29 août 2009
Le calme des collines
Très belle journée sans la chaleur qui vous laisse avachi à l'ombre, mais suffisante pour que le sol exhale les odeurs d'une terre détrempée par la pluie d'hier. Sur le chemin de la longue balade de ce matin, en compagnie du chien Charlot qui peinait un peu lors des trois derniers kilomètres, une multitude de lézards qui cavalaient sur la route, d'un champ à l'autre, dans l'indifférence de la truffe humide pourtant prompte à tout renifler. « Tiens ! un brin d'herbe ! Tiens ! un autre brin d'herbe ! Tiens ! une bouse ! Tiens ! un brin d'herbe !.. » (je résume.)
Après-midi passée dans le jardin à corriger les premières pages de ce que je finirai bien par appeler un « roman », alors que, par la fenêtre, me parviennent les notes mélancoliques de l'accordéon de J. qui joue un air slave. Le chien s'amuse dans le jardin avec sa balle : il a appris à la lancer tout seul.
Et ce soir, pendant que j'écris (la cloche, toute proche, vient de sonner huit coups), une sorte de brume monte* des collines, traces laiteuses sur le ciel encore bleu où bourdonnent les derniers insectes et piaffent les oiseaux. Un moment de calme que je voulais partager.
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* Je crois me souvenir que les anciens Grecs croyaient que la nuit montait du sol, s'évaporait en quelque sorte.
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27 août 2009
Firmin
Firmin est un petit rat pas comme les autres. D'une part, parce qu'il a bénéficié d'une campagne promotionnelle assez exceptionnelle (on a vu sa bobine jusque dans le métro), d'autre part, parce qu'il a eu la curieuse idée de ne pas prendre à la lettre l'expression « dévorer les livres », se plongeant dans la lecture des innombrables ouvrages de la librairie où sa mère, par ailleurs alcoolique, était venue mettre bas.
Avec la culture, Firmin découvre également les affres de la solitude : avec qui sympathiser lorsque l'on est un rat lettré qui partage son temps entre la lecture et les émois érotiques qu'offrent les « mignonnes », les blondes exhibées sur les écrans du cinéma porno tout proche ? Car Firmin comprend assez vite que la réalité est rarement à la hauteur des espérances, que l'on rêve souvent les amitiés et les amours, et que les personnages de nos livres (ceux qu'on lit, s'entend), ceux de nos films, viennent parfois peupler nos vies parallèles.
Mais à force de rêver sa vie, Firmin accepte tout à la fois de devenir un personnage du roman de Sam Savage, jeune auteur de 65 ans, et un narrateur, tous deux (le personnage et le narrateur) extrêmement soucieux du jugement de leurs pairs : « Que ferait Joyce dans ma situation ? ».
Arrivé au rez-de-chaussée, j'ai découvert que l'entrée du Trou avait été en partie scellée par une petite boîte en carton. J'ai épuisé mes dernières forces à la repousser. Remplie à ras bord de normans, elle pesait des tonnes. J'ai fini par réussir à me hisser dessus et c'est là que je suis tombé sur l'étiquette « Mort-aux-rats ». Ils auraient mieux fait d'écrire : « Avec les normans, tu l'as dans l'os ! » Pas de « délicieux granules pour se refaire une santé » mais « mort assurée après ingestion ». Je me suis demandé si la demi-douzaine de granules que j'avais avalée représentait une ingestion. En dessous, j'ai lu : « Vous permet de contrôler la population de souris, de rats norvégiens et de rats infestant maisons, fermes et locaux commerciaux. » J'ignorais si j'étais un rat norvégien ou de local commercial, même si, au bout du compte, apparemment, tout ça n'avait pas grande importance. « Ne pas mettre à la portée des enfants ou des animaux domestiques. » Ces mots sont cruels pour quelqu'un qui s'était brièvement imaginé qu'il était peut-être les deux à la fois.
11:32 Publié dans Les livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : firmin, sam savage
23 août 2009
Le Convoi de l'eau
Japon, années soixante. Une vallée perdue de mémoire d'homme, retrouvée par hasard au cours de la Seconde Guerre mondiale, voit sa tranquillité immémoriale brutalisée par l'arrivée des ouvriers : la site a été retenu pour la construction d'un barrage, la vallée va être inondée et les habitants du village niché sur ses flancs vont devoir partir. Dans l'air, l'humidité monte des forêts et des lacs, couvre les toits du village d'une mousse épaisse. Et quelque chose de délétère s'échappe bientôt. Quelques figures émergent du groupe indistinct des ouvriers taiseux : un ancien prisonnier, condamné pour l'assassinat de sa femme, endosse la narration ; un autre, qui va souiller la pureté d'une jolie jeune fille du village.
Entre les ouvriers et les villageois, la méfiance est de mise, les regards sont de biais : on s'observe sans se comprendre. Les gestes des premiers sont violents et incessants : à coups d'explosifs la roche cède ; les seconds ont les gestes lents d'une vie tout entière soumise au rythme des saisons, aux dons et aux vengeances d'une nature toute puissante, et la cruauté des règles aux origines perdues. Il faudra partir, détruire peut-être derrière soi, sauver ce que l'on peut du cimetière bientôt noyé. Et il faudra peut-être tenter de racheter la vie d'avant, celle passée en prison à ruminer le plaisir de son meurtre.
Mes jambes avançaient dans un taillis derrière le hameau. Presque toutes les feuilles étaient tombées, les branches des cimes, dénudées, pointaient comme si elles étaient mortes.
Je progressais, foulant le sol mou couvert de feuilles mortes imbibées d'eau. A l'extrémité du bois, je pourrais sans doute découvrir de près la totalité du hameau.
Je me suis arrêté soudain.
Dans le bois, quelqu'un se tenait debout.
J'ai observé la silhouette. Derrière un arbre, un enfant d'environ douze ou treize ans vu sa taille, le crâne rasé, me tournait le dos, parfaitement immobile.
Akira Yoshimura, Le Convoi de l'eau.
20:44 Publié dans Les livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : akira yoshimura, le convoi de l'eau
22 août 2009
La bonne nouvelle
En vacances. Enfin.
11:15 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
15 août 2009
Pique-nique à Hanging Rock
Pique-nique à Hanging Rock (1975), de l'australien Peter Weir, ressorti dans quelques salles.
1900, bush australien. Un pensionnat pour jeunes filles comme il faut sort un peu de sa torpeur pour la Saint-Valentin. Elles sont corsetées, rêveuses : le sentiment amoureux se garde bien de lire entre les lignes, se contente de naître, puissant mais sans réel objet, à la lecture de certains mots usés jusqu'à la corde - amour, aurore, chevelure, etc. - qu'elles découvrent dans de vraies cartes reçues, et non plus dans les seuls romans d'amour. Passion entre certaines jeunes filles également, dont les sens s'exaspèrent dans le frôlement des tissus trop nombreux, dans la contemplation des fleurs (les innocents herbiers) et dans l'absence à peu près totale des hommes. Je n'ai pas pu m'empêcher de songer aux nuits de noce d'autrefois et au roman de Maupassant, Une vie, sur lequel a travaillé Julietta il y a quelques temps, et qui décrit le triste sort d'une de ces jeunes filles qui grandissaient dans la méconnaissance totale du corps masculin, pour le découvrir parfois bestial. Au feu l'herbier.
Une sortie est organisée au pied du Hanging Rock, massif érodé et vaguement inquiétant où semblent s'être réfugiées les vieilles divinités aborigènes chassées de leurs terres. Malgré l'interdit, quatre d'entre elles décident pourtant de s'en approcher. Sa puissance archaïque et minérale de même que la tentation de liberté qu'il inspire les attirent irrémédiablement. Et elles grimpent le long de sentiers rocheux. Au fur et à mesure de leur progression, l'envie grandit de s'affranchir des entraves - chapeaux, chaussures, bas, corsets. Mais à l'issue d'une sieste, la quatrième prend peur, soudainement, et redescend en hurlant, alors que les trois autres, comme hypnotisées, poursuivent leur ascension. Et on ne les revoit jamais. Des battues sont organisées, en vain. Dès lors, tout peut être envisagé : kidnapping, fugue, suicide peut-être. Ou d'autres choses, plus mystérieuses encore...
22:10 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pique-nique à hanging rock, peter weir, une vie, maupassant
09 août 2009
Portrait de femmes chinoises
Portrait de femmes chinoises (Yin Lichuan). Deux femmes pour un homme qui se satisfait trop de l'intérêt qu'il suscite pour véritablement « prendre des mesures ». Et pourtant, une véritable tendresse l'anime à l'occasion. Tous viennent de la campagne, parmi ces millions d'exilés chinois de l'intérieur qui sont venus grossir les villes. L'une est un peu effacée, peu dégourdie et nourrit en silence ses jalousies face à l'autre, plus jolie, plus délurée, plus déterminée à réussir - mais peut-être pas aussi forte qu'elle le prétend - et qui s'est installée chez le couple comme un coucou un peu vache.
Après des décennies d'enfermement culturel, la société chinoise complexe et mouvante reparait, depuis quelques années, au monde, passée au prisme du dicible et de l'indicible (la censure gouvernementale), mais que de changements (pressent-on) depuis les descriptions des visiteurs européens, voilà plus d'un siècle, fascinés par les rigidités d'une société impériale millénaire.
Reste que l'on ne dispose pas de tous les codes ; si bonheur ou malheurs conjugaux nous parlent, évidemment, de même qu'une certaine solidarité dans la galère, demeurent opaques bien des déterminants chinois de ce qui fait les rebondissements ou les abandons amoureux. En regardant le film, je me disais que, tout de même, là-bas comme ici - nos sociétés bavardes : combien d'articles pour sauver son couple ? combien de terrasses de cafés piaillant de confidences ou de conseils amoureux - on en est strictement au même point : rien ne va de soi, jamais.
20:46 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
07 août 2009
Somers Town
Somers Town (Shane Meadows) avec Pascale, retrouvée à la sortie du boulot, au terme d'une de ces journées terribles sans courage, les secondes d'un poids de plomb et la seule envie d'aller s'allonger dans l'herbe. Elle, semblait plutôt en forme, son fils dans une colo en Angleterre ayant pour thème... Harry Potter évidemment. Qu'il se dégourdisse dans la langue de Gordon Brown, voilà qui nous sera utile : il nous servira de guide plus tard.
Le film nous faisait très envie, après le très bon This is England du même réalisateur qui retrouve d'ailleurs son jeune acteur, Thomas Turgoose. C'est cette fois plus léger, encore que la situation - la rencontre d'un jeune garçon polonais passionné de photo, venu à Londres suivre son père sur un chantier et d'un jeune Anglais livré à lui-même - aurait pu être plus sombre : la violence de la jeunesse, évoquée, aurait pu s'imposer, est comme tapie dans l'ombre. Leur énergie et les quelques adultes, plutôt bienfaisants si eux-mêmes parfois en vrac, semblent suffire à ne pas plomber - pour l'heure - leurs jours. Mais tout cela semble bien précaire, la réalité bien complaisante derrière les duretés esquissées, à commencer par celle d'un décor qui n'est pas celui de la City triomphante (même momentanément inquiète), qui est celui de la ville éternelle, avec son flot de migrants, de démerd'. (La Reine, dit-on, a convoqué quelques économistes pour se faire expliquer la crise et s'en faire pronostiquer l'issue : d'importants travaux de rénovation sont à prévoir, dans les mois à venir, de quelques biens royaux - et avec quelle popularité ?)
Le film est essentiellement composé de plans fixes, noir et blanc composé, cadre social au travers duquel passent les personnages. L'ambition affichée du film peut donc sembler modeste - quelques jours passés par deux jeunes gens à tuer leur ennui, à rêver d'amour en contemplant la jeune serveuse parisienne -, et si l'obstination des plans fixes et du noir et blanc peut agacer (ce d'autant qu'une rupture tonale intervient un peu lourdement à la fin, lors du week-end parisien des deux jeunes gens en compagnie de la jolie parisienne), le film a le mérite de dire beaucoup de choses de l'état de nos villes sans avoir recours à une trame narrative trop dramatique.
22:54 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : somers town, shane meadows, this is england
Scène d'effroi ordinaire
Ce soir, sur mon épaule, une coccinelle brune à taches blanches. C’est pas commun. Par ailleurs, suis-je seul à trouver les coccinelles rouges à pois noirs charmantes et les noires à pois rouges inquiétantes ?
01:07 Publié dans Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
Une soirée sans Gewurtz
Tuer un peu le temps à la gare de Gif, à regarder la lune ronde, à retrouver la mémoire de l'humanité étonnée par ses incessants changements de forme, par les taches sombres - des lacs ? les constructions des Sélénites ? les immenses champs de blé ? Combien de vers, de légendes nourries par cet astre parmi les plus beaux, parce qu'accessible peut-être, parce que visible sans qu'il ne brûle l'oeil. Sa lumière pâle éclairait faiblement les nuages. Et qu'elles sont agréables ces nuits d'été lorsque l'on peut s'abandonner à la contemplation, lorsque nos particules de pensées se diffusent dans l'air encore chaud, en croisent d'autres, parfois très anciennes, parfois même celles d'hommes morts depuis des milliers d'années.
Les pensées que nous échangeons, Juliette et moi, en nous regardant simplement, bruissent encore autour de moi. Est-ce parce que nous avons parlé ce soir, comme tant d'autres soirs, de nos vieilles amours, de la naissance du sentiment amoureux (la façon dont il s'installe, parfois tout à fait discrètement, sur la surface mouvante, rugueuse et souple de cette épaisseur assez étrange, qui appartient autant à notre dedans qu'à notre dehors - tout à la fois le Corps de l'intérieur et l'Esprit de l'extérieur. Une fois n'est pas coutume, nous n'avons pas bu de Gewurtz ce soir et deux bières fraîches ont suffi à me mettre dans un état un peu flottant. Je m'en rends bien compte en alignant ces phrases qui ne veulent pas dire grand-chose. Mais vous lisez tout de même un peu entre les lignes, n'est-ce pas ? Vous pressentez bien comme moi la menace ? Je dois sembler bien inconstant. Un écueil chasse l'autre. Mais comment combler les vides, les ravins au bord des chemins en lacets ? Et malgré tout, il y a une cohérence que j'aimerais pouvoir confier, mais ce n'est pas le lieu, évidemment.
Quel bonheur de connaître Juliette, de pouvoir tout dire, toujours, sans avoir à dérouler le long fil du temps, graisseux de souvenirs tristes, rompu par endroits, rafistolé au petit bonheur la chance, abîmé par ces histoires détricotées ; ou alors fort des bonheurs intacts qui sont la corde qui nous maintient au dessus du gouffre lorsque le sol semble se dérober. Et Juliette qui a souvent tenu la corde, comme j'ai tenté, à l'occasion, de tenir la sienne. Pouvoir tout dire, ici comme ailleurs, au prix de l'impudeur charmante (pardonnez-moi). Impossible. Et pour quoi faire d'ailleurs ? Est-ce que quelque chose émerge ? Devinez-vous ?
00:30 Publié dans La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
05 août 2009
De l'audace, que diable !
Le directeur m'avait soumis un nombre effarant de corrections sur le dernier bouquin (qu'il coordonne), principalement des ajouts d'adverbes et de cap', dont il raffole, et des précisions plus ou moins utiles ; beaucoup de virgules également, lesquelles rendent la lecture à voix haute, dès lors que l'on veut respecter ces soupirs, particulièrement comique. Si j'y pense, je scannerai une de ces pages. Bref. Il s'est aussi piqué de corriger quelques fautes. Je ne prétends pas ne pas en laisser passer et s'il est toujours désagréable de ne pas les découvrir seul, du moins ai-je pu jubiler, dans le cas présent, à le voir en ajouter là où il croyait les supprimer. J'ai donc eu droit aux désormais fameux « ils se sont succédés », « qu'ils ont dûes », etc. À chaque fois, j'ai pris soin de préciser que je ne corrigeais pas, ajoutant généralement une petite explication grammaticale. Je lui ai renvoyé les feuilles. Elles me sont revenues après pointage des corrections. Pour chaque correction refusée, il a ajouté dans la marge « comme vous voulez ». Autant de culot m'a beaucoup fait rire.
22:46 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



