31 mai 2008

Du réalisme socialiste

1302801970.jpgJ’ai été voir il y a quelques jours Loin de Sunset Boulevard, du Russe Igor Minaev, une évocation de la difficile situation des artistes soviétiques (en particulier à partir des années trente) et de la mise en place implacable d’un dogme esthétique aux contours flous, le réalisme socialiste, en 1934. Flou parce qu’il s’agissait avant toute chose de plaire (ou ne pas déplaire) au génial Staline, lequel décidait de l’avenir d’une œuvre et, plus tragiquement encore, de celui de son auteur. Le film narre d'ailleurs un épisode où les autorités (du studio et de quelques autres instances) ne savent pas comment recevoir le film du jeune réalisateur, suspendues à l’avis de Staline… Pierre Herbart, dans La Ligne de force (ou dans En URSS, 1936, je ne sais plus), raconte comment la Pravda éreinta une œuvre de Chostakovitch, déclarée formaliste (et donc de facto condamnée), dans un article anonyme (on savait, dès lors, que Staline lui-même en avait dicté le contenu), et ceci parce que le maréchal, placé trop près des cuivres, avait été incommodé. L’auteur, s’il espérait survivre ou continuer à travailler, devait alors se désavouer publiquement et supporter en acquiesçant le discours de ses collègues (et parfois amis), invités fermement à hurler avec la meute. Des auteurs dubitatifs (Pilniak), ironiques (Boulgakov) ou sincèrement communistes (Platonov), pour ne citer qu’eux, en firent la terrible expérience. Les artistes avaient cru – à la faveur de l’inégalable effervescence artistique russe des années vingt, dans la profusion des courants divers (futurisme, Proletkult, constructivisme, etc.) qui s’opposaient violemment mais croyaient pouvoir se tolérer – qu’une place, enviable ou quelconque, leur était toutefois réservée dans la nouvelle société soviétique et que pouvaient coexister écrivains communistes, compagnons de route, défenseurs de l’Art pour l’Art. Mais cette diversité fit long feu et il suffisait que Staline écrive « salaud » dans la marge d’un manuscrit pour que tout bascule. Que l’on puisse déceler le début d’une critique (y compris en convoquant toutes les nuances de la mauvaise foi) du régime et toutes les portes se fermaient : les amis se détournaient de vous, les « observations » patiemment collectées par le surveillant souvent discret qu’on vous avait collé dans les pattes ou dans les bras étaient publiées dans la presse, etc.
706820144.jpg Dans ses mémoires, Victor Serge, communiste sincère lui aussi, et qui fit les frais de la déportation à la soviétique, évoque tout le pathétique de la situation : des écrivains sommés de critiquer, en des termes qui font aujourd'hui sourire – leurs collègues, quitte à venir discrètement s’excuser après. L’Union soviétique s’est ainsi privée d’écrivains essentiels – et je pense tout particulièrement à Andreï Platonov – qui auraient pu doter le régime d’une dimension philosophico-artistique surpassant de loin tous les possibles appauvris d’un réalisme socialiste le plus souvent stérile.
Dans le film, le jeune réalisateur, Dalmatov (derrière lequel on peut, au moins partiellement, reconnaître Aleksandrov), qui veut voler de ses propres ailes après avoir été l’assistant et l’amant de Mansurov (double d’Eisenstein) trouve un jour, assis à la place du directeur du studio, un agent du Guépéou (ou du NKVD) qui lui « propose » de signer un document l’engageant à aider la police secrète en cas de nécessité… Parce qu’il aime le cinéma par-dessus tout, et sur les conseils de son vieil amant qui ne tarde pas à mourir, le jeune réalisateur décide de signer et de tourner des comédies musicales... à la gloire du régime bien sûr (c’est-à-dire avec le nécessaire discours sur l’URSS, patrie de la liberté, Staline guide suprême, etc.) ; mais il n’est pas permis de douter que, dans l’expérience même de la contrainte de la censure imposée (et de celle intériorisée), il tenta de faire jouer quelques rouages esthétiques. Le bonheur de dire « action » et de voir chanter merveilleusement sa compagne platonique, sa seule confidente dans un destin scellé. Filmer comme on s’arc-boute dans la solitude d’un pays aimé et d’un régime délirant qui vous acclame.

Détail troublant : le jeune acteur (Ivan Schebanov), qui tient le rôle d'un jeune espion se jetant complaisamment dans les bras du réalisateur, ressemble considérablement à mon grand-père…

Ici, le court-métrage du réalisateur Pelechian pour fêter les 50 ans de la Révolution soviétique. Sur une incroyable musique de Sviridov.

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