14 mars 2010

Paris la nuit

19151192.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20090807_042312.jpgUne fois encore, impossible de tomber d'accord, le Philosophe, * et moi en sortant du cinéma. C'est amusant bien sûr, chacun d'entre nous surjouant nettement sa compréhension du film et outrageant peut-être les intentions du réalisateur. Il s'agissait cette fois de Shutter Island, de Scorsese. Le Philosophe a a-do-ré, * a dé-tes-té. Quant à moi je suis assez partagé : belles lumières inquiétantes, regard romantique sur la folie, lieux effrayants... Mais c'est bien trop long et très souvent grand-guignol.
Retour à la plus familière de nos pizzerias où s'épuise le débat autour du film en dernier soubresauts excusant la tentation de la mauvaise foi. J'explique au serveur, qui a l'air d'avoir douze ans (« Mais c'est quoi au juste l'âge légal pour travailler dans ce pays ? Il est payé au moins ? », demande *), que je suis leur psychiatre et que je dois, donc, donner mon aval aux plats qu'ils commandent. Jeune, mais malin et sympathique, il feint de prendre au sérieux les trois aimables vieillards que nous sommes.


podcast

 

Après quelques longues minutes d'errance dans le Marais où le vent, plus qu'ailleurs, pousse des demi-mondaines dénudées dans les endroits louches, nous choisissons enfin un bar - problématique pour *, parce que c'est le premier bar dans lequel, pas encore déniaisé, il a mis les pieds étant jeune. La porte du bar reste ouverte un moment, le froid qui entre noircit un peu les regards, invite aux soupirs de mécontentement. Je lance à la cantonade un « Excusez-nous, c'est une sortie thérapeutique ! » qui décrispe les visages, et nous disparaissons dans le décor... Nous en venons à parler de ChapiChapo et je me lance, je donne les raisons de cette distance qui a crû entre eux et moi, et que j'explique par mon besoin ancien de petits comités, la connivence immédiate, la possibilité de se laisser flotter entre gravité et légèreté, apesanteur avec des souliers de plomb. Les grands-messes auxquelles Chapi nous convie, ignorant parfois certains traits pourtant d'importance de ses nouveaux compagnons, me laissent faux et agacé : se terrer parmi le monde ou exister au point de me trahir. Le Philosophe et * me comprennent, je crois, pour avoir eux aussi expérimenté cette situation, et devinent mon amertume lorsque j'évoque l'intimité d'autrefois. Mais, comme me le répète à l'envi G., avec une insistance et un sourire qui en dit long sur sa volonté de m'exaspérer, « les gens changent ».
A la fermeture, * nous entraîne dans un bar qu'il a connu sous le nom de « Basque rouge » (?), mais qui, à présent, vitres fumées, s'appelle « Zone X ». Qu'est-ce que ça peut bien être ? Un lieu de fornication sans doute. Rarement ai-je été reçu aussi cordialement par un patron de bar qui nous explique - on a l'air de petits provinciaux égarés dans la grande ville - que nous sommes dans une « boîte à cul ». Comprenant « boîte à cuir », je me désole tout haut : seules mes chaussures sont en cuir (en ont l'air en tout cas...). J'ai perdu une occasion de me taire.
Pas facile de discuter dans ce bar surchauffé où des messieurs passent au vestiaire (devant lequel nous sommes installés) pour ôter le haut (le bas tombera bien tout seul - ou presque - dans les bas-fonds de l'établissement). Le Philosophe, comme sur le point de décompenser, lance des regards apitoyés à un mystérieux sauveur invisible, floutés par ses lunettes embuées. Mais il fait trop chaud, et nous ne pouvons nous résoudre à commencer l'effeuillage. Au moment de partir, le patron, décidément très aimable, nous demande si nous ne partons pas trop choqués (s'il savait...). « Ne vous inquiétez, lui dis-je en désignant le Philosophe, nous sortions une cousine de province. »
Nous voilà de nouveau à la rue, une soif inextinguible et encore un peu de monnaie dans les poches. Direction Chez Carmen où je n'ai pas remis les pieds depuis près de neuf ans, alors même que j'habite pratiquement à côté depuis bientôt trois ans. En y pénétrant, je retrouve la familiarité des lieux - Juliette et moi, et d'autres, y avons passé autrefois des heures mémorables - avec tout de même quelque chose d'un orgueil froissé : je reviens là comme un anonyme parmi une foule d'inconnus. A première vue, c'est moins bigarré « que dans l'temps » : quelques rares pédés, aucun trav'/trans' (qu'est devenue Désirée ?) - peut-être à cause de la fermeture déjà ancienne du Scaramouche. Une lesbienne ? La fermeture du Pulp et du Scorp', pour lesquels nous quittions parfois Carmen, accompagnés de l'un de ses serveurs bien décidé à faire une pause, a dû sacrément entamer sa clientèle LGBT.
Toujours ces quelques vieux un peu louches à qui l'on doit le choix, sur le jukebox, de Claude François, mais la petite vieille qui restait toute la nuit au comptoir avec une bouteille de whisky n'est plus là...
Il est un peu plus de 4 heures du matin. Nous quittons Carmen épuisés. Le Philosophe et * ont sur le visage la grimace réjouie des demi-clochards qui viennent de trouver un bar de nuit. Je repars quant à moi la cervelle encombrée de mes fantômes et de ceux à venir, comme une vague promesse d'un pacte scellé : nous avons été, ensemble, chez Carmen...

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Commentaires

je ne saurais dire si c'était le but mais j'ai beaucoup souri en lisant ce billet. J'ai même eu l'envie d'y être.

Écrit par : Joss | 18 mars 2010

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chez carmen, ah les souvenirs...
gros bisous

Écrit par : Juliette | 19 mars 2010

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mon commentaire a disparu...
n'est pas apparu ? un fantôme de chez carmen est passé par là! ah carmen!! que de souvenirs (queue de souvenirs!, de queues bues!)

Écrit par : Juliette | 19 mars 2010

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pas voilà un doublon! ah, et ces heureuse de tendresses, tendresse mêlée de sexe, et je voulais la tendresse, tout mon corps criait, pleurait, était prêt à tout pour un peu de cette tendresse, fausse tendresse! mais je me sentais chez moi là-dedans... un fist fucking ? voilà comment j'abordais les gens! dieu merci, le seul qui m'ai dit oui, christophe m'a retenue de le rejoindre dans les toilettes!

Écrit par : Juliette | 19 mars 2010

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Ah, le Scaramouche... Mais bon, j'ai déjà évoqué mon histoire avec ce lieu ;)
Je n'ai pas remis les pieds à Paris depuis l'automne 2006. Théoriquement je devrais y revenir le 15 avril prochain pour participer à une exposition où l'une de mes vidéos sera diffusée (ce sur l'invitation d'un ami blogueur dont le livre est sorti en librairie, février dernier). La seule perspective de passer deux jours à la capitale me noue déjà les intestins, d'autant que je risque à mon tour d'endosser la fraîche idiotie de la "cousine de Province".^^

Écrit par : Kab-Aod | 25 mars 2010

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> Joss : Mais tu t'y ferais manger tout crû !
> Juliette : no comment.
> Kab-Aod : Ah le Scaramouche et ses ceintures dorées ! Ne t'inquiète pas : Paris est essentiellement composé de provinciaux !

Écrit par : christophe | 30 mars 2010

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