19 juin 2008

De l'uniformisation

Sex and the City lundi soir, avec quelques fans. Je ne regardais pas régulièrement la série, mais suffisamment pour me prêter au jeu des identifications : de nous tous, qui est Carrie, qui est Samantha (beaucoup de candidats en fait pour cette dernière).

Je trouve assez déprimante la conception qu'ont les personnages (j'ai résisté à la tentation d'écrire : les Américains) de l'amour et du sexe, qui promet bien des souffrances un peu artificielles. L'amour et la sexualité semblent à présent les valeurs refuge de qui s'ennuie dans un monde qu'on a renoncé à changer. La libération sexuelle - si nécessaire pourtant - n'a pas véritablement eu lieu, dans la mesure où je sens les gens assez peu libres. Après l'effervescence des années soixante et soixante-dix, lieux d'une sincère jubilation, d'une naïveté qu'on a cru - sans doute à tort - pouvoir retrouver après le triomphe des valeurs bourgeoises (hygiénistes, nationalistes et morales) au XVIIIe siècle, le désir et l'amour ne sont plus à présent que le support, tout à la fois de frustrations d'ordre économique et social (« jouissez ! », impératif derrière lequel il faut entendre : « il ne reste plus que cela sur quoi vous pouvez encore - illusoirement - exercer votre individualité ») et des mécanismes essentiels de notre civilisation : on est comme des enfants face à la frustration.

On nous fait croire que l'amour, le désir sont des objets pleins, ronds et doux, cachés quelque part et qu'il s'agit de trouver coûte que coûte. Mais le désir, qu'on le veuille ou non, demeure cet espace creux, incomplet, incapable de se remplir à ras bord. Et l'amour (« L'amour, c'est l'infini à la portée des caniches » disait Céline), comme disait Lacan, « c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas ».

Autrefois, c'était plus simple : les artistes, bien conscients du problème, sublimaient dans le Beau, dans une idée du Beau qui n'avait guère sa place dans la réalité. Le reste de la population se mariait, se détestait, se cocufiait sans en faire des tonnes. À présent, tout est très hystérisé. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter les conversations téléphoniques des dindes (des deux sexes) : « je lui ai dit ça », « il m'a répondu ça », « tu me connais, ch'uis comme ça », etc. On s'agite beaucoup pour pas grand-chose et, pire, on agite dans tous les sens des concepts psychanalytiques d'une infinie nuance (et qui jamais n'ont promis le bonheur !) pour n'en extirper que deux trois concepts mal digérés, étalés dans la presse, et qui promettent de changer l'autre et de se changer, de s'adapter et de l'adapter, dans des tonalités qui évoquent davantage les concepts publicitaires que le « connais-toi toi-même » : « If you want, you can », « Just do it », « Parce que je le vaux bien », etc.

On a beaucoup critiqué (et à juste titre) l'uniformité des individus dans les sociétés totalitaires (communistes en tête), mais l'on va précisément vers cela, si nous n'y sommes pas déjà. L'espace qui reste à l'expression de la personnalité est restreint au maximum : Ikéa ou Habitat ? Gap ou je ne sais quoi ?

[Une amie qui travaille dans la mode, partie à New York il y a quelques semaines pour assister aux réunions préparant la mode de demain, m'expliquait que derrière les effets de mode se nichaient le coût des matières premières (recul du nylon) et les ententes entre créateurs (si tu lances ceci, je lance cela).]

La fantaisie même doit faire l'objet de méfiance (la contestation du spectacle est à présent le spectacle de la contestation, merci M. Debord pour cette malédiction lancée) : on reproche aux fantaisistes de « vouloir se rendre intéressant » (ce qui est, en plus, souvent le cas !) car notre société a tout prévu : feindre de tout accepter (de tout digérer, de tout neutraliser) et, parallèlement, soit immédiatement ériger l'épiphénomène en système (s'il y a du fric à se faire), soit dépêcher des émissaires chargés d'inviter l'individu, avec plus ou moins de fermeté, à se ranger dans l'un ou l'autre groupe préexistant dont il ne sera plus qu'une tendance, sous peine d'être ringardisé.

....

Si l'on veut le bonheur à tout prix, la solution est toute trouvée : renoncer à la sexualité (c'est Freud, je crois, qui disait que si l'on offrait à la société le moyen de renoncer à la sexualité, elle se ruerait dessus) et se gaver de médicaments euphorisants. Les œuvres d'anticipation évoquent à l'occasion ces deux voies possibles tout en suggérant qu'elles seront imposées par un système totalitaire. Rien n'est moins sûr : il n'est pas impossible que la société, comme un banc de poissons, s'y achemine seule lorsque, saoulée de l'incomplétude du désir, ne retenant par ailleurs que les dangers qu'il fait peser sur la vie en société, elle trouve les moyens d'y renoncer.

D'ici là, on est bien obligés de répondre comme on peut aux invitations répétées à la jouissance et au bonheur.

Commentaires

J'aime bien ta note et je suis assez d'accord avec, sauf à la fin. "La société saoulée de l'incomplétuide du désir" qui pourrait finir par y renoncer à cause des dangers qu'il fait perser sur la vie en société (précisément).
Moi j'ai plutôt tendance à penser qu'incomplétude ou pas, danger ou pas, le désir se suffit à lui-même en tant que tel et qu'il restera plus fort que tous les ersatz qu'on pourrait lui trouver. Je ne dis pas que c'est bien ou mal. Il y a le pour et le contre. Mais je trouve aussi que quelque part c'est rassurant. C'est un moteur. A nous de le faire tourner à bon escient. Mais ça, c'est encore une autre histoire, et un autre débat.

Ecrit par : lancelot | 20 juin 2008

Je vois ce que tu veux dire et ma position n'était, de toutes façons, que purement théorique. Là où je ne te suis pas, c'est quand tu dis que "c'est un moteur" que l'on peut "faire tourner à bon escient". Je ne crois pas que, dans son essence, il soit "domesticable". Mais en fait, je pense que tout dépend de la définition que l'on donne au désir. Quelle est la part des instincts et celle de la culture... mais j'ai tendance à croire que le désir dont tu parles est déjà une élaboration assez avancée... mais sur laquelle on n'a pour autant guère de contrôle. Quoi qu'on veuille/puisse en faire, on n'a guère de prise dessus. On peut juste décider de se positionner sur une grande échelle qui irait, mettons, de "s'y soumettre aveuglément" ou de "le contraindre complètement". Bien entendu, dans le dernier cas, l'énergie psychique qui le sous-tend demeure, elle se déplace...

Ecrit par : christophe | 22 juin 2008

Oui bien sûr le désir n'est pas "domesticable", mais dans sa variété, sa diversité, il peut être un moteur positif. C'est ainsi que je l'entendais : désir de construire, désir d'avancer, désir amoureux, sexuel même. Justement si on ne s'y soumet pas aveuglément et sans limites, il peut être source d'énergie dans le bon sens du terme. C'est difficile à expliquer et je suis vague et flou dans mes élucubrations, mais je pense que ce serait plus facile lors d'une discussion à batons rompus.

Ecrit par : lancelot | 23 juin 2008

Ecrire un commentaire