21 décembre 2009
Canine (Kynodontas)
Histoire de ne pas rester sur un échec cinématographique, j'ai proposé à Yann et à D. d'aller voir Canine, dont la bande-annonce m'avait singulièrement intrigué au moment de sa sortie, il y a quelques semaines.
Une famille vit en autarcie dans une propriété protégée du monde extérieur par une grande palissade. Le père, seul, sort pour aller travailler, pendant que les trois grands enfants restent avec la mère, apprennent d'étranges règles, se livrent à de curieux jeux, s'initient à la chose sexuelle. La mère, peut-être, est enceinte de jumeaux et d'un chien.
Ce film m'a semblé une attaque en règle de la famille, dans la mesure où, ici, son fonctionnement pathologique n'est qu'une extrapolation de ses tendances foncières. La langue est toujours transmise par les parents, mais c'est un vocabulaire dévoyé qui leur est offert, des signifiants offerts à d'autres signifiés : pas certains de pouvoir les protéger des mots, les parents écartent tout de même d'eux les concepts menaçants. Une salière se dit « téléphone », un « zombie » devient une petite plante jaune.
Les avions qui passent dans le ciel ne sont que des jouets qui tombent parfois dans le jardin. Les chats sont des monstres assoiffés de sang qui viennent du monde du dehors et qui, à eux seuls, justifient l'enfermement. Car dans cette famille, on n'est suffisamment préparé à sortir de la maison que lorsqu'une canine tombe et repousse.
C'est un film étrange et souvent dérangeant, des plans parfois courts qui esquissent l'étrangeté des règles et un regard qui scrute des corps d'une certaine innocence ; mais c'est aussi une expérience scénaristique assez unique.
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19 décembre 2009
Max et les maximonstres
Première sortie cinéma nous réunissant, D, Yann et moi, tout d'abord autour de trois sages chocolats chauds par cet après-midi glacé. Rythme nouveau de la conversation à trouver : ces deux-là, bien qu'ayant quelques points communs, notamment professionnels, ne se connaissent pas (ou si peu). Séance ciné, donc, entre un déjeuner chez ma tante et une séance de garderie pour Yann : Max et les Maximonstres.
Je ne suis sorti qu'une fois d'un cinéma avant la fin du film, c'était il y a plus de quinze ans - d'ailleurs, je ne me souviens pas du film en question -, et il est rare que je m'ennuie, mais j'ai vraiment béni le ciel et les producteurs que le film dure moins de deux heures. Grand réconfort à découvrir que mes deux acolytes en ont pensé la même chose (l'un des deux s'est endormi par intermittence). Outre la laideur des images (et je ne parle même pas des monstres), un ennui mortel se dégage de ce film, dû évidemment à un scénario assez inepte et à un gosse qui mériterait assez largement qu'on lui colle Super Nany dans les pattes. Nous nous sommes demandé à quel public s'adressait ce film. Les monstres, caractériels, ont de quoi faire flipper les gosses (et Yann nous a dit qu'une projection test, après le premier montage, avait été effroyable : les gamins hurlaient dans la salle), et le substrat psychopédagogique (sur son île aux monstres, l'enfant revit, dans une espèce de psychodrame, les difficultés qu'il fait vivre aux adultes de son entourage) est trop mince pour véritablement intéresser les adultes. Certains critiques ont presque crié au génie. Dîner en tête à tête avec D.
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13 décembre 2009
Le ruban blanc
Beaucoup d'adultes donnent l'impression d'avoir oublié les enfants qu'ils étaient ou, tout au moins, de ne pas extrapoler à l'Enfance le ruban froissé de la leur. On peut se souvenir avoir été parfois moqueur, dans la force du groupe, à s'en prendre soudain à un plus faible, ou d'avoir été soi-même brutalisé, à l'occasion de bien trouble façon, et se refuser à voir dans l'enfant le petit primate en devenir qui porte, outre les failles de toute une famille, le vague souvenir d'une vieille lignée qui a assuré à notre espèce la suprématie au moins autant grâce à l'intelligence qu'à la violence. Sans doute la religion fut-elle un des moyens d'organiser le chaos du monde, de lui donner un sens, d'où que vienne la mort, mais la religion fut également un moyen de structurer la tribu, de l'astreindre à des règles pour dépasser la seule victoire de la brutalité, celle du chef.
D'où provient la résistance du pasteur du Ruban blanc d'Haneke à ne pas entendre la vraisemblable violence des enfants, la vraie violence, celle qui se nourrit de la cruauté, ou du moins à ne bien vouloir punir que les petits travers que l'on attribue à cet âge - l'effronterie, le mensonge... - punition donnée derrière une porte fermée à la caméra, ainsi qu'on le fait dans les familles respectables ?
Car il y a quelque chose de pourri dans la petite communauté villageoise organisée, presque féodalement, autour de son baron, de son pasteur et, enfin, derrière l'instituteur. Au cours des quelques mois qui précèdent la Première Guerre mondiale, la communauté des enfants, fourbe et unie, dans la prémonition peut-être de ce premier suicide européen du XXe siècle, exerce sa violence sans motif apparent : le médecin, que l'on fait tomber de son cheval, le fils du baron, ligoté et battu, de même que le petit trisomique... comme si les enfants s'étaient mis à comprendre la duplicité du monde des adultes (tous, ou à peu près, abominables dans ce film implacable de froideur), cette mystérieuse alliance d'un carcan moral en acier trempé et cette haine à peu près totale de l'Autre.
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Le Concert
Ma nièce a adoré, ma tante et une collègue se sont montrées plus réservées, à cause des invraisemblances et d'une espèce de surenchère du bordel russe supposé.
Je passe un peu de temps avec D. (il faudra pourtant bien que je lui dégote un surnom plus conforme à l'image que j'en ai...), à faire quelques boutiques dans le quartier des Halles où il part en repérages pour ses achats de Noël. Quelques assiettes à trouver dans une boutique de la rue Montmartre, peut-être un Ganesh passage du Grand Cerf, avant de retrouver le Philosophe pour aller voir Le Concert. Pays curieux, pour lequel j'ai beaucoup de tendresse, où des figurants sont engagés pour les manifestations en faveur du parti communiste, où les nouveaux riches sont très riches et très... nouveaux riches, où la nostalgie est une forme d'art : pauvres Russes qui n'en finissent pas de désespérer de leur modernité. Quelques scènes véritablement très drôles et beaucoup d'énergie, seule à porter (à défaut du scénario) la cohérence du film. Mais l'engouement qu'il a suscité me laisse un peu perplexe.
En sortant, le Philosophe se montre presque hystériquement contre ce film, à tel point qu'il me donne l'impression de vouloir absolument et un peu exagérément s'en prendre à un film moyen pour en avoir trop vu de bons dernièrement. Je le lui dis. D. et moi sommes tout de même un peu plus enthousiastes, bien prêts à reconnaître les limites du scénario, des dialogues et de Mélanie Laurent... Dîner dans un japonais du 1er arrondissement, on s'éternise un peu en terrasse chauffée (avant interdiction) du Marais...
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11 décembre 2009
The Rocky Horror Picture Show
Deux types de mon âge dans le métro, du genre à avoir 400 amis chacun sur Facebook et à aller boire un coup chez Jipé avant d'aller dans un bar à la mode du 11e arrondissement, évoquent le voyage d'un des deux, je ne sais où, en des lieux en tout cas où l'on peut avoir deux filles pour quarante euros. « Mais c'est légal ? », s'est apparemment inquiété auprès de la maquerelle le futur consommateur sourcilleux de la loi. « Et pour ce prix-là, elles faisaient tout ? », demande l'autre. Sourire canaille soigneusement choisi : « Ouais... » AH ! AH ! AH !
Ah, ah, ah...
Plus tard, assis à la terrasse à côté de moi, alors que j'attends Yohanna et le Philosophe pour une séance au Studio Galande du Rocky Horror Picture Show (qu'ils n'ont jamais vu), quatre quarantenaires parlent de l'éducation des enfants et des adolescents, et des moyens qu'il convient d'employer pour leur ouvrir l'esprit. Open your mind, let the sunshine in, etc. L'une évoque le stage qu'ont fait les deux fils d'une amie, dans je ne sais quel pays : une semaine dans un orphelinat et une autre dans un centre pour jeunes délinquants. Riant ! Par la suite, elle évoque un voyage en Afrique, au cours duquel, par la fenêtre d'un train, elle a donné à un groupe d'enfants sur le quai une bouteille (d'eau ?). « J'ai vite réalisé mon erreur quand ils ont commencé à se battre comme des chiffonniers. Il y avait carrément un nuage de poussière, comme dans les dessins animés : on aurait dit des animaux. »
Dans la petite salle du Studio Galande, équipés de riz et de bouteilles d'eau, nous ne sommes pas loin d'être les plus âgés. Les animateurs semblent en forme et leur Frank-N-Furter est plutôt sexy (bien plus que Tim Curry en tout cas) : il n'aurait pas à beaucoup me pousser pour que la fameuse interaction avec le public ne soit dans mon cas requalifiée en tripotage caractérisé. Dans la salle, trois anniversairés (dont... un jeune prêtre sur lequel le Philosophe se jettera avec beaucoup d'entrain au moment de la simulation de la partouze). Le jeune type choisi dans le public pour jouer la créature torse-nue et en slip doré n'était pas mal non plus. Au moins le vieillissement et l'« adipeusisation » nous ont-ils épargnés, au philosophe et à moi, ce genre d'exposition. Nous sommes ressortis trempés, du riz plein les cheveux, joyeux comme des gosses.
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08 décembre 2009
La route
La Route, de John Hillcoat, d'après le livre de Cormac McCarthy, avec le Marin. En des temps post-apocalyptiques, qui ont vu la disparition à peu près complète des animaux et de la végétation, un père et son fils partent vers le sud après le suicide de la mère. Le sud... pour ? on est en droit de douter que le monde y sera meilleur, mais on peut comprendre cette envie de marcher inlassablement, seul moyen d'alimenter l'espoir.
Privés de nourritures, beaucoup d'hommes et de femmes ont recours au cannibalisme, qu'il s'agit évidemment d'éviter avec soin - mais comment ne pas s'approcher des maisons que l'on croit vides en espérant y trouver des provisions ? Quelques scènes terribles, non pas de dévoration, mais de traque, et d'autres véritablement déchirantes, là où l'instinct de survie prend le pas sur les reliquats de la compassion.
Le film n'évite pas toujours le Grand-Guignol, mais la photographie est magnifique.
Réconfortés par une bière à l'issue de la projection, et orientant bientôt la conversation sur la question de la famille (un autre chaos), nous nous demandons combien d'heures nous tiendrions dans cette situation avant de servir d'amuse-gueule (dans le cas du Marin, plutôt fluet) ou de plat de résistance (dans le mien) au vieux gentil voisin, à la grand-mère attachante que l'on croise tous les jours, ou au sympathique gardien.
Il y a quelques mois de cela, Chapi et moi, évoquant alors ces films d'épouvante où le personnage est acculé, sur le point d'être dévoré vivant ou torturé, nous déplorions que, dans sa grande clémence, Mère Nature n'ait pas offert à l'Homme même entravé la possibilité d'une autolyse juste en prononçant (ou même en pensant à) quelques phrases magiques.
23:53 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la route, john hillcoat
22 novembre 2009
Strella
Strella, film grec de Panos H. Koutras, le réalisateur de l'Attaque de la moussaka géante.
Yiorgos sort de prison au terme d'une peine de 14 ans, erre un peu dans Athènes, le temps de retrouver le rythme des pas de l'homme libre, l'espace de la grande ville, le nouveauté des lieux. Il s'échoue dans un de ces hôtels impersonnels sans être véritablement glauque. Une jolie transexuelle erre elle aussi sur la moquette des couloirs, lui demande du feu, lui redemande du feu, le drague un peu.
Le chœur grec est mourant et mesure le peu de rôle qu'il lui reste à jouer dans l'énoncé du destin. Surtout, il ne s'étonne plus de rien, surtout pas d'une relecture des mythes, relecture qui ne pousse plus les enfants incestueux à se crever les yeux.
Un film complètement amoral et scénaristiquement assez invraisemblable - mais pas plus que ce à quoi nous a habitué la mythologie... Systématisme de la caméra à l'épaule et des plans très serrés un peu crispant à l'occasion. Pour autant quelque chose émerge de ces improbabilités ; une poésie serait mensonger, mais quelque chose de plaisant dû pour beaucoup à l'attachement du réalisateur pour ses personnages. Ça fait pas lourd ont dit certains. Je m'en contente sans me forcer.
21:04 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : strella, panos h. koutras
15 novembre 2009
Sin nombre
Sin nombre ce soir avec le Marin. Je ne reviendrai pas sur mon rapport aux gangs, là où mon gauchisme résiste mal, dans la mesure où j'en ai déjà parlé çà et là. Très beau film pessimiste. Territorialités omniprésentes. Celle des gangs, qui découpent les villes et les régions au gré de leurs conquêtes et de leurs meurtres, dans des pays (d'Amérique centrale) où il est difficile de l'ignorer tant ils sont présents et visibles, tatouages qui couvrent peu à peu la peau au fur et à mesure des cadavres abandonnés sur les routes. Territorialité géopolitique également, circuit sauvage censé mener vers un ailleurs luxuriant (les États-Unis), ailleurs bien décidé à lutter de toutes ses forces pour limiter ce que ce peuple pourtant colonisateur et pionnier considère comme une invasion.
Les mécanismes de recrutement, d'adoubement par les chefs, sont bien montrés et me laissent désœuvrés : quelles solutions sociales et individuelles pourrait-on apporter quand est à ce point inscrit au plus profond de la chair le goût du pouvoir et de la violence ?
C'est pourtant une population qui verse volontiers dans le sentimentalisme (la réunion, après la mort du chef) et la religiosité (j'ai pensé à la Vierge des tueurs), le tout dans une confusion de repères sidérante. Alors bien entendu, on ne peut qu'entrer en résonnance avec le dissident auquel a été ôté une jeune fille et croire, avec sa nouvelle compagne d'infortune, qu'ils peuvent s'en sortir...
Dans la salle, un enfant de dix ans (au maximum), accompagné de ses parents, assiste aux égorgements, aux coups qui pleuvent sur un môme à peine plus âgé que lui, aux tentatives de viol. Mais où diable est passé ce cher Christian Vanneste ?
21:56 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sin nombre, cary fukunaga
07 novembre 2009
Careful
La rétrospective Guy Maddin, « le magicien de Winnipeg » s'achève sur la projection de Careful. Plus tôt dans l'après-midi, j'ai pu revoir les hilarants Sissi-boy-slap-party (à côté de moi, une femme d'une grosse quarantaine d'années a un rire délicieux) et Sombra Dolorosa.
À l'origine de Careful, l'envie de Maddin de faire un film montagnard, celle d'un de ses acolytes de réaliser un film pro-inceste (!). En haut d'une montagne germanique, un village tout chuchotant, dans la crainte panique des avalanches (on sectionne, pour plus de sécurité, les cordes vocales des animaux), où la prudence a été érigée en principe indépassable, où la seule école pour garçons est une école de majordomes : la crème aura le droit d'aller travailler dans le château du comte. Dans ce village, les rapports sont prudes et policés à l'extrême, émanation caricaturale, duveteuse et terrible d'une sorte de pastorale protestantissime mais où s'agite en vrac toute la seconde topique de Freud.
En prime - et tant qu'il n'est pas retiré de Youtube - Sissi-boy-slap-party :
22:34 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : careful, sissi-boy-slap-party, sombra dolorosa, guy maddin
30 octobre 2009
Archangel
Je crois que ce que j'aime le plus chez Maddin (courage, la rétrospective s'arrête dimanche : après, je vous fiche la paix), outre la beauté des images qui se dégage pour partie de ce flou, de ce brouillage (goût qu'il dit avoir hérité de son enfance et des images fantomatiques qui se promenaient sur la télévision souvent enneigée), de sa technique de montage hypnotique, c'est son infinie liberté : lui seul peut raconter ce qu'il raconte : Arkhangelsk est une petite ville de la Russie occidentale pendant la Première Guerre mondiale, non loin du front où s'agitent la noble armée impériale, les soudards allemands et d'hirsutes et sanguinaires bolchéviques. Un soldat est amnésique et revit inlassablement son mariage, sa mémoire déchirée dès les prémisses de la nuit de noces. Sa femme, elle, feint de ne pas le reconnaître, incapable qu'elle est de lui pardonner sa trahison. Et un autre soldat, qui vient de loin, et qui croit reconnaître en elle son Iris bien aimée, morte.
Je ne connais aucun réalisateur qui puisse jouer à ce point avec le feu : le burlesque sans la bouffonnerie, l'hommage sans la flagornerie, la poésie flotte dans les images.
23:41 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : archangel, guy madin


