la mesure où je fus le premier de la famille à passer le bac et à aller à l'université, je suppose que l'on m'attribue un semblant d'expertise.

....

Je viens de l'avoir au téléphone. Rendez-vous est pris demain soir à la gare de Lyon pour en parler de vive voix. La question de l'orientation est vraiment un problème épineux : je me souviens avoir eu envie d'être psychologue dès la quatrième. Et puis après ma licence, je n'avais plus qu'une envie : m'enfuir. Bizarrement, aujourd'hui, alors que mon doctorat de lettres s'achève (enfin), j'aimerais bien reprendre. Qui a dit éternel étudiant ?

....

Je soupçonne ma nièce de vouloir continuer le théâtre - et peut-être de ne continuer que cela. Mais comme c'est une gamine plutôt gentille, avec un Surmoi « gros comme ça », elle n'osera jamais imposer cela à ses parents...

29 août 2008

D'une généreuse inconnue

À l’époque, je vivais à Antony, avec mon petit ami et deux autres colocataires, l’un gay – plutôt « wizzzz » – l’autre hétéro. Nous faisions des fêtes tous les week-ends qui réunissaient nos amis, ceux à venir, tous finissant peu ou prou par s’endormir dans un coin ou l’autre de l’appartement. C’est à cette époque que Juliette fit tomber une bibliothèque et tout son contenu sur la tête d’un copain pendant qu'il dormait (copain que je viens de revoir ici même, sur mon lieu de vacances, il y a quelques jours, et avec lequel nous n’avons pas manqué de nous remémorer cette période ô combien excessive). Bref… L’année universitaire s’achevait et je venais de terminer les derniers examens de mon deug de psycho. La journée de juin était belle mais j’étais à une époque de ma vie où seules les nuits comptaient. J’errais, sans doute désœuvré, dans l’appartement lorsque mon téléphone sonna (nous n’avions pas encore de portables, aussi, chacun avait sa ligne fixe).

- Bonjour…Christophe.jpg
- Bonjour.
- Est-ce que vous êtes Christophe ?
- Euh… oui…
- Vous êtes blond avec une houppette ? [je ne veux aucun commentaire à ce sujet !]
- Euh… oui…
- Vous avez souvent des chaussures vertes ?
- Euh… oui…
- C’est tout ce que je voulais savoir. Merci. Au revoir.

Il s’agissait d’une voix de femme qui me laissait – il faut bien le dire – assez désemparé… Il ne s’agissait pas d’une jeune fille, non, plutôt la voix d’une femme d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années. Hésitante, gênée, mais surtout très pressée à ce qu’il me semblait, pressée de m’identifier et de raccrocher une fois les vérifications faites.
À 20 ans, on se croit volontiers le héros d’une espèce de roman qui est en train de s’écrire : tout peut arriver à n’importe quel moment. Ayant beaucoup d’imagination, je commençais à faire défiler le film d’une rencontre unilatérale : quelqu’un, une femme, m’avait repéré, avait trouvé mon prénom, mon numéro de téléphone – oui, mais où ? au boulot (à l’époque, je pense que je devais encore faire du télémarketing) ? à la fac de Malakoff ? dans l’immeuble ?
J’en étais à ces interrogations lorsque le téléphone sonna à nouveau.

- Christophe ?
- Oui ?
- Je voulais m’excuser… je ne sais pas ce qui m’a pris…
- Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes… mais je suis tout à fait disposé à discuter avec vous…
- Non, non, je suis désolée… je… je ne devrais pas…
- Dites-moi juste d’où vous me connaissez… de la fac ?
- Oui oui… oh… [autres bruits dans la pièce puis chuchotements]… bon… je dois vous laisser.

C’était intriguant et vaguement excitant.
J’allais voir mon copain dans sa chambre et lui racontais ces deux étranges appels. « Ce doit être une cinglée », me dit-il. C’était un peu court.
Pour tout vous dire, je ne sais plus si le coup de fil suivant advint le même jour ou quelques jours plus tard. Je ne sais plus non plus comment j’en vins à finalement suffisamment engager la conversation pour que le dialogue suivant ait lieu :

[…]
- Christophe ?
- Oui…
- Vous allez partir en vacances ?
- Non, je ne pense pas.
- Pourquoi ?
- Bah vous savez, je suis étudiant, je n’ai pas forcément beaucoup d’argent à mettre dans un voyage.

Mon copain, qui était présent, agitait les bras dans tous les sens et braillait : « mais dis-lui donc que tu as un copain, bordel ! »
Quelques jours plus tard, je recevais par la poste une courte lettre m’invitant à tout de même profiter de mes vacances, deux entrées pour EuroMickey (où, par principe, il était inenvisageable que je mette les pieds) et un billet de 500 francs. Au dos de l’enveloppe, elle avait écrit son nom et son adresse, d’une main que j’imagine tremblante, c’est-à-dire partagée entre l’envie que j’en sache davantage sur elle, voire que j’aille la retrouver chez elle, et… la peur que je le fasse. Elle habitait le quartier de Denfert-Rochereau. Muni de son nom, il était facile que je trouve son numéro de téléphone, dès lors qu’elle n’était pas sur liste rouge. Ce n’était pas le cas. Je composai le numéro de téléphone en ne sachant pas trop quoi dire car je n’avais rien à lui proposer – même si avait pesé sur moi toute la cupidité du monde. Je tombai sur un répondeur (une voix d’homme) et commençai à me présenter quand elle décrocha le combiné :

- Non, Christophe, vous ne pouvez pas m’appeler ici… je… je ne vis pas seule.
- Écoutez, je ne sais pas à quel jeu vous jouez, mais je ne peux accepter ni les billets, ni l’argent… Heu… c’est très gentil… mais je ne sais pas où vous voulez en venir… je n’ai rien à vous offrir en retour…
- Oui, je sais, je comprends… mais… prenez ça comme un cadeau. Je ne vous embêterai plus jamais.

Le fait est, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. J’ai hésité à tout lui renvoyer par la poste mais il faut croire que mon âme n’était pas si noble. J’ai offert les deux billets et j’ai gardé l’argent. Je n’ai jamais su qui elle était : il y avait beaucoup de femmes de son âge à la fac.
Pourquoi raconter tout cela me direz-vous ? Bah, parce que Lancelot me l’a demandé…

16 août 2008

De l'annonciation

Joss a réalisé, comme au sortir d'un lointain rêve, qu'à une époque, il avait songé à évoquer avec ses parents quelques particularités de sa sexualité, voire à les orienter vers un club pour parents désappointés...

st-sebastian.jpgDans les commentaires qu'il a reçus, il s'en trouve un qui explique qu'en substance, le coming-out est comme un fruit : quand c'est mûr, ça tombe. C'est une jolie formule qui a de surcroît le souci de rappeler qu'il n'y a aucune obligation autre que celle de céder à un impératif tout à fait personnel : pour certains, il sera question de vérité, pour d'autres, il s'agira de se libérer d'une ambiguïté pesante (« Alors ? quand est-ce que tu nous amènes une petite jeune fille ? ça nous ferait plaisir, à ton père et à moi... »). Il est vrai également qu'avoir quelqu'un dans sa vie aide. Je me revois l'annoncer à mon père. C'était il y a un peu plus de dix ans, il venait de quitter ma mère qui s'enfonçait chaque jour davantage dans une grave dépression. Il était soulagé de voir que, loin de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, je les maintenais de force dans leur position de parents, me refusant à émettre un avis sur leur couple. Nous avions déjeuné ensemble et il me ramenait en voiture à Malakoff où je suivais alors des cours de psychologie. Le choix de l'annoncer à ce moment-là témoignait d'un abandon de ma part à la sécurité d'une évidente manipulation car je me sentais en position de force : j'avais un copain, G., avec lequel j'étais sur le point d'emménager, et je savais mon père suffisamment en difficulté et isolé pour qu'il s'efforce de ne pas me malmener.

 

Moi : Qu'est-ce que je pourrais t'annoncer, me concernant, qui te choquerait ?

Lui : Que tu aies pris ta carte au Parti communiste...

 

Mon père a toujours eu un humour bien à lui mais, effectivement, on ne peut guère le soupçonner de gauchisme (beaucoup de débats politiques entre nous, et quelques engueulades sans gravité...).

 

Moi : Sois tranquille alors... Je suis gay...

Lui (d'abord silencieux) : Ah... tout ce que je peux te dire, c'est que, comme tu le sais, j'ai été marin et j'ai eu parfois quelques tentations (!) donc je peux te comprendre. Mais ce que je veux aussi te dire, c'est de ne pas te couper d'autres voies : si tu éprouves un jour une attirance pour une fille, ne t'interdis pas d'y céder sous prétexte de t'être déclaré un jour homosexuel...

 

Tant de souplesse m'avait estomaqué. Bien entendu ma sœur s'est chargée, des années après, de me dire que tout n'avait pas été si simple, qu'il était passé par des moments difficiles. Désolé, mais ce n'est pas mon problème...

Après cette annonce fracassante, j'ai attendu des années avant d'en parler avec ma mère, nettement plus réactionnaire, capable de proférer des conneries impardonnables (alors que je devais avoir 16 ans, devant un sujet sur le Sida au journal télévisé qui me laissait rougissant, elle avait déclaré : « après tout, les séropositifs meurent par où ils ont péché » ; outre la cruauté même de l'énoncé, qu'elle plagie ainsi une scène des Rois maudits me consternait ; je crois me souvenir lui avoir dit quelque chose comme « les limites de ta connerie sont repoussées chaque jour un peu plus ! » ; un de mes cousins, toxico, était séropo - ce que je lui rappelai avant de quitter la table).

Vers 26 ans, j'allais chez elle le moins possible, parce qu'elle me tapait sur les nerfs, parce que je repartais de chez elle abîmé. Je la sentais hantée par cette question qui devait trouver sa réponse un soir d'automne :

 

Elle : Mais je ne sais rien de toi, tu ne me dis jamais rien, je ne sais même pas si tu as une copine... ou un copain ?

Moi : Bon alors d'accord, je vais t'annoncer quelque chose mais je ne veux pas de larmes ni d'embrassades, et je te préviens, je n'ai pas l'intention de m'excuser pour ce que je suis...

Elle (larmoyante) : ...mais non...

Moi (ferme) : ...je suis pédé.

Elle (en larmes) : oh, je m'en doutais, je m'en doutais... mais tu sais, je préfère te savoir homosexuel qu'en prison...

Moi (braillant) : mais ça n'a rien à voir ! M'enfin ! On peut être pédé ET en prison !

[...]

Elle : c'était G. n'est-ce pas ? j'ai toujours su que c'était lui qui t'avait perverti...

Moi (enragé) : certainement pas ! je n'ai pas été « perverti" ! Et puis il n'était pas le premier ! Il y en avait eu plein d'autres avant !!

 

C'était faux bien sûr : G. était bel et bien le premier mais son discours était si insupportable... Reste qu'elle me pressentait capable de claquer la porte pour ne plus jamais revenir.

Avec le temps, ma mère a mis beaucoup d'eau dans son vin. Je lui ai présenté O. (« il n'est pas très bavard, il pourrait faire des efforts tout de même ») et elle a pu jouer à la mère compréhensive et progressiste, etc., et je ne doute pas que dans le confort de son esprit, elle se dit qu'elle est une mère admirable (ma mère est une espèce de Bree Van de Kamp déclassée). Cette note n'a pas pour objet de solder les comptes avec elle (un blog n'y suffirait pas et, de toute façon, ces questions ont cessé de m'intéresser depuis longtemps).

Je comprends que la question du coming-out puisse être terriblement angoissante : dans certaines familles, tout peut très bien se passer ; dans d'autres, on mesure l'étroitesse de l'amour familial, la toute-puissance de l'image fantasmée de l'enfant : certains s'entendent dire des choses abominables, proprement scandaleuses et cruelles (ce qui mériterait une descente punitive de Super-Tarlouze ?) ; certains se font renier, certains subissent des humiliations pires encore. Et même quand les choses finissent par s'arranger, il y a toujours de ces petites phrases qui restent coincées dans la mémoire.

Je crois qu'il faut avoir la force de partir sans se retourner (encore faut-il, quand on est jeune, pouvoir le faire, émotionnellement, financièrement, etc.). La crainte de perdre leur enfant peut de nos jours aider bien des parents à se poser les vraies questions. Mais pour certaines familles, la distance est infranchissable et on n'y peut pas grand-chose : on ne peut forcer les gens à passer outre. À ceux des gays qui ont grandi dans une telle famille, je souhaite de s'entourer d'une nouvelle famille et de laisser passer le temps qui, comme chacun le sait, peut beaucoup de chose. Ou de vivre dans une intimité tue, ce qui est parfaitement légitime également, l'essentiel étant de ne pas se laisser dévorer par un sentiment de culpabilité souvent savamment distillé par les parents.

 

edit : sur la question du coming-out, voir aussi : http://debatgay.skyrock.com/757398058-Le-coming-out.html

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