26 septembre 2011
New York, 1992
Je suis à une terrasse de café du Marais, attendant A. et J.-G., pas vus depuis des semaines. Et tout me revient. Non pas un souvenir précis, mais un ensemble assez complet de sensations, comme si l’espace d’un instant mon corps tout entier se retrouvait à cet endroit et à cette époque – New York, 1992.
Quels stimuli, associés, ont pu provoquer cette réminiscence sensorielle (plus que mnésique) ?
Devant moi, un charmant petit couple roucoule en fumant. Lui, une crevette asiatique tient sa cloppe avec beaucoup de distinction – il a dû se sauver de l’opéra de Shanghai ou un truc du genre ; lui, écrase virilement son cloppe avec une épaisseur gestuelle toute méditerranéenne. Est-ce cette odeur empoisonnée, qui conserve à mes narines tous ses charmes malgré l’interdit plus lourd que jamais – et respecté, que soient rassurés les cardiologues qui traîneraient par ici –, odeur qui me ramène des années en arrière, à l’âge où fumer et boire étaient innocents, souvenir stimulé par Paul Weston, le psychanalyste new-yorkais d’In Treatment qui, dans le premier épisode de la troisième saison, vu cette nuit, confie à l’un de ses patients que, bien qu’ancien fumeur, il aime toujours autant l’odeur d’une cigarette ?
Mêlée à l’odeur de la cigarette, celle, imprécise, qui monte de la rue ou qui tombe du ciel, je ne sais pas, mais qui n’est soudainement plus celle de Paris. Et je repense alors à mes compagnons lycéens – Noémie, Fred, Caroline – qui ouvraient les mêmes yeux ronds que moi, grisés par le même plaisir : marcher, à la nuit tombante, dans les rues de New York. Acheter des hotdogs – comment ne pas devenir obèse alors qu’on peut engloutir sans difficulté plusieurs de ces hotdogs de pain de mie avec leur moutarde délicieusement sucrée, rien à voir avec la baguette ramollie qu’on nous sert ici –, acheter des hotdogs, donc, et des cigarettes à un prix qui nous semblait alors scandaleusement élevé.

Manger et fumer, en même temps, avec une joyeuse goinfrerie, tout en regardant passer les taxis jaunes où devisaient sans doute Jerry Seinfeld, Elaine Benes, Georges Costanza et Cosmo Kramer, tous personnages de Seinfeld que je revois ces jours-ci avec plaisir et que j’avais découvert à l’heureux temps de notre collocation à Antony : mes premiers pas alors dans la vie, dans le plaisir, dans le Marais où je suis aujourd’hui, dans ce café où j’ai bu un verre, il n’y a pas si longtemps, avec Todd, l’ami américain de passage à Paris et qui m’a offert une belle casquette des Yankees (équipe pour laquelle a justement travaillé Georges Costanza…). Ou bien est-ce d’avoir entendu presque à l’instant Atom Heart Mother, que j’écoutais alors en boucle (surtout le titre qui a donné son nom à l’album et Summer ’68), en alternance avec Shine on You Crazy Diamond ?

A J. qui me parle de son voyage à venir [NDB : cette note est ancienne] et qui a longtemps pu croire qu’il avait déjà visité New York, je confie qu’il ne me reste que des souvenirs bien imprécis de ce voyage – je serais d’ailleurs incapable de dire sur quel bloc était notre hôtel. Mais quelle excitation alors, quel saisissement à être dans la ville étrangère qui était le plus familière aux adolescents que nous étions, familiarité à tel point que je ne sais plus guère distinguer ce que j’ai réellement vu et ce que je me suis contenté de voir à la télévision ou au cinéma. Oui, mais voilà, encore maintenant, je rêve parfois que je me promène dans Central Park et, surtout, j’envie terriblement J. d’y être allé et je comprends son enthousiasme.
21:29 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : new york, 1992 |
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Commentaires
"Elation", qu'ils disent en anglais, pour désigner cette impression d'avoir le monde à soi et que tout est possible.
J'avais ressenti la même chose à LA. La différence, c'est que LA s'arpente plus difficilement à pied. Mais le même sentiment peut s'éprouver dans une voiture.
Surtout américaine. :)
Écrit par : Lancelot | 27 septembre 2011
Répondre à ce commentaire> Ah LA... Y serais-je égaré comme Rita ou plein d'espoir comme Betty ? Y serais-je blond et primesautier ou brun et mystérieux ? ;-)
Écrit par : christophe | 28 septembre 2011
Répondre à ce commentaireoui, quelle excitation, quelle folie. Comme je suis heureux d'y être allé. Comme je suis satisfait de voir qu'elle laisse une telle impression aux gens comme toi (et comme j'aurais envie d'y retourner dès maintenant).
Écrit par : joss | 28 septembre 2011
Répondre à ce commentaireUn peu comme Joss, je me demande quel souvenir il me restera dans 15 ans. La tour en construction ? Central Park ? Le métro calamiteux ? Le sommet de l'Empire by night ? Des vacances avec les parents, il y a 15 ans, il me reste si peu de souvenir que c'est presque triste...
Écrit par : Rouge-cerise | 29 septembre 2011
Répondre à ce commentaireJ'ai hâte d'avoir rendez-vous avec NY. Et avec San Francisco aussi.
Écrit par : Georges | 02 octobre 2011
Répondre à ce commentaire> Joss : Les "gens comme moi" ? lol ! Est-ce bien dans mon intérêt de creuser ?...
> Rouge-Cerise : Les souvenirs en images, même précis, sont volontiers menteurs - peut-être davantage en tout cas que les souvenirs sensoriels. Il te restera au moins des odeurs, des couleurs... Pour le reste, une partie sera peut-être inventée de toutes pièces !
> Georges : C'est un rendez-vous vaguement prévu ?
Écrit par : christophe | 03 octobre 2011
Répondre à ce commentaireoui mais très vaguement. Un souhait plutôt.
Écrit par : Georges | 03 octobre 2011
Répondre à ce commentaireChristophe : oh surtout pas, malheureux.
Écrit par : joss | 06 octobre 2011
Répondre à ce commentaireJ'ai beaucoup aimé l'espèce d'itération dissociative du début "sa cloppe / son cloppe"; très élégant, efficace.
Épaisseur gestuelle... héhé. La promenade est agréable. =)
Écrit par : Ramdamboy | 18 novembre 2011
Répondre à ce commentaire> Ramdamboy : Bonjour et merci. Je voulais vraiment marquer, comme tu l'as noté, leurs attitudes très différentes. Mais leur couple était vraiment charmant.
Écrit par : christophe | 19 novembre 2011
Répondre à ce commentaireEn tout cas merci d'avoir prit la peine de créer cet espace et d'y déposer ces petites boules de duvet et d'écaille. Je picore, je pioche... pie-vert pervers et voyeur là où affleure un reflet qui m'attrape l'oeil.
Écrit par : Ramdamboy | 19 novembre 2011
Répondre à ce commentaire> Ramdamboy : Tout ce qui brille n'est pas d'or... :-)
Écrit par : christophe | 29 novembre 2011
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