28 septembre 2009
Les couloirs du temps
De Iouri Mamleïev j’avais lu, il y a quelques années, Chatouny, une galerie de personnages hallucinants et cinglés (ou hallucinés et cinglants ?). Rien de comparable toutefois avec ceux des Couloirs du temps et qui participent largement au statut accordé à l’auteur de maître de la littérature grotesque dans la Russie contemporaine. Dans un abri souterrain, quelques vieux hirsutes qui végètent dans un au-delà du monde, réduits à leurs stéréotypies comportementales : parmi eux, l’un ne cesse de mourir puis de ressusciter à force d’auto-tendresse ; le Chuchoteur profère sur l’état du monde de mystérieuses sentences ; Nikita, curieux mélange d’en-deçà et d’au-delà (d’où – c’est-à-dire de quels temps – vient-il ?), force l’admiration et la curiosité de Marina, disciple d’un staretz moderne qui professe la mystique d’une dilution du Soi. Et Pavel, qui croit devenir fou après sa chute dans une faille spatio-temporelle au cours de laquelle il a rencontré ses parents sans s’en rendre compte alors, et a mis une fille enceinte. Mamleïev salue la tradition typiquement russe des cercles littéraires et métaphysiques, relit ses classiques – y compris soviétiques (les personnages du souterrain évoquent ceux de La Fouille, de Platonov, que l’auteur cite d’ailleurs). Mais à l’autre bout de Moscou, un vieillard qui n’a nullement l’intention de devenir cacochyme, surgi d’un autre temps lui aussi, dirige une société secrète et manipule le matérialisme pour le triomphe d’une réalité biologique qui reste à écrire. L’horizon ? la fin du temps, l’immortalité de l’homme. Une autre fin de l’Histoire en somme. Pour cela, il faudra tuer, dans le passé, dans le présent et dans le futur – si tant est que le temps ait encore un sens – tous ceux des intellectuels et des prophètes qui agitent l’invraisemblable bouillon d’où émerge toujours, en continu, la spiritualité. La belle ironie russe, ce mélange extraordinaire de bouffonnerie et de gravité, comme si les pires problèmes arrivaient avec le deuxième verre de vodka et se réglaient avec le troisième, ou l’inverse, en attendant l’anéantissement du Soi, de l’Être ou même du Tout.
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27 septembre 2009
Un soir avec les fous
Retrouvailles avec D. et le philosophe après leurs vacances et les miennes, sur une terrasse un peu miteuse du quartier des Halles, puis sur la place de la Sorbonne où le serveur, misogyne, nous retire une table parce qu'il pressent un « arrivage de grognasses ». Vraiment charmant - ce que nous lui faisons comprendre. Le Philosophe nous a proposé d'aller voir The Offense (1972), de Lumet. Dans la salle, un type très inquiétant se retourne et lance des regards noirs. Dans son gros sac, une arme peut-être, un carnage à venir dans une salle de ciné parisien. Et puis non, le film commence.
Dans une petite ville anglaise, un pédophile s'en prend à des petites filles qu'il ramasse sur le chemin de l'école. Un suspect est finalement amené au commissariat qu'interroge violemment l'inspecteur (Sean Connery), par ailleurs assailli des images violentes et dérangeantes qu'il a engrangées tout au long de sa carrière - cadavres retrouvés gonflés d'eau, pendus, brûlés à l'acide, mais aussi le visage de la dernière petite victime, souriante, allongée dans l'herbe et sur laquelle il se penche pour... pour ?
C'est un peu daté mais l'acharnement du flic, les scènes domestiques, terribles, alors qu'il est hanté par ces images effrayantes, de même que le trouble qu'il l'assaille - a-t-il appris à penser comme un prédateur ou bien en est-il un possible, probable, luttant de toutes ses forces - demeurent glaçantes.
Dîner à la pizzeria qui nous est désormais familière, à l'angle de la rue de la Verrerie. On fait croire au Philosophe que les parents de D. m'ont rejoint, sans même me connaître, sur mon lieu de vacances, à la faveur d'un simple coup de fil. Et j'égraine de supposées anecdotes sur le petit D. que m'aurait raconté sa mère autour d'une bouteille de vin... On débat de tout et n'importe quoi, comme trois fous (je pense à Seinfeld).
On tient compagnie à D. qui cherche un taxi (qu'on trouvera finalement à... 4 heures du matin !). Le Philosophe, le plus fou de nous trois assurément, en profite pour nous exhiber l'arsenal avec lequel il se promène - petit canif, stylo pointu et carte de transport piégée - destiné à le protéger en cas d'agression. D. et moi - il est tard, on est fatigué, quel plaisir à raconter n'importe quoi, la bouche sèche ou pâteuse - évoquons devant le Philosophe, qui écarquille ses yeux d'halluciné de l'arrière-monde, l'éducation que nous donnerions à nos enfants - D. permissif, moi angoissé, surprotecteur (« je ne veux pas que tu fasses de notre gosse un pédé », me dit D.) et toujours prêt à allonger la liste des interdits, ce qui nous nous amuse, ce qui est l'occasion de passer le temps ou de le prolonger un peu...
Sur les quelques mètres que nous faisons encore, le Philosophe et moi, sur le chemin que nous partageons de nos retours, je nous imagine à une terrasse de café, dans 40 ans, fous et râleurs...
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22 septembre 2009
Asteraï
Un petit village de Beita Israel (Falasha est un peu péjoratif) en Éthiopie. Le temps qui s'écoule au rythme des traditions millénaires, peut-être sont-elles « altérées », peut-être intactes, telles qu'à la première aube qui a suivi l'alliance de Dieu avec son peuple élu.
Asteraï, d'Omri Teg'Amilak Avera, est un joli roman initiatique : le jeune héros, un petit berger du nom de Petgu, a un don et, guidé par sa grand-mère, apprend à écouter et comprendre les paroles poétiques, quelquefois prophétiques, de l'Asteraï, l'oiseau qui accompagne son peuple depuis leur arrivée en Éthiopie.
Et puis un jour, la promesse millénaire se concrétise : le retour en Israël. On revend tout et on part à travers prairies et déserts. Certains meurent d'épuisement, d'autres attaqués par les bandits, et la marche des cadavres reprend dans les camps soudanais où prolifèrent les maladies. Enfin, les Beta Israel finissent par retrouver la terre dont la promesse donnait un sens même à leur vie, découvrant tout à la fois la technologie d'une société moderne et le regard souvent méfiant que l'on porte sur eux : ces Noirs, avec leurs fêtes différentes, leur dénuement qu'ils semblent vous renvoyer dans la figure, sont-ils de vrais juifs ? Les Rabbins s'interrogent, proposent de les acculturer pour en faire de vrais... juifs ? Hébreux ?
Les liens deviennent lâches, la foi s'altère et l'on n'entend plus les conseils de la grand-mère, un peu sorcière qui, trop vieille, est restée au pays. On n'entend plus non plus les paroles mystérieuses de l'oiseau. À moins que ne surgisse du passé éthiopien une vieille promesse faite, celle de planter quelques graines au pays des premiers prophètes...
Il y a quelques faiblesses dans ce roman, lors des retrouvailles israéliennes notamment avec l'oiseau dont le mysticisme ressemble à celui des vieux sages incompréhensibles (sauf par un héros qui connait déjà la fin) que l'on trouve dans tous les romans d'Heroïc Fantaisy : l'adjuvant tout-puissant qui m'agace toujours un peu. Mais les pages qui décrivent les légendes, les rites de purification et le voyage de retour, et celles de l'arrivée en Israël, au terme des opérations Moïse et Reine de Saba, l'émerveillement, les désillusions, puis le silence intérieur des plus vieux, sont magnifiques.
"Il atteignit les hauteurs avec ses chèvres et aperçut alors le mont de l'Adoration, couvert de blanc. C'était la foule de pèlerins vêtus de tuniques blanches, qui affluaient de toutes parts. Petgu s'assit sur un rocher et tendis que ses ch-vres broutaient les feuilles d'un buisson, ils regarda, hypnotisé, la montagne dont la blancheur ne faisait qu'accentuer la sainteté de la fête.
Autrefois, avant de devenir berger, le jour de la fête, il grimpait sur la montagne avec son père, et l'espace résonnait des mots de la prière pour Jérusalem.
Soudain un Asteraï se posa à côté de lui. Ils s'observèrent pendant un moment, puis l'oiseau s'envola et disparut. Quand donc viendrait le jour où il pourrait converser avec un Asteraï, comme grand-mère Azaletch le lui avait promis, se demanda-t-il, et il leva les yeux vers le mont de l'Adoration."
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21 septembre 2009
Yanvalou pour Charlie
La lecture de Yanvalou pour Charlie, de Lyonel Trouillot, m'a rappelé mes cours de littérature et l'antagonisme qui opposait souvent Marie Depussé et Evelyne Grossman. De la première, entre mille choses, je retiens le plaisir du texte et celui que l'on peut trouver à s'attarder modestement sur certains mots (Duras), sur une syntaxe qui s'affaisse pour désigner au lecteur la personnalité abîmée des personnages, les failles du corps toujours dicibles et la toute-puissance de la vie, du désir (Jouve). Les moments lacaniens dans les salles surchauffées et son rire-sanglot. Les verres bus au café en sa compagnie et la littérature passée au prisme de la vie. Ou l'inverse. De la seconde, je retrouve la rigueur qui contraignait la vulgarisation des concepts psychanalytiques, l'écriture de l'abjection (Céline), le Moi psychotique des personnages (Beckett) et l'intelligence précieuse de ne pas réduire les textes à des aspects tracés à grands traits. Les salles surchauffées des sous-sols de Jussieu, sans fenêtres, et son sérieux qu'elle n'abandonnait jamais (je crois ne jamais l'avoir vue sourire).
Un garçon pauvre débarque dans la vie d'un jeune avocat de Port-au-Prince au prétexte qu'ils viennent du même village. Le temps et la distance s'abolissent, sitôt le prénom secret prononcé, dans le regard de l'adulte indifférent au monde, posé pourtant un instant, finalement très bref, sur cet autre lui qui a suivi une histoire différente - tant que ça ? Les voix de chacun des personnages se font entendre. Celle de l'enfant, Charlie, dit la vie (l'amour et la mort) sans jamais entraîner l'auteur dans le roman à thèse. Elle est triste pour le lecteur qui mesure la distance à l'enfance rêvée. Pour être honnête, elle a des sonorités de belle gravité, celle des enfants contraints à grandir contre le désespoir.
Mais de toutes les voix, c'est celle de la mère-sœur qui m'a le plus bouleversé, parce qu'elle se veut irrémédiablement du côté de la vie, celle du premier cri poussé, celle qui s'arc-boute dans la violence du monde (boue et sang mêlés) :
« Là-bas, dans la cité, la femme s'avance vers cette douleur qui roule par terre, se relève, se cogne contre les murs, détruit tout, blesse, déchire le corps qu'elle habite sans que le cumul des blessures suffise à l'en extraire. La femme se jette contre ce corps-cri, cette plaie vive en mal de dur contre quoi se cogner à nouveau, encore et encore jusqu'à ce qu'une douleur en tue une autre, jusqu'à ce que la douleur des chocs répétés exclue toute pensée, toute autre réalité. L'ex-dealer devenu suiviste et ne sachant plus ni qui il est ni ce qu'il veut continue de se frapper le front contre les murs, de se frotter le visage contre les bloc, de taper du poing sur tout, ses doigts craquent, se brisent, son front saigne, son visage est lacéré par les grains des blocs [...] et elle oublie sa honte, la cicatrice sur sa joue gauche, plonge vers ce corps qui la rejette, elle se cramponne, se bat contre les bras qui la repoussent, la frappent, frappe-moi mon fils, frappe-moi, laisse-toi aller, frappe-moi jusqu'à consolation, tes coups ne font pas mal, les enfants ils trépignent quand ils sont en colère, c'est normal, les enfants ils pleurent quand ils ne savent pas quoi faire, c'est normal : Pleure, trépigne, déchire, redeviens un enfant. »

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13 septembre 2009
Loin des bras
Voyage de retour miraculeusement parfait : pas de panne de caténaire, de vache écrasée, de mômes mal lunés, de Stéphane. Vieil adolescent blond à l'allure très romantique assis à côté de moi, mais autres temps autres mœurs : au lieu de lire Goethe, il feuilletait, entre deux assoupissements, le No Logo de Naomi Klein.
Entre deux pauses chocolatées, j'ai commencé (et pratiquement terminé, à mon arrivée à Paris-Montparnasse-assurez-vous-de-n-avoir-rien-oublié-dans-le-train) Loin des bras, de Metin Arditi. Écriture sans style (j'écris cela sans faire le malin), très dialoguée, mais ambiance poisseuse, un peu macérée, donc terriblement intrigante : la vie et les mœurs d'enseignants au passé trouble dans une très chic école privée suisse (dont la devise est Tu deviendras), un peu chancelante depuis le décès de son fondateur. La menace sourde d'une faillite du prestigieux établissement, ou celle des petites vies dépenaillées - les jeunes pensionnaires, gosses de riches abandonnés là, les professeurs aux blessures suintantes, aux mythologies personnelles intenables. Le roman se lit avec un réel plaisir, notamment grâce à ces portraits sincères de personnages pas toujours sympathiques et que l'on chasserait volontiers d'un adjectif. Mais on ne le fait pas.
21:33 Publié dans Les livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : loin des bras, metin arditi
12 septembre 2009
Le bruit et l'odeur, la bière et le porc
On sait que les banquets, régionaux ou pas, sont propices à la "caféducommercisation" des débats. On se souviendra de la sortie de Chirac en 1991 *. Comme sont charmantes ces petites escapades qui sont autant d'occasions de ripailler avec les militants de base et les producteurs locaux dans une ambiance qui évoque largement le retour fantasmé à la faconde rabelaisienne.
Un jeune type est là, tout sourire, entre Jean-François Copé et Brice Hortefeux, la main bienveillante de ce dernier posée sur son dos. En plus, « il boit de la bière et mange du porc » dit une femme dans l'assistance, avant d'ajouter « C'est notre petit Arabe ! ». La bière et le porc, comme on le sait, étant les deux mamelles de la civilisation. Encore un effort et ce jeune type renoncera à ses traditions rétrogrades pour contribuer aux aspects les plus séduisants de la culture populaire millénaire française : les blagues sur les Arabes, la mise aux enchères de la jarretière, la chenille qui redémarre et le petit bonhomme en mousse. Une victoire de l'assimilation en somme.
« Quand il y en a un, ça va ; c'est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes... » Bah oui, y aura-t-il du porc et de la bière pour tout le monde ?
Le soir même, peau plus laiteuse que jamais, Brice nous apprend qu'il parlait des photos, nom masculin comme chacun le sait (« Quand il y a qu'un photo, ça va »). Et tous les ministres, mandatés par Sarkozy - car on ne les imagine pas s'autoriser seuls à l'exercice - multiplient les déclarations, jurant leurs grands dieux que jamais, ô grand jamais, Brice n'aurait pu ne serait-ce que penser ce que l'on a cru comprendre (manipulation que tout cela ! instrumentalisation par les ennemis de l'ordre, de la République, du monde libre).
Ce matin, l'explication a changé. Brice parlait des Auvergnats. En somme, il ne fallait pas comprendre bougnoules, mais bougnats (pour sa défense, les deux mots ont peut-être une étymologie commune) !
Au fond, qu'il l'ait dit ou non m'importe peu : j'ai de longue date mon avis sur l'ami Brice. Ce que l'on découvre, c'est que ces mots-là sont dicibles et que, pour légitimement scandalisés que l'on soit, on ne s'étonne pas outre mesure de les entendre, même dans la bouche d'un officiel. Dans les cafés et les repas de famille, il va même s'en trouver pour dire qu'au fond (et certains lui reprocheront de ne pas l'assumer), il se contente de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Voir également : http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/09/11/qu-a-v...
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* « Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs [...] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela. Nous n'avons plus les moyens d'honorer le regroupement familial, et il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays, qui est un vrai débat moral, pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt ! [...] Il faut que ceux qui nous gouvernent prennent conscience qu'il y a un problème de l'immigration, et que si l'on ne le traite pas et, les socialistes étant ce qu'ils sont, ils ne le traiteront que sous la pression de l'opinion publique, les choses empireront au profit de ceux qui sont les plus extrémistes. [...] [Au sujet des épiciers de proximité] La plupart de ces gens-là sont des gens qui travaillent, des braves gens ; on est bien content de les avoir. Si on n'avait pas l'épicier kabyle au coin de la rue, ouvert de 7 heures du matin à minuit, combien de fois on n'aurait rien à bouffer le soir ? »
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Le rouge ou le noir
J. m'a raconté qu'un Anglais, installé en France depuis quelques années, lui avait très sérieusement expliqué qu'il estimait vivre dans un pays communiste : impôts élevés, nombre pléthorique de fonctionnaires, réglementation indigeste, économie quasi-planifiée, etc. Il est vrai qu'on a parfois l'impression d'assister à une dérive bureaucratique - mais rappelons tout de même que notre régime n'a jamais rien eu - n'exagérons pas - de communiste. Ce monsieur reconnaissait par ailleurs qu'il lui était parfaitement agréable de vivre dans ce pays, en dépit de ses défauts, et qu'il espérait que notre État mène à bien ses réformes (en tout cas pas avec Sarkozy, un cryptocommuniste selon lui) pour que la France « rentre dans le rang ». On connait la chanson et, à entendre nos dirigeants, on a parfois l'impression que, dans tous les régimes libéraux, les décideurs allument un petit cierge suppliant et tournent leurs pensées vers la pauvre France.
L'omniprésence de l'État dans les affaires françaises amuse souvent dans les pays anglo-saxons, notamment parce que, pour présent qu'il soit, il semble à peu près incapable de mettre au pas la population, de lui imposer les réformes que la modernité et le bon sens prétendent devoir exiger. De même, on nous reproche souvent, à l'étranger, notre arrogance supposée (arrogance pour beaucoup fantasmée selon moi : il ne me semble pas que l'on essaie encore d'imposer notre modèle économique ou sociétal à qui que ce soit), notre aveuglement devant le fiasco, etc. Pour autant, le regard étranger sur certains aspects de notre système n'est pas exempt d'ambigüité... il y a quelques temps, un journaliste anglais écrivait sous forme de boutade : « Où faut-il mieux se faire soigner ? En Angleterre ou aux États-Unis ? La réponse est sans doute : en France... ».
On peut souhaiter moins d'État et appeler de ses vœux, par exemple, la suppression des CCIP, de Pôle Emploi, de la Poste, du droit fiscal et de toute la réglementation qui fait que l'on prend à Paul pour le donner à Pierre, en dédommagement de ce qu'on lui avait initialement prélevé pour le donner à Jacques. On peut liquider le droit du travail pour remettre ces maudits bouffeurs de grenouilles au boulot, en ignorant que, malgré ses trente-cinq heures et ses congés sans fin, la productivité du pays est l'une des plus hautes d'Europe. On peut prétendre que la main du marché est la seule à comprendre et à anticiper, à débusquer les mines d'or. On peut s'échiner, à l'instar de ce cher Finkielkraut, à deviner, derrière chaque protestation, le dangereux marionnettiste communiste.
Mais alors, jusqu'où doit aller le retrait étatique ? Doit-on faire sponsoriser les écoles et les universités ? Liquider l'hôpital public ? Nous rendre aussi concurrentiels que la Chine pour qu'on puisse espérer rouvrir les usines de machins en plastique ?
Surtout, il y a quelque chose à quoi les hommes politiques devront réfléchir s'ils poursuivent dans cette double voie de la "rationalisation" et de l'économie de moyens : on imagine difficilement la population, massivement prolétarisée (nouvelle formule), sommée de payer au prix fort le moindre service, tolérer les largesses estampillées « République Française » dont bénéficient nos élus et les anciens, recasés dans des conseils, des comités, des commissions... On peut vitupérer les avantages dont bénéficient certains fonctionnaires de catégorie C, B, ou plus souvent A, mais que l'on ne perde pas de vue que les avantages vont toujours crescendo à mesure que l'on monte dans la hiérarchie. On peut crier au scandale en évoquant les deux pièces à loyer modéré dont bénéficient certains dans Paris, mais si on doit les mettre à la rue, pour revendre ces biens, que l'on n'oublie pas de jeter également sur le trottoir la kyrielle de directeurs et de secrétaires généraux d'établissements publics qui se croient encore autorisés à exiger que la salle de bain refaite à neuf d'un F5 qui leur est loué au prix d'un F2 soit cassée aux frais de la princesse, parce qu'on veut une baignoire plutôt qu'une douche.
Mais il vous faudra oublier ce que je viens d'écrire, ce pour trois raisons :
- je fais le jeu du populisme gauchiste ;
- si on est pauvre, c'est qu'on le veut bien ;
- on doit bien remercier nos hauts fonctionnaires - d'une façon (rémunération hors cadre) ou d'une autre (avantages divers) - d'avoir sacrifié à l'État une florissante carrière dans le privé et compenser le manque à gagner.
On peut prétendre que la lutte des classes est un débat dépassé et qu'il n'y a plus d'ouvriers, mais rien n'a changé : il y a toujours une caste qui est prête à défendre bec et ongles ses intérêts - parce qu'elle les mérite -, quitte à faire réaliser les économies par le plus grand nombre.
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04 septembre 2009
Septembre est un mois cruel
« On a pu parler, puis c'est vrai qu'ça fait du bien d'pouvoir lui r'parler normalement sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule et qui pense tout des choses n'importe comment quoi ; donc... euh... on a mis au point - enfin, j'ai mis au point ce que j'pensais et j'ui ai dit qu'fallait pas qu'y croive que si j'étais nominée, c'était que j'voulais qu'y dégage ; au contraire, que j'voulais vraiment justement qu'c'est lui qu'il rerentre dans la maison vendredi et que... bah... j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait.
[...] Franchement, y me font bloquer... j'ai un choix à faire, c'est difficile - même Didier ils lui ont pas fait autant la misère, quoi ! C'est sûr que le pouvoir que j'ai eu, c'est vraiment un cadeau, même empoisonné. Au moins, grâce à ça, j'ai pu constater les gens qui en vaut la peine ici et ceux, bah, qu'c'est vraiment des débiles, y'a pas d'aut' mot et voilà, j'suis vraiment contente dans un sens, parc'qu'au moins, y'a des masques qui sont tombés cette semaine. »
Vanessa a 21 ans et elle a trouvé, comme job d'été, un CDD dans Secret Story, au titre de « pire ennemie d'Émilie ». Je ne suis pas en mesure de dire à quelles rémunérations cette fonction hyperspécialisée donne droit, mais la page internet qui lui est dédiée par la chaîne la décrit comme « sage, calme et gentille » - qualités toujours appréciées en ces temps difficiles de « contraction économique ». La chaîne croit toutefois bon de préciser : « elle peut cependant "péter un câble si on la fait chier"... Tout un programme ! ». Tout un programme en effet.
La première impression qui se dégage de l'entretien (voir extraits) est que l'oralité n'est pas son fort. Certains principes d'économie de la langue, propres à l'oral, sont particulièrement à l'honneur :
que → qu' de → d' re → r' il → y/ø je → j' lui → ui etc.
Pour autant, on pourra s'étonner que certaines constructions syntaxiques, pesantes et incorrectes, s'imposent à d'autres, possiblement plus légères et simples à mettre en œuvre. Par exemple, Vanessa préfère dire « sans que y a des tensions et sans qu'y fasse la gueule », plutôt que « sans tension(s) et sans qu'il fasse la gueule ». On notera au passage le miraculeux et tardif usage du subjonctif. G., qui a fait des études de linguistique, croit déceler dans cette formulation la peur de mal maîtriser une construction plus concise, c'est-à-dire sans le fourre-tout bien pratique, rigidité syntaxique qui laisse peu de marge à l'improvisation, que peut représenter « il y a ».
L'emploi de « croive », erreur très répandue, est très curieux. Après bien des interrogations, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il y avait sans doute contamination par la conjugaison de « devoir » ou de « boire ».
Rappelons en passant que Vanessa a bénéficié, ne serait-ce qu'au collège, d'environ 650 heures de français. Il est légitime de s'interroger sur ce qui a empêché l'apprentissage de la forme verbale correcte (et de quelques autres aspects de la langue). Parmi les causes, nous pouvons envisager l'enroulage de mèches de cheveux autour des doigts (les yeux dans le vide) ou le dessin de cœurs dans le cahier (et destinés à Jean-Kévin, au fond de la classe). Vanessa séchait-elle les cours pour tester des rouges à lèvres au Prisunic du coin avec sa copine Toufika ? Son CV ne nous le dit pas. Quelle que soit l'explication, ça craint.
Notons également la curieuse concordance des temps et l'improbable intrusion de « c'est » dans la phrase : « j'voulais qu'c'est Jonathan qui partait ». Pourquoi cet indicatif imparfait ? Certes, on ne pouvait guère exiger un « Je voulais que Jonathan partît » et nous aurions évidemment accepté un « Je voulais que Jonathan parte »... Aurions-nous accepté « Je voulais que ce soit/fut Jonathan qui parte » ? Sans aucun doute, je m'y engage personnellement.
Je laisse au bon soin de vos souvenirs de grammaire l'analyse du reste, c'est l'heure de l'apéro.
Bonne rentrée.
20:44 Publié dans Que faire de son temps libre, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


