28 février 2009

Des objets, toujours des objets

En réponse au commentaire de Lancelot sur ma note traitant des vieilles photos, j'ai eu envie de refaire un point sur la façon dont je vois les choses. J'avais déjà abordé la question au tout début de mes activités sur le blog et ces questions-là sont récurrentes (ici, ici et ).

Je voudrais partir d'un constat que, pour beaucoup, nous faisons à l'occasion : l'objet n'est pas que cette chose sans vie, posée là, décorative ou fonctionnelle, dont nous userions, que nous regarderions, sans interactions complexes. Nous avons tous constaté sa propension à disparaître, à se cacher, à parfois tomber sous notre regard - et dans ces cas-là, il semble même se livrer à une certaine provocation. Pierre fetiche-africain-namji-nigeria-zo.jpgHerbart, que j'ai pas mal étudié, se laissait volontiers aller à les croire capables de tout : observer silencieusement, mais avec une intensité pouvant véritablement rendre fou, complotant à l'occasion. De ce point de vue, les objets conserveraient (ou développeraient) un caractère magique qui les apparenterait aux fétiches. Pierre Herbart est en phase avec son époque : les surréalistes, dont il fut le contemporain, interrogeaient eux aussi la fausse innocence de la chose, objet qu'ils s'échinèrent à manipuler, à détourner dans une sorte de préfiguration de l'installation artistique : de l'objet naît du sens indépendamment de sa fonction. Ils étaient tout à la fois fascinés (tout comme moi) par l'illustrateur Grandville (mort à l'asile d'aliéné), qui évoquait la sourde menace de l'objet, et par les objets religieux d'Afrique et d'Asie, très officiellement chargés magiquement (« chargé » au sens presque électrique du terme).

Lancelot émet l'hypothèse que les objets conservent une trace, une charge conférée par ceux qui les ont possédés auparavant. Je ne sais pas si, en écrivant cela, il pense également aux maisons qu'on dit maudites, dans lesquelles on se sent mal à l'aise, dont les murs semblent exsuder les angoisses, les tragédies qu'ils auraient comme magnétiquement enregistrées.

 

Il y a beaucoup de traces, préindustrielles, de la fascination qu'exerçaient les objets, dans la mesure où celui qui les fabriquait avait un statut particulier (et je pense bien sûr tout naturellement au forgeron qui violentait la terre nourricière). On peut imaginer que l'objet fabriqué conservait potentiellement une part surnaturelle, ce d'autant plus facilement que la magie était alors partout et que la pensée était essentiellement d'ordre analogique - magie toutefois neutralisée, peut-être, dans la mesure où, sauf à être cassé, il demeurait longtemps dans une famille, s'usait, perdait peu à peu de la substance, passait de main en main sans que l'on songe, sans doute, à transmettre simultanément son histoire, les conditions de son acquisition : il était dans la famille et les paysans se seraient étonnés que l'on cherche à en connaître la provenance.

(Et je tiens à préciser à Lancelot que les objets rituels que les touristes ou les marchands d'art achètent à présent en Afrique ont fait l'objet d'une manipulation magique, de la part du sorcier, afin de les neutraliser : c'est sans aucun pouvoir qu'ils sont vendus, ils sont redevenus un morceau de bois. On ne peut toutefois sans doute pas en dire autant des objets volés à l'époque de la colonisation.)

 

La révolution industrielle marqua une rupture violente, orchestrée principalement autour de deux phénomènes : d'une part, la production de masse, d'autre part, le triomphe de la Raison.

La production de masse est censée marquer la disparition de l'objet artisanal et voit l'apparition et la généralisation de la normalisation - et par goût, et par nécessité. Par goût, parce qu'on y voit la manifestation de la raison : optimiser l'objet, le rendre fonctionnel, réduire l'inutile (mais l'inutile reviendra : la forme, soumise à la mode), le rendre interchangeable, promettre à l'acheteur du nord qu'il aura exactement la même chose que celui du sud. Apparaît alors l'ingénieur. Par nécessité également, parce qu'avec la diffusion du libéralisme et l'idée de production, il faut pouvoir découper toutes les étapes sur une chaîne de fabrication, et assigner à un petit paysan venu à la ville une tâche simple à réaliser.

La production de masse, tout à la fois cause et conséquence de l'implacable couverture du pays en voies ferrées semble promettre la chaplin_les_temps_modernes.jpgneutralisation de l'objet. Mais ce n'est pas si simple, notamment parce qu'avec la possible accumulation de choses (ce qui n'est plus, depuis la Révolution française, le seul apanage de la noblesse, et bien parce qu'à présent chacun peut prétendre à leur possession) apparaît un phénomène d'aliénation.

La paysannerie ne se posait guère la question de l'accumulation : y avait-il assez à manger ? pourrait-on doter les filles d'une dote ? La noblesse avait été dans l'accumulation et bien entendu dans une certaine forme de compétition qui mit à genoux bien des membres de la petite noblesse qui s'épuisait à tenir son rang ; et la dette du royaume était elle-même considérable à la veille de la Révolution. Pour autant, c'est la bourgeoisie sans doute qui initia véritablement l'accumulation comme valeur. D'une part, parce que c'était elle qui disposait des moyens de production ; d'autre part, parce que, même très anciennement enrichie, elle émanait du tiers état et, ne pouvant accéder au statut de noble (sauf sous Napoléon et au moment de la Restauration), il importait qu'elle puisse se distinguer de la masse des gueux - paysannerie pauvre, paysannerie riche mais inculte, petits commerçants. Demeura le goût pour l'objet d'art. Si on réclamait autrefois à l'artiste de célébrer la puissance de Dieu ou du seigneur, on lui demande à présent de fêter les valeurs de la société bourgeoise - enrichissement, modernité. Et c'est bien à la croisée de questionnements multiples que les artistes du XIXe siècle exercèrent leur art, dans un monde qui évoluait sans cesse, fascinés ou terrorisés par une technicité qui promettait un progrès sans fin. De là vient la multiplicité des courants artistiques, les procès retentissants que les autorités firent, à l'occasion, aux artistes qui refusaient de participer à la seule célébration de la société bourgeoise. De là également la volonté des artistes d'assurer leur autonomie, de refuser aux critiques officiellement bourgeoises le droit de juger de leur art : seuls les pairs y étaient autorisés.

L'attrait pour l'objet artisanal - tel qu'on l'éprouve aujourd'hui, égarés que nous sommes dans la quête d'une authenticité qui n'est que création sociologique (il suffit, pour s'en convaincre, de regarder les émissions consacrées à ces maisons superbes dont on nous offre à voir toutes les pièces) - ne pouvait pas rivaliser avec la fascination qu'exerçait l'objet fonctionnel et dont l'accumulation, à l'instar de celle de l'objet d'art, signalait la richesse.

À tel point que, bientôt, le décor l'emporta sur la simple addition d'objets, ces derniers se trouvant en quelque sorte médiatisés. Médiatisés par ceux qui possédaient, médiatisés également dans le regard de ceux qui ne possédaient pas et qui entendaient à l'occasion, à l'heure d'une voie communiste possible, redéfinir les valeurs humaines. (Mais les communistes ne dénonçaient pas la profusion des objets. Ce qu'ils dénonçaient, c'était leur mode de production qui aliénait le prolétariat pas encore devenu consommateur : la valeur d'échange enrichissait le capital et donc les possédants. En aucun cas, ils n'auraient célébré l'objet artisanal et, d'ailleurs, les résistances déployées par certains, en URSS, à l'heure de la standardisation de l'objet, reprochant à la marchandise d'être dénuée d'âme, provoquèrent la foudre des intellectuels communistes qui n'y voyaient qu'une résistance de la réaction.)

Les romans de Nizan regorgent de ces décors, de ces intérieurs qui font sens et qui désignent au lecteur l'ennemi : regardez ces objets accumulés qui sont le propre de la bourgeoisie. Le recours au décor pour signaler leur statut social ou leurs positions idéologiques est même à ce point ancrée dans la bourgeoisie - nous dit Nizan - qu'il se manifeste même chez celle de la jeunesse bourgeoise qui feint de prendre fait et cause pour la révolution : l'intérieur épuré d'une chambre de bonne (achetée par papa), le minimum de confort, le portrait de Lénine trônant en bonne place en disent davantage sur ce que le jeune personnage veut sociologiquement et idéologiquement signifier que sur ce qu'il est sociologiquement. (Rien n'a vraiment changé aujourd'hui : un intérieur bourgeois épuré ne signifie pas l'indifférence à l'objet. L'absence même de l'objet célèbre sa valeur et le prix de son renoncement. Son absence est retentissante et signale tout sauf l'indifférence.)

 

Grandville_306.jpgAprès avoir suscité l'intérêt des artistes, lesquels dénonçaient à l'occasion leur inquiétante profusion ou célébraient le retour à l'objet unique - c'est-à-dire artisanal -, après avoir essaimé dans les couches financièrement inférieures, l'objet (la chose), est devenu à son tour un objet d'étude philosophique (Heidegger, Arendt, Simondon, etc.), historique (Mumford), sociologique (Baudrillard).

En 1972, dans sa  Théorie des objets, Abraham Moles définit plusieurs types de rapports à l'objet :

- mode ascétique : l'homme se méfie du pouvoir magnétique des choses et de l'emprise que les objets, perçus comme des ennemis vaguement dangereux, ont sur lui ;

- mode hédoniste : le plaisir de la possession atteint son paroxysme ;

- mode agressif : s'approprier l'objet dans un refus total de l'aliénation, casser, détruire (l'exemple des hordes barbares) ;

- mode de l'acquisition : l'être disparaît derrière les possessions ;

- mode esthétique : acquisitions répétées mais avec des critères étroitement définis et avec une forte censure interne ;

- mode surréaliste : intérêt manifeste pour la disposition des objets. Expérience rare et exigeante ;

- mode fonctionnaliste : l'objet est réduit à sa fonction ;

- mode kitsch : plaisir hédoniste de la possession mâtinée de pseudo-fonctionnalisme.

Chacun peut se positionner par rapport à l'objet en fonction de ces différents rapports possibles. Et l'histoire de la publicité souligne, elle aussi, l'évolution des grandes tendances. Dans les années cinquante, la réclame met en avant le mode fonctionnaliste : il s'agit de souligner le travail de la ménagère, de faciliter la vie de monsieur avant (la toilette, le rasage) et après (comment se détendre grâce à l'objet) le travail. Mais parce que l'intérêt pour l'objet se nourrit aussi (et surtout ?) des différences que l'on se doit de maintenir avec les autres classes sociales, et parce que le mode fonctionnaliste est à présent opérant dans toutes les classes grâce à l'invention du crédit à la consommation, il importe de se distinguer selon d'autres modalités. Certains artistes tendent à répéter le mode agressif qu'une société apaisée, civilisée, est censée avoir occulté. Le mode kitsch, tellement parisien, qui requiert une affirmation outrancière de ses choix, vise également la distinction : entretenir à l'objet un rapport distingué, bien loin de la fascination supposée de la populace. Bien évidemment, aucune de ces postures n'est tenable sur le long terme ; dans la mesure où elles sont largement orientées par la société de consommation, elles finissent par se diffuser dans toutes les sphères de la société et il est tacitement inadmissible qu'une attachée de presse du XXe arrondissement partage le même rapport à l'objet qu'une gardienne de vaches béarnaise ou qu'un caïd du XIXe. Il est des objets dont les publicitaires affichent l'universalité. En écrivant cela, je pense à l'iPhone. La marque Apple a toujours fait reposer sa communication sur l'élitisme : vous deveniez artiste rien qu'en achetant un McIntosh. Vous vous distinguiez de la plèbe qui allait acheter dans un hypermarché un PC laid et cinq à six fois moins cher. La tactique semble avoir sensiblement changé avec l'iPhone. Malgré ses manques fonctionnels (réels), malgré sa fragilité, il est en train de se répandre chez tous ceux qui veulent se distinguer et qui pourront de moins en moins le faire du fait de son succès commercial. On est prêt à être dans le rouge dès le 15 du moins pour s'équiper du précieux objet. Mais l'alliance des marchands du temple et des ingénieurs a tout prévu. Le nouvel objet (de nouvelle génération) est là, attend dans l'ombre ; plus perfectionné, à l'occasion plus cher (pendant ce temps-là, le prix de l'objet de première génération a baissé de sorte que toutes les couches sociales ont finalement pu s'équiper).

22 février 2009

Des vieilles photos

Ma grand-mère m'a dit à plusieurs reprises qu'elle avait l'intention de détruire les vieilles photos de famille (du moins celles antérieures à la Seconde Guerre mondiale) qui sont en sa possession (de nos ancêtres mariniers notamment, de mon arrière-grand-tante Suzette qui adorait se faire immortaliser dans tous les costumes mis à sa disposition chez le photographe).

« Je n'ai pas envie qu'elles se retrouvent un jour sur une brocante ».

1han3.jpgElle pense à ces photos couleur sépia de couples (debout, dans son costume noir, monsieur pose la main sur l'épaule de son épouse) ou d'enfants dans leurs aubes, les yeux au ciel, parfois agenouillés dans une attitude de recueillement. Tous morts à présent et exhibés dans de jolis cadres ovales. Moi qui suis le dépositaire de la mémoire familiale et qui peux nommer beaucoup de ces hommes et de ces femmes, ceux-là qui dorment dans la paix de boîtes à chaussures, boîtes glissées sous les piles de vieux draps dans l'armoire de ma grand-mère, je me désespère tout comme elle à retrouver chez des vendeurs ces vieux portraits de famille. À qui les regards sont-ils adressés ? Par delà le temps et la mort, à qui sont destinées ces mines graves ? Ces portraits ont-ils été volés ? ont-ils été vendus par un descendant indélicat ? Ces traits à peine souriants sont-ils encore familiers à quelqu'un quelque part ?

Certaines vieilles personnes seules, dont on ne connaît pas le nom, qui sont nos voisins et que l'on croise dans les escaliers ou chez la boulangère, dont on ne sait rien, dont personne ne sait plus rien, voient parfois leur existence s'éteindre avant même leur vie : ils sont dans l'anonymat de la mort avant même d'être au tombeau. On cesse un jour de les croiser. Mais le plus souvent, on survit partiellement à sa mort : dans la mémoire des descendants, des fratries et des amis ; même déformés, altérés, parfois enjolivés, les traits demeurent. Pour autant, l'existence demeure précaire, ne dure qu'un temps, s'éteint à son tour lorsque plus personne n'est capable de vous reconnaître sur les photos ou que vous n'appartenez plus à aucun souvenir ; à moins bien sûr que l'on ne se soit illustré de son vivant, que les enfants ânonnent votre nom à l'heure des devoirs. Mais alors même, force est de constater que les grandes figures s'allégorisent, perdent de leur réalité, ne sont plus associées qu'à des batailles ou à des inventions, leurs existences prétendent être des vies, illusoirement protégées par le travail consciencieux de biographes ou de témoins. Mais tout cela sonne faux : comment peut-on prétendre redonner de la cohérence à une vie, lui rendre sa richesse et son intimité lors qu'on ne dispose que de matériaux factuels permettant d'étayer son existence.

Il en est des portraits de famille sur les tréteaux des brocanteurs comme des objets : ils n'ont aucun sens, errent dans l'orphelinat du monde, passent de main en main, et ne font plus sens qu'intégrés à un décor, à une ambiance (au sens que lui donne Baudrillard) qui organise et structure, illustre et défend, la position sociale que le possédant entend tenir.

Que nous apprend la mise en vente de la collection particulière d'Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé ? Il y a peut-être la douleur du survivant ; dans l'absence d'YSL lui-même au décor, l'ensemble perd de sa cohérence, se désharmonise, pire, ne fait que souligner l'absence. Mais cet évènement hautement médiatisé signifie également que le possible attachement aux œuvres d'art, la beauté qui stimule l'œil, l'épisode parfois rocambolesque de leur acquisition, tout cela ne suffit pas à assurer leur co-existence. Il leur faudra à présent passer à d'autres lieux, intégrer un autre décor au sein duquel on prétendra qu'ils prennent un sens tout à fait particulier alors qu'au fond, ils n'auront d'objectif réel que de signaler tout à la fois la richesse et le bon goût de l'acheteur. Leur essence aura été dévoyée : les artistes qui offraient au monde leurs œuvres, célébrant tout à la fois la puissance du mécène (car jusqu'au XIXe siècle, l'objet d'art était toujours une commande), mais aussi l'étrangeté de la nature ou la puissance du divin, n'imaginaient sans doute pas que leur tableau, que leur statuette auraient un jour à s'intégrer à une collection disparate. Le sorcier africain ou d'Océanie qui chargeait de puissance occulte le masque ou le totem aurait quant à lui tout lieu de s'étonner de l'usage fait, en Occident, de l'objet magique. Les artistes religieux de l'Asie ou de l'Égypte, enfin, n'imaginaient pas que leurs façades seraient découpées ou débitées, voyageraient dans des valises diplomatiques pour perdre et leur cohésion et leur pouvoir.

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La photo vient du site http://daguerre.org/gallery/hannavy/1han3.html

15 février 2009

De l'invisibilité

J’attendais mon tour à la boulangerie. Devant moi, une femme réajustait son poupon dans la poussette, couvée par le sourire bienveillant de la jeune vendeuse. Au bout de vingt secondes, cette dernière a levé la tête, m’a regardé avec connivence et m’a dit : « Excusez-moi, je ne vous avais même pas vu ». Malgré une journée éprouvante, je ne me suis pas senti le courage de ne pas lui rendre son sourire et j’ai dit : « Ce n’est pas grave ».
Alors, bien sûr, les bébés font souvent cet effet-là, captant sans effort l’attention. Et d’ailleurs, j’ai cru percevoir une légère odeur d’ovulation spontanée s’élever dans la pièce, masquant peu à peu celle du pain tout juste apporté des fourneaux.

magritte2.jpgSi l’homme invisible existait, il serait aveugle : pour avoir ce don, il faudrait pouvoir ne pas opposer de résistance aux photons, lesquels le traverseraient sans effort et, donc, ne pourraient frapper sa rétine. CQFD. Dévoyant les lois de la physique, je me suis parfois demandé si, réciproquement, être myope ne rendrait pas transparent aux regards d’autrui. Errer dans la rue sans parvenir à accrocher le regard de qui que ce soit. Essayer peut être un exercice très amusant : marcher dans l’effacement.
Je crois que le langage porte les traces de ce phénomène. Ne dit-on pas « croiser un regard » ? Comme si les regards lancés un peu au hasard, loin de se faire nécessairement parfaitement face, se croisaient en une triangulation, quelque part dans l’espace si vaste de deux corps éloignés. En étant myope, en ne me corrigeant pas toujours, je me disais que, de fait, j’étais toujours dans un au-delà ou un en deçà du regard de l’autre, son regard ne rencontrant possiblement jamais le mien. L’invisibilité sans doute vient de là : ne pas croiser le regard, ne pas pouvoir.

Si je donne rendez-vous à quelqu’un dans une foule, il est fort à parier que je passerai inaperçu. Ce sera à moi de me manifester, d’aller à la recherche de regards saltatoires qui, littéralement, me contournent. Comme si je déviais la lumière. Je porte à présent mes lunettes à peu près constamment. Sauf qu’il y a sans doute quelque chose dans mon regard qui ne fonctionne pas complètement, sauf que, peut-être, mon œil ou l’étendue de mon être ne réfractent pas complètement, ou pas correctement, la lumière.
Mais pour être honnête, mon regard est lui-même souvent dans l’évitement (le souvenir fonctionnel du temps où j’étais myope peut-être), ce qu’on prend généralement pour de la distraction : je suis une fois monté dans la mauvaise voiture, croyant m’installer dans celle de G., m’étonnant qu’il ne me réponde pas ; je suis passé entre G. et Jean-Philippe (qui m’attendaient à la sortie d’un bureau de tabac) sans même les voir. Et je me rends compte que, lorsque dans les manifestations je regarde la foule, me demandant vaguement si je vais retrouver une connaissance, je vois plus que je ne regarde, comme si seule comptait mon attitude : ne me regardez pas, je ne vous verrai pas ; laissez-moi voir sans regarder.

08 février 2009

D'une histoire de tifs II

Petite promenade ce matin dans le 9e avec O. Quelques achats chez les commerçants qui, le dimanche matin donnent à la rue des Martyrs un petit air de marché. Je me suis installé à la terrasse du même café, laissant O. rentrer avec les courses. J’ai écrit, je suis bien. Il y a quelques jours, j’ai pris le temps de poser la question du sens, de la direction à donner à ce roman. Comme il aura évolué depuis tout ce temps... Je crois qu’il attendait une maturation, une distance qui ne venait pas et que j’ai enfin trouvée.

cheveux.jpg

La question des tifs va être réglée dans l'après-midi, il était temps. J’ai beaucoup ri hier, dans le magasin où nous avons acheté une tondeuse, en voyant que certaines étaient dotées d’un parfaitement inutile affichage électronique signalant la longueur de la coupe. Je suppose que c’est le public mâle et fou de gadgets électroniques qui est visé, mais il n’y a pas à dire : on nous prend vraiment pour des cons.

175656.jpg
Et bien sûr, si quelqu'un a besoin d'une moumoute, il y a moyen de s'entendre. Je n'ai pas l'intention de mettre mes cheveux en vente sur ebay avant demain.

moumoute.jpg

05 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie III)

 

Les yeux posés sur l’écharpe fissurent bien des murs (j’écoute alors Pink Floyd en boucle), m’invitent au combat. P. n’est pas ce qu’on appelle un élève travailleur et, un vendredi, en rentrant de déjeuner, j’apprends qu’il est renvoyé : je le vois passer, son sac sur le dos, l’air renfrogné. Je déboule dans le bureau d’une gradée quelconque et je braille, je me scandalise : l’échelle des sanctions n’a pas été respectée. J’attrape le prof d’allemand qui passe par là, prêt à nous faire cours et je lui explique la situation. J’ai un peu de crédit, il est prêt à nous suivre : nous nous installons par terre devant la classe pour obtenir un conseil de discipline en bonne et due forme. Il aura lieu et nous obtiendrons un simple renvoi d’une semaine et la promesse d’un travail acharné. J’aide P. à faire ses devoirs d’allemand (techniquement parlant, je les lui fais). Le borgne qui guide l’aveugle, mais au moins puis-je passer un peu de temps en tête à tête avec lui flanqué d’un alibi scolaire. À ses yeux et aux miens.

Chrisdtophe 2.jpgL’entrée à l’université est une libération. Les cours me plaisent et j’apprends sans difficulté les théories, les noms et les expérimentations qui ont fait date en psychologie sociale. Les cours de psychologie clinique et de psychopathologie m’enthousiasment, clarifient certaines choses. Si je me sens rougir à l’occasion (« si l’homosexualité a été rayée du DSM IV, c’est suite à la pression exercée par le lobby gay américain »), je trouve un nouveau souffle.
J’ai presque réussi à me persuader que l’hétérosexualité est une voie accessible, que c’est la sexualité elle-même (et pour des raisons que je devine) davantage que l’hétérosexualité qui me pose problème. Un soir, dans sa petite chambre de 7 m2, tout confort sur le pallier, j’embrasse Caroline. Je l’embrasse et je la déshabille. J’embrasse ses seins, caresse la soie de sa peau et hume le légendaire parfum d’un sexe de femme. Je joue avec mes doigts, avec ma langue, dans le souvenir sans conviction de ce que j’ai pu glaner ici ou là. Je ne suis pas complètement convaincu, elle non plus assurément, mais enfin, j’ai franchi un cap.
Il y a à présent une telle distance – dans la solitude de soirées sans fin, qui me laissent insomniaque, l’angoisse à l’occasion me terrasse – une élaboration à ce point aboutie que je peux même en jouer. Je ris avec Juliette de ses provocations qui me placeraient volontiers dans les bras d’un homme et, avec mon cousin Alexandre, nous jouons au petit couple charmant lors des repas familiaux qui nous ont rendus inséparables. On se donne du « trésor », on se passe la main dans les cheveux. « Alexandre est très amoureux de toi ! » me dit une de mes tantes, mi-provocatrice, mi-amusée, qui nous voit un jour faire notre petit numéro. J’aimerais trouver l’occasion de dire à ce cousin, un jour, à quel point il ne s’agissait que d’un jeu.
Mais il y a des lézardes, qu’il me coûte parfois de ne pas voir, sur la belle construction sociale proposée au monde. Il y a cette amie retrouvée qui me propose d’aller à la Gay Pride, à laquelle je vais, effectivement, flanqué de Juliette (on lui a loué un fauteuil roulant afin qu’elle ne fatigue pas trop) et… Caroline. J’en repars avec une pancarte d’Act Up (« ma femme est morte »). Il y a cette sortie que je tente, dans le Marais, entre deux cours, m’égarant dans le quartier Juif sans jamais trouver l’ambassade des gays (il est trop tôt pour que j’emploie le mot « pédé »). La douleur est diffuse et ses accès épisodiques. Il y a cet homme avec qui je sympathise lors d’une manifestation contre le sida et qui me dit avec gourmandise, parce qu’une abeille me tourne autour : « tu dois avoir la peau sucrée ».
Et puis il y a cette fameuse soirée organisée par Hélène, dans la maison de sa mère où elle réunit, le temps d’un week-end, ses vieux amis et les nouveaux, ceux qu’elle a rencontrés dans le centre de loisirs où elle travaille à présent pour payer ses études. Il y a G., un homosexuel de 24 ans. Il y a Caroline et moi. Trouble violent. Il y a G. Il est homosexuel, il est mignon et je devine que je ne le laisse pas indifférent. En une nuit, tout s’écroule, la patiente mais laborieuse édification s’effondre sur ses bases et laisse apparaître et le cœur et le désir.
Ils ont tous promis de passer me voir le lendemain à la piscine où, pour gagner un peu d’argent, je nettoie toute la journée les vestiaires, calme les gosses qui courent partout. Une jeune MNS avec qui j’ai sympathisé m’a parlé de sa bisexualité. Et il y a le jeune maître nageur qui se récrierait peut-être si je lui parlais aujourd’hui du jeu ambigu auquel il jouait.
Ils m’ont promis de passer mais ne viennent pas. Je les guette, je les attends parce qu’un processus difficile est enclenché qui réclame, pour aboutir – au risque qu’il aboutisse –, leur présence. De sa présence. Je pars de la piscine à 19 heures. Je rentre chez moi en longeant la rivière. J’écoute en boucle sur mon baladeur Les Dingues et les Paumés. Les larmes coulent sur mes joues à cause de l’évidence et du choix que je dois à présent faire. Je pleure, une partie de la nuit, de peur et de déception, mes nerfs comme tenus à bout de bras et que j’esquinterais le long d’un mur.
Mais. Mais j’invite Hélène le lendemain soir à dormir chez moi. Allongés sur mon lit, je tente de lui faire répéter ce qu’elle m’a confessé quelque temps auparavant, à savoir que si elle devait tenter une expérience homosexuelle, c’est avec E. qu’elle aimerait l’avoir, à cause de ses gros seins. Je la force presque à redire cela, pour pouvoir ajouter quelque chose comme « moi aussi ». Et je dis avec une facilité qui me déconcerte : « Moi, c’est avec G. que j’aimerais. » Elle écarquille les yeux, elle est hilare. C’est bon ce sourire vissé sur ses lèvres qui me disent, sans qu’un mot ne soit prononcé : « ce n’est rien, ce n’est pas un problème ».
Elle me téléphone le lendemain. Elle a prévenu G. qui viendra le soir même de Vincennes pour… Pour ? Pour en parler sans doute.
On se retrouve chez Hélène tous les deux, dans le jardin, assis sur un banc. Il est méfiant (comme je le comprends), mais ne cache rien de l’envie qu’il a d’aller plus loin. Je lui promets de venir le voir à Paris trois jours plus tard.
Je descends du train à la gare de Lyon. Il est au bout du quai, avec une amie qui a à faire dans le coin (en réalité dévorée de curiosité). Nous allons dîner en terrasse au Chat noir. Je suis inquiet mais heureux, paniqué mais apaisé : il est volubile et doux. Il sait qu’il sort tout à la fois un jeune provincial et un jeune amant possible, terrorisé, dont il pressent les failles, les hésitations, qui pourraient le conduire à s’enfuir. Après le dîner, il m’emmène sur l’Île du martin-pêcheur. Des couples dansent sur de très vieilles chansons que je connais presque par cœur. Assis à la lourde table en bois, sirotant une bière, je les regarde s’amuser et je devine le regard de G. qui me couve. On fait le tour de l’île, puis on s’installe sur un tronc d’arbre coupé. Au bout d’un long moment qui diffère encore un peu l’évidence, il me regarde dans les yeux et me dit quelque chose comme « depuis un moment, il y a quelque chose que j’ai très envie de faire… ». Je ne le laisse pas achever et je me jette sur ses lèvres. Il s’agit à ce jour de mon plus long baiser. Un peu plus tard, il m’expliquera qu’il n’ambitionnait, lui, qu’un chaste baiser sur mon front.
Il y aura encore quelques crises de larmes, de peur et de soulagement mêlés. J’aurai encore un temps le besoin de (me) mentir : je céderai aux anciennes avances d’Hélène et me déclarerai bisexuel. Mais au fond – et je ne me lasse pas de trouver cela incroyable – l’essentiel de ma honte, de mes peurs, celles qui m’avaient conduit à la limite de la dépersonnalisation, à la certitude d’un suicide qui viendrait tôt ou tard me délivrer, ces angoisses-là, poisseuses, ont été liquidées en très peu de temps. À l’époque, j’ai écrit une longue nouvelle sur le garçon de terminale pour achever de me délivrer de mon reflet autoritaire. Et je redevenais normal.

À G., mon sauveur.

03 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie II)


Découvrez Pink Floyd!

 

J’avance en crabe, c’est-à-dire que je trouve tout de même un peu de réconfort à croire, à penser, à me persuader, que la jeune fille pâle et timide qui vient d’arriver en seconde sera la femme de ma vie. En quelques jours, j’en fais mon amie de cœur, taisant ces sentiments que je nourris de pureté jusqu’à l’écœurement. J’écris des poèmes, écrasé d’un sentiment de solitude confortable. Caroline. J’avance en crabe parce que je vois à l’occasion des films en cachette – Maurice, My Beautiful Laundrette – qui entrouvrent le rideau, qui décollent le masque (je ne sais quelle formule est la plus juste), angoisse que je dissimule comme je peux derrière l’image d’un jeune homme sombre et solitaire, au visage maigre et romantique. Quand la menace se fait trop pressente, quand je perçois dans le regard d’autrui un soupçon, un doute, je m’invente une histoire amoureuse malheureuse, histoire à laquelle je crois sans difficulté – Caroline elle-même n’est-elle pas inaccessible ? –, à laquelle je crois d’autant plus facilement qu’elle explique, à mes yeux, aux yeux des autres, mon indifférence à quelques jeunes filles sensibles à mes joues pâles, à mon air un peu maladif, à ma gentillesse aussi.
J’embrasse une première jeune fille rencontrée dans un bal villageois. Puis romps bien vite à l’heure où je ne devrais désirer qu’une chose : déboutonner sa chemise. Une puis une autre. J’embrasserai sans réelle conviction les seins d’une troisième qui me dira, alors que je romps pour d’obscures raisons, que je lui fais penser à un ami gay.
J’avance en crabe mais j’avance tout de même. J’ai des amis avec lesquels je m’amuse, mais auxquels je me sens parfois contraint d’expliquer, au moyen d’autres mots, de douleurs inventées, ma nature maussade. J’ai des amis mais mon secret dévore peu à peu l’espace, celui que j’appelle par-devers moi mon reflet est en train de me supplanter. Encore un effort et je serai un Autre absolu.
Je me prends de passion pour la psychanalyse, à la faveur d’un livre trouvé chez une de mes tantes. Ça m’apaise et ça me terrorise tout à la fois. Je trouve la paix dans les ornières, dans ce « hormis la psychose, rien n’est vraiment grave » et je renoue avec l’angoisse à lire l’expression « perversion de l’objet ».
Je continue à embrasser des filles, l’alcool aidant, en regardant du coin de l’œil le frère, le cousin ou l’ami. Un moment de honte absolue et qui me fait rire alors que je me le remémore en cet instant. À l’occasion de vacances à la montagne, le petit ami de ma cousine, celui pour lequel j’échafaudais des plans terribles, est pris en photo par mon beau-frère, alors qu’il est en train de pisser au bord de la route. Évidemment, la photo a disparu de l’album qui circule de mains en main ce dimanche-là. Je m’isole avec les négatifs que je scrute à la lumière blanche du mois de février. « Mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? » me demande mon beau-frère qui vient de me surprendre. J’ai 17 ans je crois, et je bredouille une explication – comment peut-il même feindre de me croire ?
christophe2.jpgMais les longues heures que je passe au téléphone avec Caroline, sitôt rentrés du lycée, qui provoquent les hurlements de ma mère, brandissant la facture téléphonique, lissent tout, me réconfortent. Coûte que coûte, je dois m’accrocher à cet amour qui viendra à bout de tout, amour que je confesse à quelques-uns, à quelques-unes, leur faisant promettre le secret, paniqué à l’idée que Caroline ne l’apprenne ; pire : qu’elle veuille se rapprocher…
À l’occasion, je cède à mes pulsions, c’est-à-dire que je m’enferme dans le bureau de mon père et je fais un peu de minitel rose. J’initie alors ce pour quoi je développerai un talent certain ces derniers mois chez mes parents : les scenarii érotiques. Entre deux jouissances honteuses, et qui me laissent noir comme la terre, je découvre les mystères faciles à percer du désir autre. Le désir de l’homme de trente ans, de l’homme de quarante ans, m’apparaît comme une farce. Je le méprise (tout autant que je me méprise) d’accéder si facilement au plaisir. Les mots choisis, l’ « alchimie » qui se dégage d’un mélange de timidité et d’audace, les conduisent vers moi l’écume aux lèvres. Cette aisance m’attriste : je déteste leur carne comme la mienne, je déteste ce plaisir-là qu’on m’a jeté au ventre.
Au monde, le masque lisse de l’élève studieux, au caractère parfois difficile, aux colères noires. Au monde intérieur, le chaos et la honte, le désir et son déni quasi-simultané, le plaisir et sa négation, les sentiments blancs et les envies de bestialité, violence qui me laissera mort peut-être.
Je lis avec des précautions que la raison seule ne réclamerait pas, mettant un soin méticuleux à replacer les revues dans leur ordonnancement initial, les articles qui se succèdent de semaine en semaine, toujours plus nombreux à mesure que les têtes célèbres tombent – Freddie Mercury, Rock Hudson, Cyril Collard, Hervé Guibert –, sur le sida. « Ils meurent par où ils ont péché » déclare un jour ma mère d’un ton qui emprunte autant à la sentence qu’à la théâtralité, et à qui je gueule « pauvre conne », ajoutant immédiatement devant son trouble qu’après tout, un de mes cousins, toxicomane, est en train d’en mourir.
Et puis, à l’hiver de mes 17 ans, ma forteresse en papier mâché tremble sur ses bases pour le sourire douloureux d’un garçon de ma classe qui, à la veille de vacances scolaires, dans un café de Fontainebleau où nous buvons bières sur bières, où nous évoquons sans trop y croire le bac qui approche, où nous jouons au baby-foot, où les profs en prennent pour leur grade, part prendre son train en oubliant son écharpe. Aujourd’hui, alors que j’écris, plus de quinze ans après, je sais qu’avec un effort dérisoire je retrouverai l’odeur de cette écharpe qui ne m’a pas quitté un instant durant ces vacances de Noël.

02 février 2009

Dans l'attente du sauvetage : G. (partie I)


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Je retrouve mon premier souvenir lié à l’homosexualité vers cinq six ans. J’ai déjà raconté l’anecdote : je suis assis à plat ventre dans le salon d’une vieille cousine du nord que je n’aime guère (à moins que je ne l’ai prise en grippe qu’après cet épisode) et je regarde avec attention un documentaire sur l’haltérophilie : des hommes en slip soulèvent à grand-peine leurs poids. Ça fait beaucoup rire – moi le premier – quand j’évoque ce souvenir qui me porte, enfant, à la lisière de la caricature. Mais je me souviens parfaitement que cette cousine, à qui ses lunettes faisaient de gros yeux sévères, trop permanentée, dont la respectabilité toute provinciale en faisait un personnage à la Chabrol, dit d’un ton suspicieux : « Mais qu’est-ce qu’il a, ce gamin, à regarder cette émission avec autant d’attention ? » Je prends un air penaud. Première occurrence de la honte. Ça vous vrille le cœur de pensées sans mots, et ça laisse – une plaie serait beaucoup dire, disons une encoche – oui, une encoche, sur votre personnalité naissante, encoche qui finira bien par devenir une déchirure, puis une fosse où se déverseront un temps toutes les petites expériences de l’humiliation que font, pas tous mais souvent, les jeunes homosexuels.
Christophe 1981''.jpgLe second souvenir remonte à mes sept ou huit ans. Je suis dans la cour, assis au pied d’un arbre. J’ai délaissé pour un temps le jeu des garçons et je regarde O., un petit garçon de ma classe que je connais depuis la maternelle, un petit garçon dont le nom a une consonance italienne, un petit brun au visage très pâle, très gentil, avec lequel je joue parfois le week-end parce qu’il est un voisin, je regarde O. et je me dis, j’ai l’impression d’avoir dit tout haut ces mots qui me font rougir, dans la prescience du regard noir qu’on m’opposerait : « qu’il est beau… ». Après, pendant quelque temps, je penserai qu’il aurait mieux valu peut-être que je sois une petite fille. Cela ne sera jamais très élaboré, et je ne me déguiserai pas dans le secret de ma chambre, je ne prétendrai pas qu’il y a eu erreur de Dieu ou d’un autre, mais c’est vrai, j’envierai un peu les petites filles qui peuvent annoncer en pouffant qu’elles sont amoureuses de Bertrand ou d’Olivier, d’Alexis ou de moi. Suffisamment, pour qu’en CM2, je joue un jeu ambigu avec J.-M. qui essaie de m’embrasser à plusieurs reprises dans la cour déserte, en m’expliquant qu’il regrette bien que je ne sois pas une fille, que si je voulais, je pourrais être « sa princesse ». Drôle d’idée. Je me demande ce qu’il est devenu.
Mais ce temps-là de l’enfance est doux, les feuilles tombent joliment à l’automne (nous nous amusons à en faire des « squelettes », ôtant soigneusement la pulpe desséchée) et je ramasse des kilos de marrons ; les hivers me semblent éternellement enneigés. Ce temps-là est doux, et malgré de petites pointes de détresse, mon regard d’enfant se pose sur la rivière qui coule au bout du jardin, l’eau emporte avec bienveillance les petites peines, les chagrins légers, et je rentre apaisé de l’école, je m’abandonne aux jeux, aux amis imaginaires ou réels, et je pose la promesse du temps sur mes doutes : oui, j’éprouve des choses étranges mais je suis un enfant. En un mot, on verra plus tard.
L’entrée au collège est une rupture brutale qui laissera des traces durables. Parce que mes parents ont de l’ambition à revendre, je quitte mes copains et mes copines, restés dans le collège de la petite ville, pour prendre tous les matins un car qui m’emporte dans la grande ville toute proche où je tue les heures en compagnie des gosses de l’élite commerçante locale, agités, incurieux et incultes, satisfaits en somme, qui m’initient à de nouveaux mots que je recherche, effrayé, dans le dictionnaire sitôt rentré chez moi, effrayé comme si les pages allaient conserver les traces de mon regard, de mes doigts, pour me dénoncer. Premières crises de larmes solitaires.
Tout cela est très mal. On ne m’a pas parlé d’enfer, mais je comprends peu à peu que je suis de ceux-là dont on se moque à l’occasion des blagues racontées à l’heure avancée de l’apéritif lorsque la famille au grand complet est réunie. Il y a le libraire, dont on dit qu’il fricote avec le fleuriste, en des termes mystérieux qui m’inquiètent autant qu’ils m’intriguent. Oui, c’est bien cela, je suis comme eux. Je me sens rougir et m’étonne qu’on ne me devine pas, que les adultes ne s’interrompent pas pour me regarder avec une soudaine suspicion.
Je découvre fortuitement la masturbation un soir dans mon lit et j’assisterai sans surprise, quelque temps plus tard, à l’écoulement de ce liquide blanchâtre dans mes draps ou dans mon pyjama, que je ne songe même pas à dissimuler et dont, d’ailleurs, on ne me parlera jamais. Je nourris mes mouvements frénétiques d’images non encore obscènes (je n’ai pas encore trouvé dans la maison, à force de recherches incessantes et sans réel but – sinon celui de percer le mystère des pièces –, la collection de cassettes pornographiques). Non, je pense à des visages de garçons, à des baisers, à leurs torses parfois : le gentil petit ami de ma sœur, le joli petit ami de ma cousine, à propos duquel j’échafaude des plans inimaginables visant à le piéger, à le contraindre à… à quoi ? Ce n’est pas bien clair encore… Je pense à un prof de sport à l’occasion.
En cinquième, parce que je suis calme, parce que j’ai de bonnes notes, parce que, c’est vrai, je préfère à la compagnie des garçons celle des filles, qui me le rendent bien (en sixième, on m’a collé dans les pattes la petite B. parce que, disait-on, elle m’aimait bien malgré les kilos que je m’étais choisis, pour aller voir en groupe Le Grand Bleu ; je lui tiendrai la main sans conviction en marchant dans les rues de Fontainebleau, ma main ou la sienne, peut-être les deux, est moite), parce que je fuis les conversations obscènes, les histoires de foot des garçons, deux redoublants feront de moi, toute l’année durant, leur bouc émissaire. Je suis seul avec ma honte, avec le mot « pédé » que je traîne en bandoulière ou, plus exactement, comme une seconde peau collante.
Et puis je découvre Le Complexe du homard. On y explique que l’homosexualité est un épisode fréquent de l’adolescence. Dès lors, je me raccroche désespérément à cette promesse et j’avance dans la vie d’une démarche de crabe : les désirs sont toujours là, qui m’offrent dans l’intimité des pièces – ma chambre, le salon, la salle de bain – des moments délicieux, nourris des films de mon père que j’ai enfin trouvés ; et puis, passé la jouissance, j’enfouis ma tête dans l’oreiller et je pense à cette femme admirable qui va bientôt me sauver, avec laquelle j’ai tacitement fait un pacte, impatient parfois de cette conversion qui tarde, inquiet souvent : Françoise Dolto.

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