29 juin 2009
D'un interlude
Scène plutôt drôle sur le trottoir du café où je prends un verre : quatre troutes fascinées et un photographe qui mitraille un mec (du genre beau gosse huilé), fringué assez invraisemblablement, lequel bande ses muscles au moyen d'un ballon. Les banquiers assis à côté de moi rigolent ("il s'est trompé de quartier celui-là !"). Surveillez votre Têtu !
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27 juin 2009
D'une gaypride
J'ai fait ma première Gay Pride presque fortuitement, en 1997 je crois, en compagnie de ma petite amie et de Juliette : pour l'occasion, elle avait loué un fauteuil roulant, au cas où elle fatiguerait trop, mais ne l'avait pas utilisé : le plus souvent, elle m'y poussait.
Celles qui ont suivi furent saturées de militantisme. Le Pacs n'existait pas encore et, si l'arsenal juridique mis en place contre ce fléau social avait été largement abandonnés, les droits à l'égalité nous semblaient, plus que jamais, à conquérir : nous n'avions pas encore cette borne inamovible sur la voie du progrès. Je crois également que j'étais animé d'une farouche volonté d'en découdre avec l'hétéroflicage ambiant auquel j'étais alors très sensible. Une année, j'ai même pu faire mon crâneur, assis sur la place passager du camion d'Act Up que conduisait G., non moins fier. Sans être franchement militant, j'aimais donner de ma voix aux slogans un peu extrêmes. Et je défendais l'honneur de l'association lorsque des crétins de révolutionnaires dénonçaient la pommade que représentait ce genre de lutte, alors que les vraies luttes ne pouvaient être qu'ailleurs, alors que (je caricature à peine) l'épidémie de sida ne survivrait pas à la chute du capitalisme.
Je regardais d'un œil un peu méprisant les musclors huilés, je suivais d'un œil amusé les folles dangereuses qui haranguaient les passants toutes griffes dehors : là se nichait la force, dans cette folie joyeuse et vaguement menaçante.
Mais j'étais avec eux sans l'être complètement : j'admirais les associations de lutte, méprisais les chars commerciaux et leurs dindes triées sur le volet ; pour autant, quel que soit le groupe, j'ai du mal à dire « nous », ce qui fait de moi un piètre activiste. C'est ainsi, je m'en suis accommodé.
L'année 2001 a marqué une rupture : G. est venu me chercher à l'hôpital que je quittais ce samedi-là et m'a conduit à République, amaigri et fatigué (16 kilos perdus en trois semaines) pour assister, sous un ciel couvert, à l'arrivée des chars. Alors, à les voir arriver dans une joie soudainement (et tout à fait injustement) jugée indécente, toute ma peur des jours à venir, toute ma colère de me découvrir malade à 25 ans, se muèrent en un instant en une haine solide à l'encontre de ces corps parfaits exhibés, dont la quête, au-delà des pancartes et des calicots, allait être de trouver avant le petit matin l'extasie miraculeuse, le corps à baiser ou l'homme-bite à étreindre.
Je suis resté des années sans y retourner, ou me contentant de rejoindre quelques amis en périphérie à l'issue de la manifestation. Mais j'y suis retourné l'année dernière avec des amis, et je portais une petite fille charmante et fatiguée sur mes épaules. Cette année aussi. Il y a les sœurs de la Perpétuelle indulgence que j'aime bien, quelques jolis visages simples posés sur des torses habillés, des chars dont la présence m'agace encore - et, sincèrement, je regrette de ne pas avoir eu l'occasion de m'allonger devant le char des homos de l'UMP... -, mais je me sens à peine faire partie du cortège : je suis simplement avec des amis, je trouve le moyen de passer un peu de temps avec eux. Et au fond, je crois qu'il s'agit pour moi de faire nombre contre une société qui ne nous a lâché que des acquis extrêmement précaires.
Chapo m'a fait une blague un peu blessante sur les kilos que je peine à perdre et j'ai manqué de répondre avec beaucoup de cruauté, mais je me suis retenu. Et j'ai ressassé sa remarque une partie du week-end, tenté d'y trouver un alibi pour m'éloigner durablement. J'ai besoin de bienveillance. Enfin, cette remarque m'a rappelé tristement qu'avant toute chose, ce qui nous rassemble, en tant que pédés, c'est surtout un goût, un désir : la même identité sexuelle que soi et l'appétit pour le corps-totem...
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25 juin 2009
De la société industrielle et de mes divagations
Je viens d'achever la lecture de La Société industrielle et son avenir, de Theodore Kaczynski. L'auteur a par trois fois posé des bombes au nom de sa lutte contre la civilisation technologique. Connu aux États-Unis sous le nom d'Unabomber, il avait accepté de renoncer au terrorisme en échange de la publication de ce texte, avant d'être arrêté en 1996, dénoncé par son frère. Il a été condamné à la prison à vie.
C'est un texte étrange : cohérence apparente derrière laquelle on sent tout de même poindre des tendances paranoïaques, convaincant souvent, notamment dans sa description de la soumission totale de notre civilisation à la nécessité technique et des mécanismes implacables présidant à son extension : il est, selon l'auteur, impossible de contraindre la technologie, d'en limiter les écueils. Et il a raison de dire qu'une fois que quelque chose est inventé, il est non seulement difficile résister à l'achat, mais qu'en plus, le besoin accessoire, optionnel en somme, finit par devenir une quasi-obligation sociale, fait l'objet d'une réglementation qui l'impose presque : il est pratiquement inenvisageable, aujourd'hui, de ne pas avoir de compte bancaire, de carte de retrait, de téléphone - bientôt d'internet (cette dernière invention faisant d'ailleurs l'objet d'une législation croissante, d'une mise au pas croissante par les pouvoirs publics).
Aussi propose-t-il d'abattre violemment la civilisation technique au moyen des méthodes révolutionnaires. La violence, le chaos par lesquels il faudra passer, qu'importe ! C'est, selon lui, le seul moyen de lutter contre les maux modernes (psychologiques : la dépression ; et sociaux : la violence de nos villes) de la civilisation et contre le recul constant de nos libertés individuelles. Il reconnaît que la vie « d'avant » n'était pas toujours drôle (c'est rien de le dire !), que la maladie, la famine, la mortalité en bas âge étaient terribles, mais sans commune mesure, toutefois, avec les angoisses paniques éprouvées aujourd'hui par chaque individu, erratique, aux prises avec un système privé de sens et qui l'hypnotise au moyen de passions inutiles et de loisirs vains (ce qu'il appelle la perturbation du processus d'auto-accomplissement), et dans l'attente résignée ou morbide du cataclysme écologique, nucléaire ou machiniste.
Fuite en avant dramatique donc, car, selon l'auteur toujours, sous couvert de curiosité intellectuelle et de visées socialement et humainement bénéfiques, les scientifiques et les techniciens recherchent la gloire (donnée humaine), le pouvoir (celui des technocrates) et la reconnaissance par un système (de plus en plus étranger à la nature humaine) qui en sortira encore renforcé. Et techniciens et scientifiques ont pour allié un groupe que Kaczynski abhorre, les progressistes. Par progressistes, il entend peu ou prou gauchistes (le traducteur, qui prend soin d'expliquer pourquoi il n'a pas traduit leftist par gauchiste, ne me pardonnera pas ce raccourci), lesquels ont renoncé aux données naturelles, cherchant à dépasser leur sentiment d'infériorité et d'impuissance, leurs peurs et leurs fragilités, en adhérant pitoyablement aux combats des minorités, en s'appuyant systématiquement sur les bienfaits de la culture technique - mais dans le seul but (inavoué) d'étendre leur domination, d'universaliser le politiquement correct et, in fine, d'étendre le champ des interdits, quitte à en créer de nouveaux...
C'est une démonstration souvent brillante (c'est-à-dire efficace de par son rythme et son caractère un peu hypnotique) et bien plus structurée que mon résumé ne le laisse entendre, mais paranoïaque plus souvent encore. Qui plus est, on croit pouvoir déceler, ici ou là, dans son goût immodéré pour la liberté individuelle, des problématiques idéologiques assez typiquement américaines qui ne sont pas sans lien (du peu que j'en sais) avec les libertariens américains : on ne doit pas me dire ce que je dois manger, que je dois arrêter de fumer ; on ne doit pas réglementer l'usage des armes ; on ne doit pas m'empêcher de raconter des blagues sur les pédés, je n'ai pas à payer tous ces impôts, etc.
L'avenir qu'il dessine de notre civilisation est terrifiant mais plausible (l'homme se retrouve complètement inféodé à un système politico-technique). J'ajouterai quant à moi que, sauf à gagner le course contre la montre qui se joue entre la raréfaction des ressources qui nous sont pour l'instant indispensables et l'invention des moyens qui nous permettront d'y suppléer, on file tout droit à la catastrophe. Mais son projet est une dangereuse utopie. Utopie, parce que, malgré les dangers et les menaces, la séduction de la technologie est indéniable. Je ne le suis pas lorsqu'il prétend que, débarrassée de la technologie après une révolution mondiale, l'humanité ne cherchera pas à se développer de nouveau dans cette voie (et, si elle le fait, dit-il, ce ne sera pas avant quelques milliers d'années - on aura bien le temps de voir venir). Projet dangereux, parce qu'il rejette toute idée de contrat social. Peu de chose en effet sur la vie en société (mais beaucoup de présupposés et quelques images d'Épinal) dans la civilisation pré- ou post-industrielle. Et de toute façon, de son point de vue, les incertitudes de la vie d'avant (guerre, famine, viol, saccage et autres massacres...) sont un prix qu'il faut accepter de payer au nom de la fierté humaine, son honneur retrouvé pourrait-on dire, et de la nécessaire réinscription de l'homme dans son environnement (l'homme redevient un élément de la nature). Mieux vaut, donc, être un mâle dominant ou, à la rigueur, sagement se placer sous sa domination.
La technique, depuis son avènement, a toujours promis le bonheur à la population et n'y est jamais parvenue, d'une part, parce que le sentiment du bonheur est une donnée fluctuante, d'autre part, parce que chaque progrès s'accompagne d'un coût (écologique, social, financier, sanitaire, psychologique...) qui demeure à la charge des hommes - même si souvent différé. Le cas de l'industrie agro-alimentaire est particulièrement illustrant : on pressent, on devine, on sait que certains aliments issus de cette industrie sont nocifs. Trop gras, trop salés, trop cancérigènes (huile de palme...). Malgré tout, cette production de masse, à l'instar d'autres non moins polluantes, « gaspillantes » et dangereuses, assure une certaine cohésion structurelle : satisfaction de savoir les étales bien achalandés (le mythe du cargo), maintien, voire développement, de l'emploi (les fabricants d'emballages...), circulation de l'argent (les intermédiaires entre le fabricant et l'usager...), développement des transports (et sans coût financier à hauteur du coût écologique : une petite culotte peut faire quatre fois le tour du monde avant d'arriver sur nos marchés sans que le prix ne soit augmenté d'aucune taxe écologique), stimulation de l'industrie chimique, etc. Et s'il y a un coût médical, celui-ci est (pour l'instant) largement négligé, d'une part, parce qu'on est dans le mythe de la technologie toute-puissante (on finira bien par trouver le médicament qui soigne l'obésité, qui guérit le cancer, le diabète...), d'autre part, parce que, tacitement, ce déséquilibre permanent (les nouvelles pathologies conséquentes aux nouvelles inventions, aux nouvelles techniques, aux nouveaux produits), est pourvoyeur d'emplois (les chercheurs, les experts, les consultants en tout genre) et... de nouvelles technologies, professions, recherches, etc.
On m'objectera que le citoyen consommateur est libre d'employer une part plus importante de son budget à une alimentation correcte, libre de savoir que, contrairement à ce qu'on lui a longtemps suggéré, il n'a pas besoin de 250 g de (mauvaise) viande par jour ; enfin, il peut pratiquer les trente minutes d'activités physiques quotidiennes officiellement recommandées pour contrecarrer les effets de la vie dans notre civilisation. Se dépenser plus pour manger plus. Certes, mais avouons que tout reste fait pour stimuler l'achat compulsif, voire psychoréparateur, de nourritures transformées ; et l'on n'a pas toujours le courage, après une heure passée dans sa voiture ou dans les transports en commun, qui nous ramènent dans notre logement de banlieue financièrement accessible, d'aller chercher les plus beaux légumes de saison, de passer encore du temps à les préparer, alors qu'on est épuisé par un travail débilitant, que les enfants braillent et que la télévision (allié au terrible sofa) promet l'objet inédit et les vacances de rêve, le feuilleton délirant (qui montre ce à quoi on pourrait ressembler) ou la série policière (qui montre ce à quoi il va falloir échapper). Pire : nous vivons dans une société schizophrène (acheter bio, mais pas trop : il faut bien soutenir la croissance et le marché bio n'est pas encore assez développé pour être un moteur de la croissance).
On peut penser que le marché a un instinct de survie plus grand encore que son irrationalité et son appétit pour le profit immédiat - auquel cas, il investira massivement (et, espérons-le, assez tôt) dans une voie écologie suffisante. Mais il n'est pas certain que le marché - émanation de l'activité humaine - ait les mêmes intérêts que l'humanité, qu'il ait le souci des petites individualités - autant de fourmis ridicules - qu'il a à présent en gestion : le marché comme mégamachine dont nous ne sommes que les pièces usées.
Mais je ne peux me résoudre à saluer une révolution qui ne promet la survie qu'aux plus forts (y compris génétiquement). Le défi écologique auquel nous sommes confrontés m'inquiète, ainsi que le possible abandon des pays pauvres ou un malthusianisme choisi. Mais au-delà de la menace qui pèse sur l'humanité, c'est le saccage du projet « terre » qui me révolte, c'est l'immixtion humaine irréversible dans la lente beauté du vivant.
23:24 Publié dans Les livres, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la société industrielle et son avenir, theodore kaczynski
24 juin 2009
Des Amitiés particulières et de considérations vraiment en vrac sur l'irresponsabilité de l'auteur
J'ai vu que passait hier soir Les Amitiés particulières de Jean Delannoy, d'après le roman de Roger Peyrefitte. J'ai regardé le début, avant de m'écrouler lamentablement de fatigue, non sans avoir eu le temps de me rendre compte que, contrairement à ce que je croyais, je n'avais jamais vu ce film, ma mémoire seulement tressée autour de l'histoire (que je connaissais) et des extraits que j'avais pu voir à l'occasion. Je me suis d'ailleurs souvenu que le père d'un de mes amis lui avait offert le livre alors qu'il était adolescent, en précisant quelque chose comme « Je l'ai lu quand j'avais ton âge et ça m'avait bouleversé ».
Les dialogues peuvent sembler terriblement datés, mais entendre des jeunes gens se vouvoyer et employer des mots de plus de deux syllabes, alors même que l'existence du pronom relatif semble aujourd'hui compromise (« J'crois t'es trop un vieux con avec tes bad trips sur les mots là ! ») est plutôt étonnant et, au fond, pas si désagréable d'exotisme.
Plus impressionnant encore, il serait sans doute impossible d'écrire une telle histoire à présent (celle de l'amour entre deux garçons, l'un de douze ans, l'autre de quatorze), plus encore, de tourner un tel film (l'écart d'âge est plus important dans le film), sans passer les faits au prisme de l'abus de pouvoir, de la manipulation mentale - de la violence sexuelle en somme.
On ne pourrait plus la donner à lire aujourd'hui, car le lecteur, habitué aux faits divers sordides, ne se contenterait pas de croire à l'amour plutôt chaste entre un lycéen et un collégien, et décèlerait quelques sentiments et actes de l'ordre de l'abject et de la violence, contraints dans les lignes, mais déchaînés dans le secret du bureau de l'écrivain. Et je mets au défi l'auteur, à l'heure de l'autofiction et de l'hémorragie du Moi triomphantes, de prétendre simplement raconter une histoire, ne pas être responsable de ce qui se trame dans l'arrière-cour. Paradoxalement, la censure n'existe plus ou quasiment plus : il n'y a plus de mise à l'index et peu de juges prendraient le risque de réitérer le ridicule de ceux qui s'en étaient pris, entre autres, à Charles Baudelaire et à Gustave Flaubert ; mais il est des thèmes et des motifs que l'on sait ne pas devoir aborder, au risque d'une descente de police (Julien Cendres) ou de querelles médiatiques sans fin visant à mesurer à quel point l'on est un salaud (Houellebecq), tant est supposée la perméabilité entre le narrateur et l'auteur.
Roger Peyrefitte n'avait pas grand-chose à craindre : outre la question de la pédophilie qui posait d'autant moins de difficultés que l'adulte était puissant, son statut d'auteur, de personnalité du beau monde, le mettait à l'abri de bien des inquiétudes. Il n'avait même pas à prétendre qu'après tout, il se contentait de raconter une histoire, qu'il était à peine responsable de ses personnages, etc. : il a toujours brandi le caractère autobiographique de ce roman et, du reste, il était tombé amoureux, sur le tournage du film, d'Alain-Philippe Malagnac, alors âgé de douze ans et demi (lequel connut un destin tout à fait particulier...).
La vie, les pensées et les actes des personnages, du narrateur (et, par delà même ceux de l'auteur) sont interrogés, scrutés et soupçonnés dans l'en-deçà et l'au-delà du texte. Et ce n'est peut-être pas complètement illégitime, même si l'on retrouve dans la situation un peu absurde de juger quelque chose qui n'est pas advenu. Les auteurs peuvent toujours appeler à l'autonomie du narrateur et des personnages, refuser le procès d'intention, le soupçon autobiographique ou la présence de la thèse : il faut convenir que ce n'est pas si simple. Car, pour peu que l'auteur méprise ou veuille dénoncer la société, ses (dys-)fonctionnements et ses hypocrisies, et le voilà qui sème ce qui peut bien s'apparenter à des indices. Les comités de censure des régimes dictatoriaux ou « simplement » autoritaires l'ont bien compris et s'ils peuvent nous paraître odieux ou paranoïaques, leurs crises de nerfs et leur méfiance n'en sont pas moins légitimes. Il y a une dizaine d'années, j'avais rencontré, avec d'autres étudiants, une auteure iranienne qui nous expliquait avoir été un jour convoquée par le bureau de censure pour un passage du roman qu'elle souhaitait publier. Le dernier homme d'une farandole lâchait la main de son voisin, tombait et se cassait une dent. Quelques chapitres plus tard, au cours d'un voyage en Europe, il se faisait poser une prothèse dentaire.
- Pourquoi font-ils une farandole ?
- Bien... vous l'avez lu, c'est une fête de village, il y a de la musique traditionnelle...
- Oui, mais pourquoi lâche-t-il la main ?
- Je ne sais pas... peut-être que ça allait trop vite, qu'il avait les mains moites...
- Avouez plutôt qu'ils avaient bu de l'alcool !
- Mais à aucun moment je ne le sous-entends !
- Nous ne sommes pas idiots ! Pourquoi va-t-il en Europe ?
- Je l'explique dans le roman : il va voir sa famille...
- Et il ne pouvait pas faire soigner ses dents ici ?
- Si, il le pouvait, mais pour les besoins de l'histoire...
- Quel est le problème ? Les dentistes iraniens sont incompétents ? Ou bien voulait-il prendre ce prétexte pour quitter le pays ? C'est un espion ?
Je me souviens que nous avions ri avec elle devant sa description ubuesque... Et pourtant... Comment aurait-elle procédé, qu'aurait-elle écrit pour moquer le régime et ses interdits ?
23:55 Publié dans Les films, Les livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : les amitiés particulières, roger peyrefitte, jean delannoy
Des cabanes où vivent les hommes
À la station Grands Boulevards, sur la ligne 9, un petit monsieur est en train de nidifier. Il a amassé de nombreux sacs plastiques et des piles de journaux. Le plus souvent, il est assis, un peu éteint, entre ses biens, le regard vide et le dos voûté. En de plus rares occasions, je l'ai découvert calmement volubile : debout, faisant quelques pas hasardeux - mais il ne boit pas -, il tient un discours plein de conviction (ses mains s'agitent un peu dans l'air), et semble réciter à voix basse un vieux poème du temps qu'il était enfant, droit sur l'estrade, face à un public tout prêt à rire (« Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu ceste vesprée... »). À présent, le public du métro, harassé et oublieux du monde environnant (dont je suis le plus souvent), ne lui jette aucun regard (qu'il ne croiserait d'ailleurs sans doute pas). En le voyant construire jour après jour son nid ou sa cabane, je me dis que le directeur de la station éprouve peut-être le même attendrissement résigné que moi.
Il est tout de même terrible de se dire que, dans le monde, chaque terre a son propriétaire (un particulier, une société, une nation) et qu'il n'est nul sol (ou presque) où poser ses cartons et ses sacs sans qu'un propriétaire ne hurle à la spoliation.
Lorsque j'étais enfant, il y avait un quartier de la petite ville, sur les hauteurs du canal, où vivaient des mariniers tardivement sédentarisés, dans de rares maisons et, pour beaucoup, dans des caravanes flanquées d'extensions en bois, des cabanes couvertes de tôles ondulées. Ils inspiraient généralement de la méfiance ou même de la crainte, et les gens de la ville en parlaient sur un air entendu (« je pourrais vous en raconter ! »). Moi, enfant, je m'imaginais que le Jo l'Indien de Tom Sawyer aurait pu y avoir ses quartiers. Quand un des types annonçait « Je vis au Larris », la messe était dite et l'effet était à peu près le même que celui produit, aujourd'hui, par un jeune type en survêtement qui annoncerait vivre à la Cité des 4000...

Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de repasser devant ce faubourg dit malfamé. Les cabanes, les tôles, les caravanes ont disparu. Des maisons - pas toutes achevées - ont été construites. Ainsi naissent les quartiers des faubourgs, au cours d'une lente appropriation des lieux. Normalisation rassurante. Peut-être les hommes et les femmes qui sont contraints d'habiter, pour l'heure, dans des huttes, des cabanes ou des tentes, au fond des bois d'Île-de-France, qui travaillent pour un salaire dérisoire, ou qui touchent une retraite misérable, connaîtront-ils le même sort.
21:51 Publié dans L'enfance, Mes pas dans ceux des errants, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : grands boulevards, métro
22 juin 2009
D'un week-end passé sans (trop de) musique
Coraline, de Henry Selick, samedi après-midi avec D. Nous en attendions beaucoup l'un comme l'autre, et ChapiChapi m'en avaient longuement fait l'article. C'est techniquement irréprochable et visuellement très beau. Des personnages attachants, à commencer par les deux vieilles stars du music-hall heureusement doublées par Dawn French et Jennifer Saunder. Et pourtant, nous nous sommes un peu ennuyés : le rythme du scénario subit d'importantes accélérations et de pénibles ralentissements ; qui plus est, il s'apparente, vers la fin, à celui d'un jeu vidéo. En sortant du cinéma, un verre en terrasse au beau milieu des enfants du quartier jouant à s'asperger d'eau, à grand renfort de pistolets extrêmement sophistiqués.
Impossible de retrouver le titre du Miyazaki un peu ancien mais sorti il y a juste deux ans sur les écrans français. Impossible pour D. de se souvenir l'avoir vu, malgré mon résumé (largement lacunaire). Passage obligé chez moi pour en retrouver le titre. Et on a fini par jouer comme des gamins aux courses de kart d'une célèbre mascotte d'une non moins célèbre console de jeux vidéos. Au point que l'heure a filé et qu'il est parti de chez moi déjà en retard de près d'une heure au barbecue qui l'attendait.
Le titre recherché était Nausicaä de la vallée du vent. Nous avons convenu que la réalisation était un peu datée, mais j'aime beaucoup l'idée
d'une technè, dans la petite vallée momentanément préservée de la dévastation de la guerre et de la forêt polluée, au service de l'humain. Et la jolie comptine (évidemment composée par Joe Hisaishi) qui accompagne les réminiscences de la tentative de sauvetage, par Nausicaä, alors petite fille, du bébé insecte inquiétant.
Journée d'hier passée avec Julietta aux puces de Saint-Ouen, l'occasion pour moi d'apprendre à distinguer les anciens modèles de 501 des nouveaux. Marche tranquille dans Paris, halte dans le cimetière de Montmartre, élaboration de théories psychanalytiques un peu fumeuses sans doute, mais intellectuellement stimulantes... Passage rapide chez moi le temps d'un peu de rangement avant que ne revienne O. de son week-end en famille. Dîner avec G. et J., mes amis du sud-ouest, mais aussi B., directrice de centre de loisirs avec laquelle j'ai eu le plaisir de travailler autrefois. La pauvre a eu fort à faire ces derniers temps et raconte avec beaucoup d'humour ses dernières (graves) mésaventures. Sorti tardivement du restau, j'ai mis une heure pour rentrer chez moi de Pernety : la ligne 13 ne faisait pas partie des lignes encore en circulation. Un type a marché derrière moi jusqu'à Montparnasse, mâchant bruyamment (de façon horripilante pour tout dire) ses chips - un regard rapide sur sa physionomie m'a fait renoncer à lui arracher des mains son sachet pour le piétiner. Pas mal de viande saoule dans les rues, des bières tièdes dans les gobelets. C'était pire encore dans le métro où, pendant près de dix minutes, deux groupes se sont interpelés en braillant « C'est à bâbord/tribord qu'on gueule le plus fort »... Personnellement, je leur aurais accordé un ex-æquo. J'ai peu de souvenirs exaltants (surtout que je ne suis pas du genre à me donner du mal...) de la Fête de la musique (à l'IMA, il y a quelques années et, plus récemment, au Centre culturel iranien pour un concert de musique traditionnelle). Mais le plus souvent, il faut se contenter des laborieuses reprises de We don't need no education, des Manu qui s'acharnent sur leur djembé devant des adolescentes pâmées, un bandeau indien dans les cheveux, ou encore des recalés (et ils seront chaque année plus nombreux) de la Nouvelle star et autres Star Ac' qui n'en peuvent plus de leur heure de gloire (Hé ! Qui a gueulé « vieux con » ?). Et je ne parle pas des coups de fil des amis (« T'es où ? », « Tu fais quoi ? ») que l'on essaie de rejoindre à Bastille, à République, à Nation (par principe, je me refuse à aller galérer aux confins des arrondissements excentriques, amis qu'on ne retrouve jamais, qu'on parvient tout de même à joindre, finalement, par téléphone, pour apprendre qu'entre temps, ils sont repartis à l'autre bout de Paris pour un concert jugé génial pour la seule raison qu'ils ont un litre de bière d'avance.
Le week-end prochain, la Gay Pride (pardon : la « marche des fiertés » - quel nom con !) en promet d'autres. Je vais vraisemblablement tomber sur des ex qui ne me reconnaîtront pas, sur des amis qui ne m'adressent plus la parole, etc.
21:08 Publié dans Les films, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : coraline, henry selick, miyazaki, nausicaä, puces de saint-ouen, julietta, fête de la musique
19 juin 2009
Que penser ?
Que penser de la situation en Iran ? Que l'on soit tenté de s'émouvoir, d'éprouver de la sympathie même, pour tous ces manifestants bien décidés à passer outre, et l'on nous rappelle que Moussavi et Ahmadinejad, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, qu'ils viennent du même sérail, parlent depuis la même théocratie et qu'au fond, la véritable autorité appartient au Guide suprême, gardien de la Révolution et de l'autocratie. Peut-être. Sans doute ne faudrait-il pas s'attendre à des bouleversements. Encore que quelques informations glanées ici ou là tendent à démontrer qu'il y a tout de même des différences. On a pu le constater lors des débats qui ont précédé les élections : plusieurs candidats de l'opposition ont notamment appelé de leurs vœux moins de bruyantes et menaçantes éructations à l'encontre d'Israël et ont stigmatisé les prises de positions outrancières d'Ahmadinejad sur la question nucléaire et, plus globalement, en matière de politique étrangère. Qui plus est, j'ai cru comprendre que Moussavi souhaitait mettre en place une réforme judiciaire visant à supprimer l'intolérable règle en vigueur selon laquelle le témoignage d'un homme vaut celui de trois femmes. Enfin, la magnifique écrivain Fariba Hachtroudi a souligné l'autre jour à la
télévision la dimension messianique de l'idéologie de l'actuel président, évoquant le mythe du dernier prophète, qu'Ahmadinejad s'attend à trouver sur le sol iranien - et au non de quoi il peut se montrer à peu près irrationnel.. J'ai lu ici ou là, dans les - il faut bien les qualifier d'indigents - commentaires des articles en ligne de nos grands quotidiens, qu'au fond, l'Occident se scandalisait tout simplement parce que le résultat lui déplaisait, qu'encore une fois, on faisait un peu rapidement de Moussavi un allier. Alors oui, nos certitudes de tout comprendre et de tout possiblement contrôler nous font souvent prendre des vessies pour des lanternes - « ça semblait pourtant une si bonne idée... ». Il suffit, pour s'en convaincre, de se remémorer l'indifférence (confinant à la sympathie) suscitée par Khomeini à l'époque de son exil français, ou bien encore l'impéritie des manipulations politiques orchestrées par les États-Unis en différents points du globe - à commencer par l'Iran justement.
Pour autant, on peut certainement s'accorder à penser qu'il y a eu fraude... Certes, les campagnes sont - et est-ce donc une donnée universelle ? - conservatrices, et forment un électorat numériquement bien plus nombreux que la classe « aisée » et cultivée des grandes villes, que la jeunesse estudiantine. Voies d'autant plus faciles à obtenir que le président a largement soutenu, économiquement, les classes les plus défavorisées. Malgré tout, les résultats électoraux montrent une bien curieuse inefficience de l'effet local : les candidats de l'opposition ont été battus, y compris dans leurs fiefs...
Alors on peut se prendre à rêver de l'embrasement de la société civile iranienne, d'une nouvelle révolution qui mettrait à bas (si on la juge dangereuse, injuste, scandaleuse) la théocratie, mais le risque est sans doute tout autre : traversée par plusieurs lignes de fracture, la société
iranienne peut s'abandonner à de terribles troubles civils (guerre civile ?), laquelle ne trouverait peut-être sa résolution que dans le renfoncement encore du pouvoir du Guide, l'émergence d'un nouveau chef (et on ne peut pas douter qu'il ne soit moins autocratique) ou la désignation d'un ennemi commun qui concentre à lui seul bien des haines régionales...
Selon Libération (« Les preuves de la falsification du régime de Téhéran »), « L'auteur des "fuites" [il s'agit de celui qui a prévenu Moussavi de l'arrivée des bassidji dans les bureaux du ministère de l'Intérieur au moment de la collecte des différents résultats] semble avoir été arrêté dès le lendemain. Des témoins l'ont vu empoigné par des policiers au moment où il s'apprêtait à sauter du neuvième étage du bâtiment. Depuis on ignore ce qu'il est devenu. »
Photos : Wikipedia
08:36 Publié dans Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : iran, fariba hachtroudi
17 juin 2009
Des choses légères et drôles
Vu avec ma nièce Etreintes brisées. Je ne sais pas si le titre sonne en espagnol à ce point Barbara Cartland... L'intrigue est un peu artificiellement alambiquée à cause du personnage trop ou pas assez exploité de Ray X. Mais c'est agréable d'entendre parler espagnol et la mise en abyme avec les références constantes à Femmes au bord de la crise de nerfs (prêté à ma nièce quelques jours après) est particulièrement réjouissante.
Sur les conseils de Yann, j'ai été voir dimanche, en compagnie de D., Les Beaux Gosses, de Riad Sattouf (dont les bédés étaient déjà très marrantes). Les scènes de patins baveux
sont extrêmement drôles et m'ont rappelé les questions cruciales autrefois posées dans les magazines pour adolescents : « Quand on embrasse, dans quel sens faut-il tourner la langue ? » La naïve et crasse bêtise des ados, leur absence quasi-totale d'auto-dérision, leur moralité à géométrie variable - tout cela est très justement rendu. J'ai rarement autant ri au cinéma. À la sortie, D. et moi avons fait la seule chose qui s'imposait : on s'est installé en terrasse et on a évoqué nos popres souvenirs pour tomber d'accord : ne revivre cette période pour rien au monde...
J'ai fini le second des deux tomes de Notes, de Boulet, offerts par D., compilation des dessins et strips publiés sur le blog de l'auteur. La vie rêvée (on a parfois l'impression de lire les « aventures » de Calvin - et Hobbes - devenu grand), les mésaventures avec la SNCF, les collocations un peu crades des garçons, les salons de bédés provinciaux, le personnage récurrent et très drôle du chasseur de dédicace, les mômes qui lui demandent s'il peut leur dessiner Titeuf, s'il connaît Larcenet, etc. Très très drôle.
Edit (19/06/09) : Je viens de faire de la pub à Boulet. Assis au soleil de la terrasse de café, un type a pris les références du troisième tome parce qu'il me voyait rigoler !
21:24 Publié dans Les films, Les livres | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : almodovar, etreintes brisées, femmes au bord de la crise de nerfs
16 juin 2009
On n'arrête pas le progrès
Les vigiles de la Réserve sont maintenant équipés d'une voiturette de golf pour sillonner le campus. Du coup, j'ai vraiment l'impression d'être dans Le Prisonnier...
- Numéro 4565, vous avez les marques du clavier sur la joue ! Cessez de rêvasser et poursuivez votre lecture des 30 000 pages...
- Pardon...
22:15 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la réserve
14 juin 2009
Des souvenirs d'enfance
Mon grand-père, de Valérie Mréjen, offert par Julietta. Des notes de quelques lignes - le souvenir d'une phrase, d'une chanson, d'une mesquinerie - pour raconter l'enfance et la famille.
Dans la salle de bain, les robinets étaient beaucoup trop près du bord de la vasque, si bien que c'était impossible de se laver les mains. Il fallait les coller contre la faïence en tordant les poignets.
D'où vient le plaisir des souvenirs des autres, y compris lorsqu'il s'agit de souvenirs épouvantables ?
[...] Mon grand-père voulut se venger de ma grand-mère pour l'avoir quitté. Il eut l'idée de dénoncer son ex-beau-père aux impôts afin que celui-ci ait un contrôle fiscal. Le père de ma grand-mère, qui avait beaucoup d'argent à rembourser, sauta de la tour Eiffel.
00:46 Publié dans Les livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




