31 janvier 2009
D'un court-métrage
J’ai été voir ce matin le dernier court-métrage de Yann, Les Astres noirs. Trois lycéens blasés, maussades, qui partent avec la Mort (personnifiée par Julien Doré), Mort qui leur offre, avant de les emporter, ce à quoi ils n'ont pas encore goûté. C’est étrange comme Yann semble fasciné par l’énergie de la jeunesse, son intransigeance. Il me faut quant à moi toujours un effort intellectuel (m’épargnant l’effort émotionnel) pour adhérer.
C’est très écrit. Dans les premières minutes, j’ai songé à quelques personnages des années trente (notamment au Alain de Drieu la Rochelle) promenant leur ennui. Un beau film. Et une très bonne idée : quitter ses compagnons en déchirant le décor.
Avant la projection, alors que je discutais avec Yann, s’est approché pour le saluer O., avec qui j’ai un peu traîné il y a six sept ans. Il ne m’a pas reconnu (ou il a fait comme si), ce qui m’a bien arrangé. J’avais cessé de le voir, du jour au lendemain, au terme d’un épuisement qui avait été crescendo, alimenté par son caractère capricieux confinant (il est pédé, il est acteur, il a les dents du bonheur) au divanisme. Alors que nous déambulions nuitamment dans le marais, il s’était jeté sur moi, me poussant sous un porche pour me rouler un patin. Ce n’était ni agréable, ni désagréable. C’était incongru. Mais il avait dit : « Je ne sais pas ce qui me prend : tu n’es absolument pas mon genre » (j'avais l'impression de ne pas avoir mon mot à dire !). Et il avait recommencé chez lui. J’avais eu toutes les peines du monde à me dégager. Et il avait redit « Je ne sais pas ce qui me prend, etc. »). J’ai moi-même souvent dit des âneries aux moments cruciaux de baisers proposés (j’avais répondu à M., qui m’avait dit « j’ai envie de t’embrasser », « pourquoi pas »). Mais dans le genre debriefing lingual, je pouvais (à l’époque) rêver mieux.
21:55 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : yann gonzalez, les astres noirs, homosexualité
29 janvier 2009
Des pavés arpentés
« Pas besoin de lacrymo pour pleurer » ai-je pu lire sur une petite feuille de papier brandie par une toute jeune fille. J’avais envie de pleurer justement – quel piètre révolutionnaire je ferais – à nous voir tous, d’horizons différents, arpenter une fois encore le pavé parisien. Et sages – mais jusqu’à quand ? Exaspérés, épuisés par le mépris du Gouvernement et par ce mécanisme économique qui veut qu’obstinément la richesse aille à la richesse, que sa création même dépende de ce mécanisme odieux. La télévision cubaine était là, qui engrangeait des images utiles au régime, employées afin de renforcer idéologiquement la voie communiste contre la faillite de nos régimes. Moscou avait fait la même chose en 1929, relayée par les PC locaux, expliquant jusqu’à l’épuisement que la faillite capitaliste était le mouvement même de l’Histoire. Et puis non, la Seconde Guerre mondiale et ses soixante millions de morts avaient remis le système sur les rails.
Très peu de CRS. Incongruité qui confine à l’inquiétude : quel en est le sens ? Consigne élyséenne visant à court-circuiter l’électrisation de la foule ? Volonté de faire de cette manifestation un non-évènement ? Difficile de tout démêler à l’heure d’une communication triomphante qui dicte tout des comportements, des expositions médiatiques et des déclarations, qui organise à ce point les fuites. Indifférence ? Pourtant, je me souviens d’avoir lu dans le Canard enchaîné, il y a quelques mois, que Nicolas S. avait déclaré en substance, en Conseil des ministres : « Je vous rappelle que la France est un pays où l’on décapite les rois. Et les reines ! »
Que se passe-t-il dans les autres pays ? Rien ou pas grand-chose ? Vraiment ?
J’ai traîné O. dimanche voir Louise Michel, de Kerverne et Delépine. Au-delà des défauts du film, de ses approximations, de son mauvais goût, de ses longueurs, reste le motif même, obstiné et réjouissant : tuer le patron indélicat qui a vidé l’usine de ses machines durant le week-end, laissant les ouvriers découvrir le lundi matin leur atelier silencieux. Le discours sentencieux que leur avait délivré le responsable des ressources humaines quelques jours auparavant est très drôle (« vous avez eu le courage de refuser les 35 heures ! vous avez eu le courage de refuser les augmentations ! »)
Et loin de se résoudre à accepter un monde qui a multiplié les liens distendus, opaques et distants entre les acteurs économiques, portant à son comble la déresponsabilisation (d’un côté les ouvriers d’une ville du nord et, de l’autre, les petits vieux d’un fond de pension américain), les ouvrières décident de buter le patron plutôt que d’ouvrir une pizzeria avec les maigres indemnités qu’elles peuvent espérer toucher. Le patron, tous les patrons, les décideurs, suivant le fil d’Ariane. Yolande Moreau, en implacable vengeresse aux pulsions sanguinaires, Bouli Lanners en tueur à gage incompétent.
J’ai repensé à ce qui était arrivé à un patron indien il y a quelques mois auquel une centaine d’ouvriers fraîchement licenciés avaient fait la peau. Le ministre indien de l’économie avait dit quelque chose comme : « bien sûr que c’est triste, mais voilà qui devrait servir d’exemple aux autres ».
21:30 Publié dans Les films, Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : manifestation, louise michel
Des mots dans l'ascenseur
Dans mon immeuble, il y a deux ascenseurs. Ils sont vieux. Tous mes amis les adorent car ils sont vaguement inquiétants. Il y a une lourde porte en métal et une grille à tirer. Parce qu’ils sont vieux, ils sont constamment en panne. Une affichette, il y a quelques mois, nous annonçait leur prochain remplacement, ce qui m’a un peu attristé. Mais c’est vrai qu’ils sont souvent en panne. Depuis près de deux semaines, l’un des deux est obstinément hors-service. Et il faut soigneusement fermer la grille du second, sinon il reste sur place et ne répond pas à l’appel. Dans l’immeuble, nous avons donc tous eu, à un moment ou à un autre, à utiliser nos bonnes vieilles jambes pour descendre ou monter, non sans pester contre l’inconnu qui, malgré les affichettes l’expliquant (« REFERMER LA GRILLE EN SORTANT »), l'a mal fermée.
Je suis rentré du travail tardivement hier. J’avais mal à la tête, j’avais peiné toute la journée sur un livre difficile et inintéressant au possible dont l’auteur, qui se croit génial, qui fait sa diva lorsqu’on lui propose des corrections, qui s’est plaint récemment à mon directeur du travail que je lui imposais encore, « alors qu’[il] a apporté un grand soin à son texte », m’est terriblement antipathique. Et je savais que j’allais encore passer une partie de ma soirée à travailler dessus.
Sur l’affichette de l’ascenseur, quelqu’un avait écrit : « Fermez cette putain de grille !!! SVP ». Ça m’a amusé, surtout à cause du « SVP ».
Mais on avait ajouté : « … et c’est surtout valable pour le monsieur du 7ème ».
Je suis un monsieur et j’habite au 7e. Même si je ne suis pas le seul monsieur du 7e, si je referme soigneusement la grille et si j’ai déjà fait plusieurs fois l’expérience de mon essoufflement à devoir monter les étages en rentrant du boulot, je me suis senti immédiatement visé. Parano ? Non, Dieu merci, simple névrose, car je n’ai pas échafaudé de sombres plans pour tuer tout l’immeuble. Je me suis demandé si je devais participer au débat ou pas (« rappelez-moi de ne pas être déporté en même temps que vous »). Comme je fais difficilement la part des choses ces temps-ci, j’ai ruminé ça toute la soirée. J’en ai parlé à O. lorsqu'il est rentré très tard hier soir et à ma copine J. qui est passée me voir ce matin.
Quand j’ai croisé ma très vieille gardienne avant d’aller manifester, gardienne qui m’adore depuis que, n’écoutant que mon courage, je me suis virilement porté à son secours, elle m’a dit : « Vous avez vu l’affiche ? J’espère que vous n’avez pas pris ça pour vous ! Ils sont complètement fous ! Ils ont même traité M. Machin (un adorable petit vieux avec un joli accent espagnol) de connard l’autre jour. »
« Ils », ce sont les employés des différentes sociétés qui n'occupent pas toujours « bourgeoisement » l’immeuble. Elle a ajouté : « Du reste, je sais qui c'est qui ne ferme pas la porte... mais je ne le dirai pas ». Trente secondes plus tard, j'avais son nom, qu'elle n'avait pas hésité à livrer dans la mesure où, précisa-t-elle, « il est par ailleurs du genre râleur... »
Ça m’a fait un bien fou.
14:49 Publié dans Quel monde merveilleux que le nôtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : immeuble
20 janvier 2009
Des fêlures sur la mémoire blanche
Je suis fatigué et ma structure tente d’encaisser les coups ; mais elle montre d’inquiétants signes de faiblesse. J’ai passé la nuit dernière à filer le même cauchemar, récurrent lui aussi, mais cette fois élaboré comme jamais : un homme me poursuivait pour me tuer. Sensation terrifiante d’être découvert caché dans un placard, d’être la proie facile d’un prédateur. Je me réveillais essoufflé. Et à chaque fois que je me rendormais, je replongeais dans ce même rêve, changeant simplement de lieu, au gré de déménagements qui étaient supposés me mettre à l’abri.
Je ne veux pas ici laisser planer un doute quelconque : enfant, je n’ai subi aucune violence. De quelle archéologie, de quelle mémoire provient ce rêve que j’ai souvent fait et dans lequel, le plus souvent, je me retrouve planqué sous le bureau de mon père, dans une pièce fermée à clé, alors qu’un homme armé d’une hache tente d’abattre la porte, un autre écrasant son visage menaçant sur la fenêtre.
On ne peut même pas garantir la véracité des souvenirs qu’une analyse ferait remonter à la surface, dans le cloaque inconscient où causes et conséquences parfois se mêlent, échangent affects et symboles. Dans l’idée que je m’en fais, au cœur de l’inconscient se niche un vide. La détresse humaine, le vide de Dieu, qu’importe, un coffre qui s’ouvre sur le néant, je ne sais pas. Une espèce de trou blanc au sens où l’entendent les plus romanesques des astrophysiciens. Mes idées sur la question ne sont pas bien au clair. L’inconscient voudrait se dérober à nos investigations, à notre sagesse peut-être. Pour ce faire, il serait prêt à glisser n’importe quelle sensation, n’importe quel souvenir, inventé, déformé, régurgité, de notre mémoire, de celle des autres pourquoi pas, ce dans le seul but de se soustraire (peut-être ce que l’on appelle le dynamisme de l’inconscient).
Un Juif orthodoxe monte dans le métro et m’arrache un sourire. La mise est parfaite, sobre, le visage très maigre et grave, mais son chapeau – pour qu’il ne s’abîme pas sous la pluie – est vissé sur sa tête dans un sac en plastique.
Le roman que je tente d’écrire depuis de nombreuses années déjà, et que j’avais abandonné à regret pour me consacrer à ma thèse, aborde justement la question de la mémoire au travers de deux personnages, mémoire aiguisée ou altérée par l’eau. Le premier personnage assiste à un retour déconstruit d’une mémoire dont on peut douter qu’elle soit la sienne ; l’autre constate, navré, l’effacement progressif du souvenir de son petit frère. Et ils croisent leurs vies quelque temps, le temps, pour l’un, de trouver la force de repartir d’où il vient, de l’autre côté de la Méditerranée ; le temps, pour l’autre, de laisser vendre la maison de famille où se niche pourtant, selon lui, la clé du mystère, renonçant par là même à le percer.
Mais je suis fatigué, voilà ce qui me pèse. Je rentre épuisé, n’ai plus la force de rien. Et comme je le disais en introduction à ce billet, je sens quelques digues sur le point de rompre et ne sais ni ce qu’il y a derrière (par quoi serai-je submergé ?), ni comment les consolider.
Quand j’étais adolescent, j’avais peur, par romantisme je crois, mes lectures nourries par quelques figures de grands fous, de finir interné. Je me demande d’ailleurs si mes études de psychologie n’avaient pas pour ambition initiale de m’y préparer. Un peu comme ces militaires qui lisent les mémoires des grands guerriers pour en apprendre les tactiques. Je n’en suis plus là bien sûr, et j’espère ne pas me montrer, ici, inquiétant : j’essaie d’analyser froidement les choses, exposant des failles finalement assez communes. Je n’en suis plus là, mais j’ai un peu peur tout de même, en écrivant ces lignes, de me laisser envahir par l’extérieur et de retrouver en mon for(t) intérieur le chaos et la désolation, la barbarie, qui partout s’étendent au dehors.
En préparant le café ce matin, mes yeux dans le vague se sont posés sur le filtre et je me suis souvenu d’une petite expérience que l’institutrice nous avait fait faire : il s’agissait de filtrer de la boue.
J’ai aimé passionnément l’école primaire. Un catholicisme très évangélique nous était enseigné, qui mettait au cœur de toute chose non pas un Dieu vengeur, mais l’Homme. J’ai été mal préparé, peut-être, à affronter le monde.
22:23 Publié dans La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : leonora carrington, the burning of giordano bruno, trou blanc
18 janvier 2009
D'un dimanche matin un peu agacé
Je suis parti, mon roman sous le bras, à la recherche d’une terrasse chauffée pour finalement m’échouer à ce même bar de la rue Choron. Mauvais choix. Il est des jours où les mots s’imposent ou résistent peu, dans l’oubli complet du monde environnant, ou modérément poreux à la vie alentour qui aiguise mes sens, mais au seul bénéfice de ma vie intérieure, magma fait de souvenirs fugitifs mais agglutinés, qui se déforment sous le poids du flot ininterrompu et étouffé des perceptions.
Rien.
Je relis les pages qui réclament le plus de travail, sans parvenir à retrouver mon intimité ; le fil qui, tout ce temps a orienté ce texte, voltige quelque part autour de moi, et quand je crois le saisir, les voix des tables à côté l’apeurent. Alors je commence cette note pour patienter, sans doute en vain. Je regarde un peu les hommes qui passent, rares, dans la rue des martyrs. Je me demande l’impression – effrayante sans doute – que ferait une rue absolument silencieuse : les femmes marchant sans faire claquer les talons, les lèvres en mouvement sans qu’un son ne sorte, les voitures sans vrombissements.
01:34 Publié dans Les livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rue des martyrs, rue choron
15 janvier 2009
Des aventures dans le métro
Dans le métro, je regrette presque d’avoir donné rendez-vous à Pascale pour un film, Everything is fine, qui s’annonce tout de même comme l’anti-American Pie, et qui va sans doute nous laisser vides un peu plus et angoissés peut-être. À Porte de Vincennes monte un type, la cannette de bière à la main, la trentaine bien tassée (il gueulera plusieurs fois à l’intention d’une jeune fille inconnue et gênée au possible « j’ai plus de trente-quatre ans, tu sais ça ? »). D’où vient que les gens saouls veulent absolument rester debout sans même se tenir ? Il oscille dangereusement, pour la plus grande panique d’un vieux monsieur tout prêt à décamper. Il finit par s’asseoir sur un strapontin, puis se relève, erre un peu et prend place en face de moi. Il marmonne. Je me cache courageusement derrière les feuilles que je relis, non sans penser à cette scène très drôle (dans Bananas je crois) où Woody Allen assis dans le métro, chahuté, bousculé, se cache derrière le journal qu’il lit alors que la vieille dame à côté de lui se fait malmener par Sylvester Stallone tout jeune.
Une jeune fille s’installe à côté de moi, face à lui. Il lui lance des regards insistants ; elle cherche dans son sac son téléphone portable.
« Ça fait dix ans que je suis dans la rue, et j’ai les yeux bleus. »
Je me lève pour descendre, m’excuse, lui adresse un sourire.
« C’est ça, tire-toi, toi ! »
Et je l’entends, menaçant, dire à la jeune fille qui est en train de téléphoner : « Ouais, c’est ça, appelle tes copains que je m’occupe d’eux… »
D’où me vient cette idée ? Est-ce que j’ai pensé à cette soirée où, rentrant chez moi dans un bus qui en conduisait beaucoup d’autres au foyer social, un vieux monsieur, aviné lui aussi, m’avait fait signe, avec un index qu’il pliait difficilement, de me pencher vers lui (« il veut savoir à quel arrêt il doit descendre » avais-je pensé) avant de m’embrasser sur la joue ?
Sur le quai, je le regarde, lui adresse un sourire et je lui mime un gros smack. J’ai rarement vu quelqu’un se jeter avec autant de hargne sur la vitre.
Peut-être que je voulais qu’il expérimente une forme de scène incongrue, lui qui doit en imposer tout de même quelques-unes à l’occasion.
Everything is fine est un film lent, à la narration déconstruite, qui laisse largement au spectateur l’espace de la projection et demeure étranger à toute réelle explication ou démonstration. Reste le mystère insondable de l’adolescence et l’incompréhension des adultes qui se reproduit de génération en génération. À n’importe quel moment de la vie adulte, les attitudes, les pensées et les agissements de l’adolescence sont jugés pathologiques.
Par instants, je me disais que si j’avais un adolescent à la maison, je lui imposerais un rite initiatique (six mois dans une ONG par exemple) afin qu’il n’ait pas à subir cette période difficile qui s’étiole, présent déformé, rejet de la douce enfance et défi du monde des adultes. L’ennui qui vrille les sens, la toute-puissance, le monde à haïr, à conquérir, si possible dans la transgression. Les effets de groupe.
J’expliquais à Pascale en sortant que si j’avais retrouvé l’ennui, l’agacement à entendre les questions sempiternellement posées par la mère désemparée et vaguement ennemie (« qu’est-ce que t’as fait à l’école aujourd’hui ? »), je n’avais pas souvenir d’une fusion aussi morbide avec mes amis. Bien sûr, on buvait beaucoup, on « fumait », et on m’a proposé à l’occasion de sacrées conneries à faire ; certains à l’occasion menaçaient de se suicider – et un vague copain l’a fait – mais il me semble que nous étions quelques-uns à avoir une certaine distance, ou à être, en tout cas (je parle pour moi), animés par des problématiques terriblement solitaires qui nous éloignaient du possible de la fusion.
22:02 Publié dans Les films, Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : everything is fine, metro, bananas
11 janvier 2009
Des autres
J’ai eu envie de marcher ce soir vers Pigalle, emmitouflé dans un manteau chaud. J’ai retiré mes lunettes. Les lumières rouges, vertes et bleues se diffusaient maladroitement sur ma rétine devenue buvard. Je marchais d’un pas décidé, j'étais de ceux qui savent où ils vont : dans la tiédeur orangée d’un intérieur lorsque tombe le jour et que les premières lampes irisent modestement l’angle des meubles ; ou alors dans la chambre d’un hôtel borgne pour me livrer à quelque trafic. (Dans une petite niche, à hauteur des yeux, aux abords de l’entrée d’un hôtel qui tente maladroitement de rompre avec la concupiscence marchandisée ambiante, une scène de la nativité : la chapelle de Sainte-Rita). Ou alors dans un sex-shop, payer cinq minutes de plaisir dans l’exiguïté d’une cabine noire, une danseuse se trémoussant, effeuillée au rythme d’un morceau de musique électronique déjà daté. Ou alors, je suis un flic en civil, enquêtant sur un réseau de prostitution non encore délocalisé, des jeunes filles de l’Est ou d’Afrique, vendues par leur frère, leur petit ami, ou bien appâtée par une petite annonce promettant un travail honnête, un salaire alléchant pour peu que l’on sache un peu se démener.
Je croise les touristes émoustillés par les devantures rouge et or, les petits couples entre deux-âges venus s’encanailler, chercher des accessoires, des déguisements de soubrette, d’infirmière, pour madame, que sais-je encore, et de jeunes hommes qui se bousculent le désir vissé aux reins.
Je me fais héler à l’occasion, ce que j’entends par-dessus la musique qui passe à mes oreilles, en allemand, en russe, en français (« prix d’ami pour les gens du quartier »). Je souris et je poursuis ma route, je traverse quelques rues.
Et je commence à descendre la rue des martyrs, nettement fréquentable : les familles font la queue à la boulangerie, poussent des landaus, font pisser les chiens. Mais nous sommes encore en lisière : des loulous rôdent, à la recherche, peut-être, d’une proie facile ou d'un refuge dans la cabine où je croyais aller tout à l’heure. Je me suis assis à une terrasse de café, dehors, à l’angle de la rue Choron. Un vieux monsieur est debout, immobile, son béret vissé sur la tête, fumant sa cigarette sans détacher ses yeux de la petite flamme bleue du brasero. De temps à autre, il parle. Je tends l’oreille pour essayer de comprendre ce qu’il dit, en vain, sa voix couverte par des cris de femmes au loin, des rires, et par celle, éraillée d’une vieille femme qui, à la table à côté, explique qu’à 11 ans, elle a lu J’irai cracher sur vos tombes, en se contentant des « passages cochons ». Les rires fusent.
23:04 Publié dans Mes pas dans ceux des errants | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : pigalle, rue des martyrs, rue choron
Des lisières
J’ai toujours habité en lisière. La maison de mes parents était à quelques mètres d’une autre petite ville où reposent l’essentiel de mes souvenirs : c’est bien dans cette autre ville que j’ai été à l’école primaire, que j’allais faire les commissions avec ma grand-mère ou ma grand-tante ; c’est là-bas,
plus âgé, que j’allais marcher la nuit à la recherche de mon identité, dans les ruelles, sur le pont ou au bord de l’eau.
Quand j’ai emménagé avec Greg dans une collocation chahuteuse à Antony, les maisonnettes qui étaient de l’autre côté du trottoir dépendaient de Fresnes. Des fenêtres de notre appartement, nous voyions la prison.
À Montrouge où je me suis installé après notre séparation, reprenant le studio d’une amie, j’étais sur l’avenue frontière entre Montrouge et Malakoff. J’avais passé une nuit chez elle avant de me décider à prendre l’appartement. Dans l’immeuble en face, un homme torse nu était apparu dans l’embrasure d’une fenêtr
e, que je n’ai jamais revu : l’immeuble était en fait un hôtel.
Et aujourd’hui encore, je suis à la lisière entre le neuvième arrondissement et le deuxième. C’est le deuxième que je traverse le plus souvent pour rejoindre mes amis ; mais c’est dans le neuvième que je déambule plus volontiers, à la recherche de ces chers cafés où me poser pour lire et écrire.
21:43 Publié dans L'enfance, La boîte noire, Les lieux | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : enfance, moret sur loing, antony, montrouge, rue saint-marc
10 janvier 2009
De la récurrence
Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.
Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.
Parfois, je retrouve les disques ou les partitions d’une vieille femme, dans un meuble assez laid de la chambre tout simplement oubliée depuis sa mort. Il y a là un lit et des objets qui ont pris la poussière. « Comment ai-je pu l’ignorer si longtemps ? »
…
Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.
Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.
Parfois, je découvre une seconde cuisine. « Mon Dieu, comment ai-je pu ne pas la voir toutes ces années… » L’évier est sale, et dans la pénombre mes pas vont à la rencontre de caisses, de vieux ustensiles posés à même le sol. Mes pieds cognent dans les objets qui rendent un son mat de bois, ou métallique, le fer rouillé raclant le carrelage. Je m’accroche, un peu inquiet, pour ne pas tomber. Il y a le plaisir, bien sûr, de penser à ce que je vais pouvoir faire de cette pièce, mais toujours vite balayé : quelque chose de poisseux s’en dégage et en ma mémoire abîmée le souvenir diffus d’une grande peur. « Pourquoi ai-je oublié jusqu’à l’existence de cette pièce ? »
…
Je claque la porte, pose mes clés sur le petit meuble en bois de l’entrée. Tout est silencieux.
Depuis mon départ, quelque chose de lourd, le poids d’une tension, d’un mystère bientôt levé, a envahi l’appartement.
Mes yeux se posent sur une vieille porte en bois, curieusement ancienne pour cet appartement. Et surtout, pourquoi ne l’ai-je jamais remarquée auparavant ?
Je prends une profonde inspiration, j’hésite un instant, puis la pousse. Elle s’ouvre sur un long couloir creusé à même la roche et qui avance en serpentant. Il est sombre mais des murs irradie une pâle lumière verte. Au loin, étouffé, je devine le bruit de l’eau qui s'écoule en torrent. Les parois de pierre sont humides, un liquide visqueux suinte. Je marche pendant quelques minutes. Une lueur verte grandit à mesure que j'avance. Le couloir débouche sur une espèce de jardin intérieur. Face à moi, un très haut mur couvert de mousse, duquel tombent en bouillonnant des litres et des litres d’eau qui noient peu à peu l'herbe. Je m’approche d’un long préau qui délimite, à gauche, ce jardin abandonné. Mes pieds s’enfoncent dans la boue. Sous ce préau bordé de vieilles tables, d’établis, sont disséminés de vieux ustensiles de cuisine : hachoirs, presse-purée… Une vieille machine à laver également, ainsi que beaucoup d’objets dont je ne comprends pas l’usage. Toutes ces choses abandonnées, pullulantes, qui exsudent un infini sentiment de détresse, laissent toutefois l’espace dégagé d’un petit passage que j’emprunte, et qui ne mène nulle part, je le sais, qui meurt à l’autre extrémité du préau. Il y a au bout une dernière table que je distingue à peine et sur laquelle sont posés les objets qui font le sens même de ce rêve. Je me mets à trembler de tous mes membres, animé par l’envie d’aller au bout de ce chemin et la peur panique de ce que je vais y découvrir.
Je me réveille.
18:43 Publié dans La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : rêve, montrouge
08 janvier 2009
D'une histoire de tifs
Je ne suis pas un fou des salons de coiffure. Quand j’étais tout petit, j’étais blond et bouclé, et au fond je me moquais bien de la coupe que je pouvais avoir : j’étais bien trop occupé à apporter un petit pot de beurre et une galette à ma mère-grand. Mais vers 5-6 ans, ma mère – qui au fond a beaucoup fait (malgré elle ? vraiment ?) pour que je sois pédé – m’a imposé une coupe au bol (ce que j’appelais la « coiffure de Mireille Mathieu »), coupe de surcroît réalisée chez un coiffeur pour dames (celui de ma mère, de ma grand-mère, de ma grand-tante, et j’en passe.) Je faisais des pieds et des mains pour ne pas y aller, d’une part, parce que ça grattait, d’autre part, parce que je me sentais atteint dans ma « garçonnetité » en allant là-bas.
Préadolescent, j’ai eu quelques coupes contestables – une brosse notamment – qui me font beaucoup rire quand je retrouve les photos de l’époque.
Adolescent, j’ai eu les cheveux longs à l’occasion, parce que j’aimais l’allure un peu romantique que cela me donnait. Et de temps à autre, j’allais chez un coiffeur que j’avais résolument choisi, pour hommes. À 17 ans, Claire m’a coupé les cheveux en pleine rue, à Fontainebleau : on cherchait beaucoup, il faut bien le dire, à choquer le bourgeois. Las… le résultat était abominable : j’étais flanqué d’une espèce de carré très féminin qui a fait rire quelque temps. Elle m'avait avoué, pendant qu'elle me coupait les cheveux, que jusqu'alors, elle ne s'était occupée que de sa sœur...
Quand j’ai rencontré G., il avait une coupe assez punk que je devais lui refaire à la tondeuse tous les quinze jours. Lui-même m’avait dit, les premiers jours de notre histoire : « on ne peut pas te laisser comme ça » et j’étais passé à mon tour sous la tondeuse. Après notre séparation, on a continué à se tondre à l’occasion. Ah, j’ai aussi eu une période avec des pointes, obtenues à grands renforts de gel. Je me suis teint en brun aussi. Deux fois. À chaque fois, je faisais ça à la va-vite, à deux trois heures du matin. J’allais au boulot avec de grandes traînées noires (et rouges : je frottais tout de même beaucoup…) dans le cou. Non, mais je vous demande un peu !
J’ai par la suite retenté le coiffeur, en face de chez moi, à Montrouge. Un petit gros bavard qui, dès le premier rendez-vous avait trouvé le moyen de me glisser qu’il était bisexuel, ajoutant (véridique) : « Je vais vous faire une coupe de jeune page »… Et parce que j’avais eu la mauvaise idée de lui dire que j’étais étudiant en lettres, il me faisait des exposés soporifiques sur l’importance de Baudelaire dans sa vie.
Quand j’ai rencontré O., j’ai repris le rituel de la tondeuse, mais avec moins d’entrain. C’est assez aléatoire. Je rase tout tous les six mois environ – et jamais l'hiver –, ce qui me vaut moult commentaires de la part de mes collègues qui redécouvrent la lune.
Entre-temps les cheveux poussent, et ça m’est égal. Tous les membres de ma famille ont tout de même un avis sur la question. Ma tante m’aime avec les cheveux un peu longs – très septième arrondissement. L’essentiel, pour ma grand-mère, c’est qu’ils ne soient pas trop courts. Quant à ma mère, qui a dans sa chambre une photo de moi âgé de quatre ans au format poster, je ne serai plus jamais SON petit garçon blond et bouclé : là se niche l’essentiel du drame. Ce qui est incroyable, c’est que dix ans après, j’entends encore parler de mes « pointes » et de mes « teintures » (« tu te rends compte, tu étais venu comme ça à Noël… oh la tête de ta grand-mère ! »), intolérables fixations familiales qui me rendront fou un jour.
Dans mon entourage amical, on moque souvent mes coupes (qui, encore une fois, n’en sont pas, il s’agit juste de cheveux qui poussent) depuis qu’un type de quarante ans qui se déguise en garçonnet m’a dit que je devais être le fils caché d’Hilary Clinton. Et l'autre jour, Chapi et Chapo, s’ennuyant comme UNE dinde graciée par le président des États-Unis, ont fait croire à un de leurs amis que j’étais hétérosexuel (« mais franchement, tu crois qu’un pédé aurait une coupe de ce genre ? ») ; ce dernier, une espèce de Niçoise, m’a demandé « si c’était partout aussi long parce que, hein, beurk ! ».
Comme dirait J. : « non, mais au secours ! ». Oui, au secours.
Vous voilà prévenus.
21:50 Publié dans L'enfance, Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : o., greg, chapichapo



