19 août 2011
Une matinée ordinaire et presque advenue
Il est 9 heures. L’homme de ménage astique consciencieusement la porte vitrée du hammam du passage des Panoramas. Il est encore un peu tôt pour venir s’y encanailler, même lorsqu’on est un monsieur d’âge très mûr debout dès potron-minet et qu’à la pâtissière de la rue du Croissant, on préfère les petits mitrons du bordel du coin. Il y a presque deux lustres, un flic était venu prendre du bon temps avec son arme de service. Deux personnes avaient été tuées.
Plus loin dans le quartier, les costards-cravates et les tailleurs beiges entrent dans le bâtiment de l’AMF (Autorité des marchés financiers), qui fait face au kolossal et, il faut bien le dire, imprononçable Palais Brongniart, en tirant des tronches de trois pieds de long. C’est un peu inquiétant tout de même. Combien d’informations tenues secrètes, combien de rumeurs à désamorcer ce matin ? Les financiers, petits et grands, sont méprisables, les pilleurs de chaussures thermoformées sont méprisables – mais seuls ces derniers verront leurs bobines affichées ces jours-ci dans les tabloïds anglais… Envoyer l’armée ? Et pilonner la City alors ? Tiens, en parlant d’humanité navrante (rien que ça !), il faut que je me dégotte des bouquins de Régis Messac dont j’avais adoré, il y a quelques années, le Quinzinzinzili…
Il est 9 h 15, les coursiers en deux roues et les livreurs de petits-déjeuners pour amateurs de réunions matinales et de globish, jouent aux cons en prenant leurs premiers sens interdits du jour, et en doublent d’autres : les chargés de com’, montés sur des scooters rouges, qui quittent le quartier, les gosses sur le porte-bagage – Maxence et Ligeia –, pour les déposer chez leur nounou africaine (tiens, il faudrait penser à lui demander quelques recettes à base de manioc et de poulet mariné)… Ok ok, une nounou payée au black : on peut être « de gauche », avoir souci du bien commun et anticiper le coût des travaux prévus l’hiver prochain dans la maison en Corse. D’ailleurs, ces temps-ci, on a « mal à sa gauche » : aucun leader, aucune idée et voter pour un parti révolutionnaire, c’était amusant jusqu’en 2002. Maintenant qu’on sait qu’on est dans un pays possiblement fasciste… Pff ! Plutôt s’exiler à Genève que subir un second quinquennat de NS… Ah la Suisse… Est-ce si mal que cela d’y envoyer un peu d’argent en prévision des jours difficiles qui s’annoncent ? Après tout, c’est la crise, non, et il a déjà fallu renoncer aux vacances de Pâques… Heureusement qu’Anne-Marinella est, bien qu’outrageusement gauchiste (mariée, elle a eu une aventure avec un Turc une fois), directrice des ressources humaines de sa boîte : ce sont toujours les derniers à dégager, c’est bien connu !
Il est 9 h 30 et, oisif parmi les oisifs (fonctionnaire en arrêt maladie longue durée), je me paie le luxe d’un café rue Saint-Denis avant le rendez-vous chez mon généraliste. Les greffés sont terribles : une petite fièvre, un éternuement et hop ! on passe devant tout le monde. Inutile de larmoyer particulièrement, il suffit de le préciser sur un ton badin (« Je suis LE patient greffé du docteur ») à la secrétaire qui vous a initialement accueilli sur un ton cassant (« Peut pas être en bonne santé comme tout le monde çui-là ? ‘s’que chuis malade moi ! »). Vous allez voir comme elle va se démener pour vous caser (elle n’a pas envie d’avoir votre mort sur la conscience : l’été est déjà assez pourri comme ça), quitte à compresser façon César une pondeuse angoissée (rêver d’un lapin peut-il donner la myxomatose ?) et un vieux venu se faire prescrire des pruneaux - mais aussi du viagra : deux beautés l'attendent au café en bas.
Chacun voit midi à sa porte. Personnellement, j’adore griller la place des femmes enceintes toujours promptes à vous coller leur baudruche sous le pif, bide qu’elles passent en outre leur temps à caresser, des fois qu’on les pense aérophages (partons du principe que personne ne caresse une poche d’air). Pousse-toi la grosse, j’ai un CMV, tu veux que je t’éternue dessus ? Et j’ai des vers de terre dans les poches ! Quoi ? Tu me crois pas ? T’es certaine de vouloir prendre ce risque ?
À côté de moi, en terrasse, deux prostituées du quartier, trop blondes, la poitrine offensive, la résille défraîchie, renoncent vite à me lancer tout cet attirail à la tête. Elles côtoient suffisamment de gentils petits couples de pédés installés dans le quartier (C’k’il est drôle votre bouledogue/Jack-Russell… Oh on dirait même qu’il vous ressemble) pour prétendre les identifier rapidement – pas de temps à perdre, ici comme ailleurs. Entre deux bouffées de cigarettes, les rires explosent, un peu gras, un peu vulgaires. Je connais ces rires. Ils disent, grosso modo : « On vous emmerde ! On a bien le droit de rire en attendant nos Vladimir et nos Estragon. »
Il est 9h50. Une petite mousse ne leur fera pas de mal – elles en profiteront pour se laver les dents dit l’une, tandis que l’autre pouffe de rire. À la vôtre !
01:22 Publié dans Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note |
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Commentaires
Ce texte est une merveille !
Écrit par : Olivier Autissier | 19 août 2011
Répondre à ce commentaireJe ne raffole pas des femmes enceintes ni des chiards, bien qu'en ayant pondu un, mais j'ai quand même toujours du mal à comprendre qu'on leur en veuille tant. Après tout nous sortons tous, en principe, de ces grosses baudruches, non ?
Par contre le vieux aux pruneaux, ça ça me bidonne. va comprendre !
Écrit par : laplumequivole | 19 août 2011
Répondre à ce commentaire> Olivier Autissier : Bah merci ! Ah là là, toi, dès que ça ronchonne... ;-)
> Laplumequipond : En réalité, je n'ai strictement rien contre les femmes enceintes. J'avais juste envie de les prendre comme victimes de mon ire dans ce petit billet un peu mensonger... :-)
Écrit par : christophe | 19 août 2011
Répondre à ce commentaireTrès bon texte!!
Écrit par : Georges | 20 août 2011
Répondre à ce commentaireTiens, moi, ça me rappelle un certain jour d'un certain voyage à paris!
Écrit par : calystee | 22 août 2011
Répondre à ce commentaire> Georges : Merci ! ;-)
> Calystee : Oui, certaines descriptions ont dû te sembler familières... J'espère que tu n'attendras pas plus de vingt ans pour repasser dans le coin !
Écrit par : christophe | 04 septembre 2011
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