31 juillet 2011
Promenade dominicale
Tout nous sera arraché.
Les mains des adultes qui serrent les nôtres. Le cou de nos pères. Les monstres gris des nuits de l’enfance, échappés des livres, réfugiés sous le lit.
Assis sur les marches du métro, un homme noir abandonne sa tête à ses mains.
Partout dans le monde, les enfants jouent, courent et rient. Certains de joie, d’autres de répit (en attendant le désert et la guerre) : les yeux des loups luisent d’une même nuit, mais seuls certains mordent. Qu’importe. Tout nous sera arraché.
Deux petits garçons se courent après dans la rue en se lançant des « pan ! » et se faufilent entre les chaises que leurs pères ont sorties de la boutique. Mèches brunes sur les petits visages salis par les jeux.
Les tableaux noirs et les craies, jouer à chat avec le frère, le voisin, être interrompu par l’odeur de dessert qui s’échappe par la fenêtre ouverte sur le jardin de votre grand-mère – bientôt quatre heures.
Les premières amours – désolantes, contrariées, et innocentes, tellement : l’âme prête à se jeter de la falaise pour un non, pour la désolation d’un refus, pour un sourire qui ne vous est pas lancé. Les premières et les suivantes : « A chaque fois qu’on parle d’amour, c’est avec “jamais” et “toujours”. » Les amitiés éternelles, l’Autre comme un écho, je comme une ombre. Tout nous sera arraché. Une fois, deux fois, cent fois ? Jusqu’à ce qu’un jour, dans la rue, vos genoux se fixent dans l’asphalte ? Le cœur vous sera arraché. Et si cela ne suffit pas, le cœur vous sera arraché.
Une jeune fille d’une rondeur sucrée adoucit son regard en me croisant sur le trottoir. Jolie peau de rose dans le décor gris : été maudit entre tous, année à déchiqueter de mes dents. Et le temps qui s’enroule. Pelote d’automnes.
Vos mains caressées dans la nuit, bientôt par la nuit, les yeux jetés sur la poussière. La chaise qui grince. Le sens d’un regard. Le lierre et la maison de l’enfance, le souvenir des parents, de la terre. La mémoire et la culture : les poèmes sus par cœur. Tout sera arraché.
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26 juillet 2011
Lettre à l'absente
Paris, le 25 juillet,
Ma chère Juliette,
J’ai pris place dans un café, non loin de chez moi, qui ne t’aurait sans doute pas déplu. Il est un peu (un peu !) dans le même genre que le Rostand : assez confortable, plutôt cosy, musique pas tonitruante. Être aussi tôt dans la matinée installé au café, un livre posé sur la table et en train de t’écrire… Tu te souviens comme nous choisissions alors avec soin nos stylos, nos encres et nos papiers ? (L’autre jour, en classant des papiers dans un tiroir, j’ai retrouvé le papier à lettres que je m’étais fait en utilisant une photo de Copi armé d’un hachoir). Cette situation (le café matinal, le courrier, etc.) me renvoie à un passé maintenant fort éloigné… Et cette fois, je n’attends personne : ni Caroline P., ni Yohanna, ni toi. Les années fac sont bel et bien envolées à jamais. Je sais combien elles ont compté pour toi aussi…. Tu sais, à ce propos, la dame qui vendait ses crêpes à l’angle du café où nous allions à Jussieu n’est plus là : je m’en suis rendu compte il y a quelques semaines en passant devant à pied, de retour de la Pitié. Par contre, je ne me suis pas aventuré dedans. Tu crois que Rémy – que nous n’avons jamais réussi à faire sourire, en cinq ans, souviens-toi – y travaille toujours ? Qu’il porte toujours son pantalon noir et sa chemise blanche ?
Rien qu’à écrire cela, les souvenirs remontent à la surface les uns après les autres, tous heureux mais pour l’heure, un peu amers : ils soulignent férocement ton absence. Là, je nous revois traversant l’esplanade glaciale de Jussieu – et glissante ! – les soirs humides d’hiver. Bras dessus bras dessous tant tu avais peur de tomber. D’y avoir pensé et d’avoir entraperçu les milliers d’autres petits souvenirs qui gravitent autour, j’ai envie de me mettre à crier.
Toi, tu avançais à ton rythme, mais tu avançais, essoufflée déjà, mais tellement moins, avec ce corps que tu considérais comme une carcasse lourde et hostile, et qui te préoccupais à l’époque infiniment plus que ton cœur. Moi, j’avançais dans des soirs tantôt tragiques (ah les amours de nos jeunes années !), tantôt triomphants, et quoi que j’en disais, sans doute certain des bonheurs à venir et de notre jeunesse éternelle. Toi ? Tu aurais échappé à la mort pour peu que l’on se fasse un peu discret. Moi ? J’étais loin de m’imaginer que la maladie m’attraperait : je croyais ne souffrir à jamais que de l’âme, ce qui me rendait honteux – je peux bien te l’avouer à présent – lorsque j’entendais ta respiration sifflante après les quelques marches grimpées.
Toi, je crois que tu aimais la force supposée (tu n’étais tout de même pas très regardante sur la marchandise, permets-moi de te le dire !) de mon corps, qu’importe qu’il abritât des choses si fragiles : tu aimais t’y adosser, tu croyais pouvoir y glaner un peu de force organique ; je m’autorise cette affirmation pour t’avoir entendue me dire, il n’y a pas très longtemps, que tu avais l’impression – reconnue pour ce qu’elle est : irrationnelle – que tu contaminais les corps avec ta maladie après les avoir vampirisés. N’importe quoi !
Comme tu vas me manquer… Bien sûr que tu le sais, mais je te connais : tu avais une telle peur de ne pas compter, de retourner au chaos ou à l’évitement des regards… J’ai retrouvé avant-hier, en cherchant le poème de Rilke que tu m’as envoyé il y a quelques semaines (pas retrouvé le poème, mais je ne désespère pas), cette page de ton journal (un de tes nombreux journaux abandonnés préciseras-tu) alors que tu as 14 ans et dans laquelle tout est déjà là : le besoin de lire, d’écrire, d’exister dans un regard bienveillant de l’autre (tu n’oses pas encore espérer le regard amoureux). À cause de toutes ces peurs qui te laissaient parfois encore seule et abandonnée, je te le redis : tu vas terriblement me manquer. C’est affreux à dire, mais n’est-ce pas déjà quelque chose de se dire que l’on quitte le monde en laissant au moins une personne dans une solitude terrible – et dans ton cas, en plus, nous sommes nombreux. N’est-ce pas quelque chose d’un peu réconfortant que les morts peuvent emporter au chaud de leur cœur ? Mais je n’en sais rien, et comme le disait Marie Depussé, « les morts ne savent rien ». Tiens, ça me fait penser que je voulais t’apporter une interview d’elle un peu ancienne que j’avais enregistrée sur France Culture. Il faudra que je la prévienne aussi de ta mort.
Toi qui détestais les chiffres, tu n’arrêtais pas de le répéter, comme sidérée : nous nous connaissons depuis vingt ans. Oui, c’est vrai, tu étais ma plus vieille amie, l’indéfectible, et j’étais ton plus vieil ami, l’indéfectible.
Longue pause… (tu te souviens comme nous en faisions dans nos courriers-marathons ?)
En marchant, de retour de Saint-Michel (j’y reviendrai sans doute dans d’autres courriers) où je n’ai pas pu m’empêcher d’aller cet après-midi (mais il y avait un monde fou, tu aurais détesté), je me demandais ce que perdre une amie de vingt ans voulait dire. J’ai passé plus de la moitié de ma vie en ta compagnie. C’est affreux de se dire que cette parenthèse se referme, que ma vie retourne au « sans-Juliette », et que ce regard bienveillant et amusé et tendre qui nous liait est à présent promis à l’errance…
Je te recopie et te joins un de tes poèmes, parce que je crois que la mémoire, chez l’âme, chère âme, est la première chose à se déliter.
Au revoir chère Juliette et j’aimerais ajouter « à bientôt », mais ce « à bientôt » je l’interroge, tu t’en doutes, et j’en doute. Je tâcherai d’humer fort l’air breton, de m’attendrir à la végétation d’un printemps : s’il y a bien un endroit où tes petites particules malicieuses tenteront de se réfugier, c’est là-bas.
Je t’embrasse très fort.
Christophe
Sans titre
Je suis d’humeur changeanteComme le tempsComme les vaguesJe suis d’humeur sifflanteComme la mortComme les ventsJ’embarque au son soufflantVive les notesVive les gensJ’embarque un rêve souffrantVive l’étrangeVive l’étang
01:22 Publié dans Mes pas dans ceux des errants | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note |
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22 juillet 2011
A Juliette...
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le fil d’oxygène s’enroule autour de mes pieds chien en laisse ou serpent |
l’escargot hésite d’une antenne puis de l’autre soulève la pluie
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chambre d’hôpital l’enfant compte les étoiles s’endort après dix
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petite araignée suspendue au fil de nuit la lune est tissée
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les mots doux d’un haïku infusent sous ma langue mon cœur s’ouvre
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du fil d’oxygène qui me relie à la vie s’envole une mouette
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coquille vide sur le bord du chemin puis-je t’habiter ?
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Juliette (Clochelune) Schweisguth
(1973-2011)
Où que tu sois – c'est-à-dire, selon nous, quelles que soient les mémoires où tu papillonnes à présent –, je pense à toi...
1er janvier 2010 – D'une nuit blanche au Tango
23 décembre 2009 – Juliette
7 août 2009 – Une soirée sans Gewurtz
19 octobre 2008 – D'un passé dissolu
25 juillet 2008 – Des vieilles et belles amitiés
Et en souvenir de nos vingt ans...
15:31 | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note |
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15 juillet 2011
Ce qu'il ne faut pas entendre tout de même...
Je vous les donne comme elles me viennent...
L'une de ces citations - qui méritent largement de passer à la postérité - est fausse.
Maladroite : « T’es pas du tout mon genre, mais tu as beaucoup de charme quand tu parles »
Une jeune fille avec laquelle je passais beaucoup de temps dans les bars à proximité du lycée et dont j’ai oublié jusqu’au prénom (1992).
Curieux des choses de la vie : « Je suis pas pédé, mais je passerais bien la nuit avec toi »
Un légionnaire déserteur. Par ailleurs, devant sa petite amie (1993).
Audacieux : « Toi, tu es soit skateur, soit DJ, soit gay »
Un type qui s’était garé à la hussarde sur Rivoli pour m’accoster et dans la voiture duquel je sautai pour filer à Saint-Michel à la recherche d’une pochette oubliée dans une cabine téléphonique (1998).
Assuré (avec un fort accent toulousain) : « Tu sais, je suis aussi beau en garçon qu’en fille »
Un travesti que je venais d’embrasser (2000).
Bourgeois : « Toi, tu m’appartiens ! »
Un type avec lequel j’avais vaguement couché la semaine précédente (2000).
Force de vente : « Toi, t’as l’air sympa. Tu veux pas venir bosser avec moi cette nuit ? A deux on se ferait vachement de fric ! »
Un prostitué rencontré dans un café (2001).
Enthousiaste : « Toi, tu ne sortiras pas de chez moi avant que j’ai joui »
Un sociopathe qui m’avait enfermé chez lui, un appartement quasiment vide de meubles et totalement rose (murs, moquette, etc.) [1998].
Désespéré : « Continuez à danser ! »
Le patron du Bar à Juliette, A. et moi, alors qu’il venait de nous payer à chacun une bière à condition que l’on mette un peu d’animation dans son établissement désert (1997).
Trop précis pour être honnête : « 24 centimètres et demi… »
Un type un peu louche dans un endroit non moins louche qui s’adressa à moi en ces termes sans même dire bonjour. Il ne manquait que le clin d’œil (1998).
Organisé : « Va m’attendre dans la salle de bain, enlève ta culotte, penche-toi au-dessus de la baignoire, j’arrive. »
Le mari d’un pote, complètement bourré (je ne l’ai jamais vu autrement), à une soirée rue Moret (2000).
Confus : « Ma femme vient de me quitter. Tu veux pas la remplacer ? »
Un type bourré dans le disparu marchand de cloppes royaliste de la rue de Rivoli (1998).
02:33 Publié dans Mes pas dans ceux des errants, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note |
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