04 octobre 2011

Interdit du cinéma levé

Retrouvailles avec les salles obscures. Pas de tambours, pas de trompettes, mais c’est vrai, j’avais presque oublié : il y a les quintes de toux qui commencent la lumière éteinte, les bruits de pop-corn, même lorsqu’on n’est pas dans un multiplex, les salles à moitié vides aux séances du matin...

 

L'Etrange affaire Angelica.jpgJe m’ennuie ferme au premier film, à tel point que je me demande même un instant avec crainte si mon intérêt pour cet art ne s’est pas émoussé. Mais non, plus j’y repense, plus j'incrimine L’Etrange Affaire Angelica, du très âgé (il est centenaire !) Manoel de Oliveira. L’histoire est dans la plus pure tradition de la littérature fantastique du XIXe siècle : un artiste tombe amoureux de la jeune fille morte que la famille lui a demandé de photographier, une dernière fois. Comme il s’agit d’un photographe (et qui sait : en revenant le hanter, la jeune fille se révolte peut-être contre la photographie en ce qu’elle éternise le monde et la mort même), le réalisateur n’a tourné que des plans fixes (à moins qu’il ne s’agisse de sa griffe). Le risque majeur du plan fixe est une composition de scènes d’un maniérisme extrême – danger que de Oliveira écarte d’un revers de la main un peu trop rapidement. Enfin, j’ai trouvé les scènes oniriques et les effets spéciaux d’une grande laideur. Au fond, je crois que ce qui me dérange, c’est que cette histoire aux motifs si familiers aurait mérité un traitement foncièrement audacieux, voire expérimental (j’ai imaginé par instant ce qu’en auraient fait Guy Maddin ou les Frères Quay).

 

La réédition de A propos d’Elly, de l’Iranien Asqhar Farhadi me laisseA propos d'Elly (2009).jpg terriblement exalté (il en sera de même avec La Fête du feu)… Une bande d’amis passe quelques jours à la mer. Une des femmes du groupe a cru bon d’inviter Elly, inconnue de tous, afin de lui présenter Ahmad, fraîchement divorcé. Elle est charmante mais secrète, douce et un peu sur la réserve. Surtout, elle disparaît soudainement. Est-elle partie seule sur les routes ? S’est-elle noyée en tentant de porter secours à un petit garçon ? Là encore, l’histoire n’est pas neuve, mais le film est réalisé avec une maîtrise scénaristique absolue (ouais, carrément), le jeu des acteurs est d’une très grande justesse. Surtout – et il s’agit là de l’un des talents du réalisateur – plusieurs niveaux de lecture (sociologique, politique, psychologique, philosophique) se superposent sans jamais se brouiller ou s’exclure. Ne peut-on craindre que, malgré leur bonne volonté, les mâles de ce film ne retombent que trop facilement dans les travers d’une domination que le pouvoir leur offre bien volontiers ? Ne peut-on voir – du moins tant qu’il n’est pas là – dans le personnage du fiancé manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyd’Elly la manifestation d’un pouvoir scrutateur qui, avec sa population, aime jouer à ni oui ni non ou au menteur ? Que mentir dans une autocratie ? La question se pose également dans Une séparation, vu dans la foulée : d’abord un petit mensonge, puis un autre pour le couvrir, puis celui que les proches doivent raconter, quitte à s’embrouiller. Et le pouvoir qui vous écoute et vous fait parfois la grâce de vous croire. Là encore la maîtrise scénaristique est excellente, sans pour autant sacrifier l’émotion et la subtilité : les mécanismes d’identification vous promènent d’un personnage à l’autre, d’une antipathie à l’autre. On peut penser à Almodovar, parce que le regard posé sur les femmes est plein de tendresse, parce que leur force est célébrée dans ces deux cinémas. Cela faisait longtemps que des films ne m’avaient pas enthousiasmé à ce point.

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyDu coup, douche froide avec Habemus Papam, malgré toute la sympathie que je peux éprouver pour Nanni Moretti. Par contraste, le film me semble brouillon et partir dans tous les sens, ce qui n’est ordinairement pas sans charme, mais me tire cette fois de longs bâillements – j’aurais volontiers sauté la scène de volley-ball. Mais quelques scènes drôles tout de même, et puis Piccoli, et puis Arvo Pärt au générique. Et le Vatican en deviendrait presque sympathique (ça n’est pas rien !).

 

Impression encore plus mitigée à la sortie de Beginners (Mike Mills) : les « bonnes » idées de mise en scène sont cousues de fil « fun ». Mélanie Laurent en fait des tonnes (insupportable scène muette de la rencontre dans laquelle elle minaude bien au-delà du raisonnable), peut-être pour tenter désespérément de contrecarrer la légèreté avec laquelle a été construit son personnage. En vain : sur elle, on en saura trop ou pasmanoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly assez. Reste que le père (Christopher Plummer) est évidemment sympathique, qui peut enfin se passionner officiellement, à 75 ans – avec en prime l’alibi militant ! –, pour la Gay Pride. Le seul à véritablement lui voler la vedette est le chien, parfaitement casté. Par moment (mais j’ai du mal à savoir pourquoi), je pense à A Single Man. Tout de même, Beginners sent moins l’escroquerie artistique. Enfin – mais après tout là n’est pas le but –, pas certain que ce film nous rende plus sensibles au sort de nos petits vieux pédés et goudous qui ont le bon goût de disparaître de l’horizon. Tiens, quel était le nom de ce bar parisien qui avait fait scandale, il y a quelques années, en interdisant son entrée aux gros, aux vieux et aux moches ? (je me souviens qu’en substance, le patron avait dit qu’il s’agissait d’être moins hypocrite que les autres établissements et, accessoirement, de protéger sa belle clientèle). Et comment s’appelait cette conne de physio de l’avenue des Champs-Élysées ? Nathalie ? Sandrine ? Valérie ? Chais plus…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyTomboy (Cécile Sciamma), sorti pendant que j’étais à l’hôpital : j’ai rarement autant lu sur un film, tout en ayant une telle envie de le voir, tout en ne pouvant pas. Jeunes acteurs, voire très jeunes, jouant avec un incroyable naturel. Empathie immédiate pour la jeune héroïne au visage renfrogné et qui devra faire l’apprentissage, vraisemblablement, de la dissimulation – cela ne peut que parler au pédé que je suis. La psychologie est loin d’être prégnante dans le film, et pourtant j’ai trouvé l’exposition de la réaction de la mère d’une grande finesse : d’abord irritante à cause de la violence symbolique qu’elle impose à sa fille, on comprend assez vite que, quoi qu’elle pense de la situation, il s’agit avant tout de ne plus différer la révélation – et qu’au fond, il n’y a pas de bonne solution… Ma vie en rose m’avait fait le même effet : envie d’entrer dans l’écran et de casser la gueule à tout le monde. C’est proprement hallucinant (ou halluciné ?), mais il m’a toujours semblé que je ferais un père très acceptable pour un enfant pas bien au clair avec son identité sexuelle et que je saurais faire rempart contre le monde extérieur. Oui, je suis d’accord avec vous, c’est une drôle d’idée.

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly

Impression mitigée encore : les tableaux de Women without men (Shirin Neshat) sont pour la plupart de pures merveilles d’esthétique (de maniérisme, diront certains – c’est loin d’être faux), mais peinent à être davantage : le contenu politique du film, pourtant revendiqué par la voix du narrateur et l’évocation des manifestations, pâtit considérablement de cette beauté même des scènes. Jolie chose assurément, et les références « asiatisantes » (le rapport au temps, aux saisons et, plus généralement, à la nature) ne sont pas pour me déplaire, mais que m’en restera-t-il dans quelques mois ? Sans doute l’impression d’avoir vu cela à la MEP et non au cinéma…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyD. qui m’a beaucoup accompagné ces derniers temps botte en touche devant Melancholia (Lars von Trier) qu’il craint vraiment trop déprimant. Quel dommage ! Une fois dépassées les petites agaceries que suscite la rigidité très exposée des principes du dogme, on s’abandonne au plaisir : magnifiques scènes du prologue comme autant d’expressions hallucinées, comme autant de mises en images des naufrages émotionnels, des liens sociaux disloqués sont encore une fois la cible du réalisateur – il prêche à un convaincu ! – et Kirsten Dunst porte très joliment le vide mélancolique, tandis que sa sœur, comme dernière force structurante se décompose à vue d’œil à mesure que l’échec devient patent.

Même les scènes « fantastiques » sont belles – ce qui n’est jamais garanti, loin de là, avec le « cinéma d’auteur ».

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly

La guerre est déclarée (Valérie Donzelli) : film énergique, c’est certain, dénué de tout pathos, c’est vrai – et quelques scènes très drôles. Les deux acteurs sont vraiment agréables (à regarder), mais ils jouent si mal que l’on a l’impression d’être dans un film de Rohmer ! Si mal (leurs cigarettes se consument avec plus de naturel) que je me suis demandé si cela venait des dialogues – injouables peut-être ? et pourtant non… – ou d’un parti pris visant une certaine mise à distance. La question reste ouverte, mais je passe mon chemin…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyLa piel que habito (Pedro Almodovar) quelle déception après le battage dont le film a fait l’objet. Les scénarios foutraques et l’hystérie de ses personnages s’accommodent peut-être mal de la sophistication et au fond, je me demande si je n’aimais pas nettement plus la période où les vagins des transsexuels avaient l’air d’être en carton. Alors bon, évidemment, il sait toujours parfaitement filmer les femmes et les scènes de sexe, mais certaines situations sont vraiment à la limite de l’autocaricature – je pense notamment au discours de la bonne sur ses entrailles. Et puis, que de ramifications scénaristiques pour rien ou presque, à tel point que l’on s’est demandé, D. et moi, si la réception du film n’avait pas indûment bénéficié du crédit de son réalisateur…

 

Le Cochon de Gaza (Sylvain Estibal) en compagnie de F. On pense à Kusturica pour le caractèremanoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly surréaliste de la fable : un cochon qui arrive de nulle part, littéralement pêché dans la mer. Une bestiole encombrante, intouchable, diabolique même (« Comment font-ils pour manger cela ! ») qui commence par susciter de l’effroi (ne pas le toucher, ne pas se laisser voir par lui, même), avant de susciter l’intérêt (financier). M. me demandait toujours, avant de m’embrasser, si j’avais mangé du jambon dans la journée – c’était dit sur le ton de la plaisanterie… mais je ne me serais pas avisé de répondre par l’affirmative : il me disait que lorsqu’il voyait une photo de porc, c’était comme de voir le diable.

Quelques symboles sont peut-être un peu lourdement appuyés, mais c’est un film sympathique et attachant, souvent drôle (les photos de femelles accrochées au mur pour stimuler le cochon, les hurlements de la femme lorsqu’elle le découvre dans la baignoire, sous une couverture) et le regard posé sur l’institutionnalisation des martyrs n’est pas sans pertinence : le discours, odieux et ridicule d’un type qui a tout du directeur des ressources humaines – c’est le cas de la dire –, le semi-automatique en prime, et le vieux débat du nombre de vierges mises à disposition au paradis.

Voilà, ce sera sans doute le dernier film du cycle des retrouvailles avec les salles obscures… Ayant obtenu l’autorisation des femmes en blanc, je pars après-demain – sauf rebondissement médical déplaisant – en vacances dans le Béarn…

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Commentaires

Eh bien, quel catalogue !
De tous ceux dont tu parles je n'ai vu qu' Habemus papam, hier. Er je pourrais reprendre tes mots sans en retirer un. Déçue.
Programmé dès qu'il arrive ici, à la fin du mois, Le cochon de Gaza.
Et bonnes vacances béarnaises !

Écrit par : laplumequivole | 04 octobre 2011

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Quand même, Moretti est très drôle quand il joue.

Écrit par : laplumequivole | 04 octobre 2011

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Heureux de te voir en si bonne forme. C'est super! Bonnes vacances là-bas. Je t'embrasse.

Écrit par : calystee | 05 octobre 2011

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Tout à fait d'accrod avec toi sur Habemus Papam, mais pas d'accord avec Plume sur un détail : autant j'ai aimé Nanni Moretti dans ses autres compositions, autant le personnage qu'il incarne ici m'a paru assez antipathique.
Heureusement, selon moi, qu'il y a Piccoli (parfait dans ce rôle), et Rome, pour contrebalancer la mauvaise impression générale.

La Guerre est déclarée : bizarre, le mauvais jeu des acteurs ne m'a pas paru si flagrant que cela. J'ai aimé, surtout, la justesse de vision des situations vécues. J'ai trouvé ça à la fois original et touchant. Ceci explique peut-être cela.

Passe de bonnnes vacances, mon Chris. A très bientôt.

Écrit par : Lancelot | 07 octobre 2011

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Lancelot > Je n'ai pas dit que je le trouvais sympathique, j'ai dit que je le trouvais très drôle !

Écrit par : laplumequivole | 08 octobre 2011

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Complètement déphasée...

J'ai horreur des salles obscures...

Mais je vais tenir compte de tes avis pour mes achats de dvd's :)

Écrit par : Caly | 15 octobre 2011

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> Calystee : Merci ! Me voici de retour !
> Lancelot : Peut-être que ce qui le rend antipathique, c'est qu'il n'est pas moins assuré de sa foi psychanalytique que les autres le sont de leur foi religieuse... Pour La Guerre est déclarée, vraiment ça m'a choqué, à tel point que ça m'a aidé à prendre de la distance avec le sujet.
> laplumequivole : C'est vrai qu'il est amusant avec ses bavardages incessants...
> Caly : Oh mais un bon dvd bien au chaud devant sa télé, c'est bien aussi...

Écrit par : christophe | 28 octobre 2011

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