26 décembre 2011

Changement d'adresse...

Je ne suis pas du tout certain d'y rester - car pour l'instant je teste encore un peu son usage -, mais pour l'instant, la suite est ici : http://les-errants.blogspot.com/

19 décembre 2011

Le départ

Le départ.jpg« Départ » fait partie de ces mots qui vibrent d’une tension qui les porte toujours au bord de la rupture. Un mot simultanément porteur de deux aspects presque antagonistes.

Le départ, c’est un verre d’eau à moitié plein et à moitié vide. Il est l’élan – poser le pied d’appui au sol –, l’entrée dans un futur déjà presque là, une invitation pleine de promesse, la confiance retrouvée, l’aube nouvelle ; mais il est tout autant le renoncement, l’abandon, la rupture – et s’il est précipité, il tait à peine ce qui demeure à regret : les amants, les amis, les souvenirs, les objets.

Le départ est un instant suspendu, un point d’équilibre précaire entre deux aires, entre deux ères. Il est l’excitation, il est la tristesse. Il est le train qui nous éloigne et qui nous rapproche. Il est la barque qui quitte le rivage.

Pour des questions techniques, ce blog est terminé. Je pars.

 

PS : Je ne pars pas définitivement. J'abandonne juste ce blog parce que je n'ai plus d'espace de stockage disponible. Dès que l'autre est ouvert, je vous préviens... En attendant et si je ne vous "revois" pas d'ici là, que nos fêtes soient aussi peu pénibles que possible ! ;-)

11 décembre 2011

Les Pénates


podcast

 

Pénates.jpgJe ne rêve jamais de la maison de mon enfance – formulation peut-être trop définitive qui signifie seulement que je ne m’en souviens jamais au réveil –, alors que je rêve encore fréquemment du studio que j’ai occupé autrefois à Montrouge, dans lequel j’avais emménagé en urgence, encore un peu dévasté par l’échec de ma première relation amoureuse et quelques autres déconvenues d’importance qui en auguraient d’autres… studio que j’ai quitté sans regret, croyant de surcroît, naïvement, pouvoir y laisser quelques vieilles peaux. J’y avais été amoureux, j’y avais pleuré sur mon sort parfois, en fumant des milliards de cigarettes sur le balcon, une bière ou un thé à la main, regardant partir l’amant, ou guettant son arrivée, rêvassant aussi, à l’occasion devant les silhouettes masculines qui passaient derrière les fenêtres de l’hôtel en face.

C’était un quartier un peu sinistre, un de ces quartiers comme on en trouve en périphérie, qui porte les stigmates d’un aménagement urbain élaboré à la va-vite, le plus souvent motivé par le seul appât immédiat de l’argent : j’ai vu s’écrouler quantité d’immeubles derrière ces immondes palissades vertes. Disparu le bar PMU tenu par un couple à la Cabu où j’ai écrit une grosse partie de mes mémoires de maîtrise et de DEA pendant que le linge tournait au Lavomatic, ce Lavomatic où parfois une clocharde venait, le temps du séchage, se poster à côté de moi pour lire mon livre. Disparue peut-être la pizzeria tenue par un vieux monsieur Égyptien chez lequel j’ai commencé l’écriture de ma thèse. Je ne suis pas certain qu’il me reconnaîtrait si j’y retournais, mais j’aimerais savoir qu’il va bien et que rien n’a altéré son regard si plein de gentillesse discrète. Retourner également chez l’épicier dont j’ai vu grandir les fils, bientôt fiers de leurs affreuses petites moustaches d’adolescents, l’épicier qui se mit à me dire au revoir la main sur le cœur quand il remarqua mon amaigrissement et mes sourcils devenus rares. Retourner, enfin, au Louisiane où j’ai abondamment écrit, tout en matant les fesses du patron, si joliment rebondies dans son pantalon, ce bar où chantonnait, dans une langue inconnue qui disait peut-être l’exil ou le corps des femmes, un monsieur noir, sans âge, qui échangeait quelques verres contre le lavage des vitres. En repensant à toutes ces figures de ma familiarité, j’éprouve une forme de tendresse inchangée, celle de la nostalgie qui est chez moi un réflexe indépassable, mais je peine à considérer cet appartement comme le lieu de mes pénates passés. Je ne crois pas y avoir apporté quelque dieu du foyer : jamais je n’ai éprouvé le moindre réconfortant soulagement en poussant la porte. Et pourtant, il s’agit du lieu habité qui revient, encore aujourd’hui, le plus souvent dans mes rêves. Mais certains indices m’autorisent à penser qu’il s’agit d’une sorte de foyer-écran…

mma_vermeer_09_02.jpgLes Pénates désignaient chez les Romains, dans la continuité culturelle des Étrusques (je parle évidemment sous le contrôle de Calystee…), les dieux protecteurs du feu et du garde-manger, ceux que la lignée s’était choisie, et que l’on emportait avec soi en cas de départ. Je ne sais pas quels dieux s’étaient choisis mes ancêtres, ni à quels saints ils se vouaient, mais, dans la maison de mon enfance, je les célébrais à ma façon en rêvant de voir brûler un feu continuel dans la cheminée. L’hiver, je pouvais rester planter là des heures, quittant la lecture ou la télévision, pour voir s’effilocher les bûches en flammèches, guetter le craquement du bois – « un ver vient d’éclater », disait mon père. J’aimais ce feu qui annonçait la famille réunie : le froid du dehors, qui n’était qu’hostilité sans la neige, précipitait le dimanche les uns et les autres auprès de lui. Mais, j’en ai conscience, il s’agit là d’images d’Épinal propres à l’hiver de l’enfance, la cheminée comme un de ces petits lieux symboliques qui fixent les souvenirs. Le cœur2010_12_10_18_34_33.jpg véritable de la maison, de l’intérieur de la maison, le croisement de ses forces, a toujours été pour moi la petite chambre bleue de l’étage destinée aux invités. Son style ancien, voire vieillot à cause de tous ces meubles qui dévalaient de l’arbre généalogique, les objets anciens qui composaient – peut-être un peu artificiellement, mais je n’en avais nullement conscience à l’époque – le décor, tout cela impressionnait mon imagination, et je me demandais parfois, comme halluciné, si cette pièce ou la force brute, presque archaïque qu’elle dégageait, n’étaient pas antérieures à la maison elle-même. Par ailleurs, et j’en étais intimement convaincu, elle était en connivence avec d’autres lieux des environs, tissait avec eux un maillage serré. Le puits, tout d’abord, qui réunissait en un même lieu du jardin toutes les bienveillances et tous les dangers du monde… les dangers surtout : quand on se penchait un peu dangereusement, on voyait flotter à la surface de son eau glauque toutes les histoires d’enfants noyés ailleurs, dans d’autres familles, dans d’autres villages. Au-delà du jardin, je crois l’avoir déjà dit, il y avait la rivière, source elle aussi d’histoires terribles et édifiantes supposées écarter de moi la Alain et le puits.jpgmenace et restreindre mes audaces, et qui ne faisaient que nourrir ma fascination et mon attention rêveuse : surveiller aussi bien l’apparition des ondines que les longs cheveux noirs des femmes noyées qui descendaient le courant. Bachelard, le saint patron de ce texte, disait que l’on ne guérissait pas des rêveries au bord des eaux stagnantes… sans doute le cours de cette rivière n’était-il pas assez tumultueux pour emporter avec lui les petites peines, les petites vexations que je venais abandonner comme des offrandes.

J’en suis certain, ces lieux (la chambre bleue, le puits, l’embarcadère où je m’installais pour contempler la rivière et où l’on m’avait retrouvé endormi, enfant) constituent des sortes de points de contact, d’une certaine manière, entre l’intérieur et l’extérieur – Gilbert Simondon parlerait peut-être de réticulations entre nos métastructures psychiques et ces lieux de forte charge symbolique. De ce point de vue, certaines pièces de la maison ont pu ainsi finir par se charger négativement – au sens électrique du terme. Ainsi la chambre de mon enfance, devenue le bureau de mon père lorsque j’ai migré dans celle que ma sœur abandonnait, a fini par incarner l’espace protecteur sur le point de céder aux attaques extérieures, l’espace du cauchemar récurrent : la menace d’une agression, d’une profanation opérée par des hommes qui venaient du dehors. Un visage menaçant se figeait derrière la fenêtre, un autre attaquant à la hache la porte fermée à clé, moi recroquevillé sous le bureau en bois de mon père, un rêve dont les motifs ont pu me faire croire un temps à la réminiscence d’une agression refoulée. Plus vraisemblablement, il s’agissait de l’élaboration d’une autre menace, bien réelle celle-là : la destruction de la maison non pas dans ses pierres, mais dans son ordre, ce qui finit par arriver lorsque mon père et moi dûmes attaquer à la hache la porte qui menait à la chambre bleue – le sanctuaire de mon imaginaire – pour y retrouver un membre de la famille recroquevillé comme un animal, et en larmes, sous le lit.

Cette maison avait été celle d’une enfance peut-être trop secrète pour êtreSans titre 85.jpg véritablement insouciante – mais elle avait été heureuse tout de même, parce qu’elle avait accueilli tous les possibles de l’aventure : les promenades en barque dans le jardin inondé avec mes cousins, la cave effrayante peuplée de ces insectes qui n’aspirent qu’à vous dévorer, le grenier où s’entassaient, étranges, les reliquats de vies d’avant.

À l’adolescence, elle a pu à peine me protéger – mais sans doute rien ne peut protéger contre l’implosion, l’effondrement sur eux-mêmes de petits compartiments de votre personnalité.

Avec le départ définitif de mon père, je n’ai pu qu’admettre que, bien davantage que je ne l’aurais imaginé et en dépit de ses absences de toujours répétées, il avait contribué à la force structurante de la maison. Sans lui, le noyau redevint fissible, soit que mon père ait emporté les Pénates dans sa fuite, soit que ma mère les ait chassés : dans ses accès de rage, elle maudissait la généalogie qui m’avait donné mon nom et tout ce qui allait avec. Les Lares eux-mêmes, qu’elle ne nommait pas, dont elle ignorait peut-être même l’existence, étaient tacitement honnis : elle rêvait à la destruction de ce puits, elle haïssait la rivière… Cette maison lui devint peu à peu intolérable et un beau jour, elle nous annonça qu’elle la vendait aux voisins. Je me suis longtemps cru autorisé à lui en vouloir. Et pourtant, avec sincérité, avec le temps, je me rends compte que cette maison n’était plus la nôtre, que si nous avions dû la conserver, elle serait devenue une de ces maisons telles que décrites par François Vigouroux (L’Âme des maisons), le sépulcre d’inconscients familiaux erratiques qui finissent par avoir votre peau et qui en d’autres temps sont dites hantées ou maudites.

Reste que si j’ai abandonné les Pénates à mon père, avec notre nom de famille et mes gènes, au prix, peut-être de ne me sentir chez moi véritablement nulle part, je regrette quelques-unes de ces petites divinités qui peuplaient la maison de mon enfance. Mais on le sait : on n’emporte pas avec soi les Lares qui restent attachés aux lieux. J’espère qu’ils ont pu trouver des enfants aussi seuls et attentifs aux oreilles desquels murmurer leurs contes immémoriaux.

29 novembre 2011

Réflexions en bas-de-casse

La semaine dernière, rendez-vous chez la dentiste qui remplace celui qui me suivait depuis quelques mois, mais que je n’avais pas revu depuis mars, et qui est, depuis, parti vers d’autres aventures (Britney Spears – dont il m’avait confié être honteusement fan – à fond les écouteurs j’imagine). Je lui explique la situation, car certaines règles particulières d’hygiène s’imposent, ainsi que certains traitements antibiotiques en préventif. Donc je fais le laïus habituel – Hodgkin en 2001, infarctus en mars, suffisamment grave pour qu’on me greffe le mois suivant, etc. Elle arrête de prendre des notes et me regarde avec des yeux comme des billes : « Mais on vous a greffé de quoi ? » Ca m’a fait rigoler. L’un des pharmaciens de l’officine m’avait fait le même coup, alors qu’il avait vraiment tous les indices à sa disposition, là sur l’ordonnance… C’est amusant de voir les mécanismes de résistance à l’œuvre.

 

Je fais depuis quelques temps des rêves érotico-sentimentaux mettant en scène des Indiens (d’Inde) – à moins qu’ils ne soient pakistanais. Je dois avouer que c’est assez délicieux, mais cette répétition m’intrigue. Est-ce parce que j’ai toujours trouvé très charmant l’un des serveurs du restaurant indo-pakistanais à côté de chez moi – bien qu’il ait la même coupe de cheveux qu’Ahmadinejad (*) ? A moins que… à moins qu’il ne s’agisse d’une preuve supplémentaire du principe de mémoire cellulaire… A coup sûr, on m’a greffé le cœur d’une princesse indienne, ce qui explique aussi pourquoi je suis de plus en plus gracieux à mesure que les jours passent... Elle devait toutefois avoir un pied-bot : la chorégraphie bollywoodienne, c'est pas pour demain. Mais bien d'autres espoirs sont permis, ainsi que me l’a suggéré un échange de regards (vous savez, on se croise, on échange un regard, on compte jusqu’à cinq, on se retourne encore) rue du faubourg Saint-Denis, en revenant justement de chez ma dentiste.

 

Je reprends le travail en janvier (techniquement, c’est même en décembre, mais je pose des congés). Ca m’a tellement euphorisé qu’en l’apprenant, j’ai dû immédiatement me remettre sous Ksanaks… Je sais ce que je dois à ce travail sur le plan de la santé… La bonne nouvelle, c’est que c’est dans le cadre d’un mi-temps thérapeutique. J’ai envoyé un courriel à mes supérieurs hiérarchiques pour leur expliquer assez ironiquement – mais fermement – qu’un temps de travail réduit à 50 % était bien entendu calculé sur la base du temps légal de travail et non sur la base des heures que j’effectuais effectivement auparavant. Certains de mes proches s’inquiètent de me voir retrouver ce boulot auquel j’ai sacrifié beaucoup de temps, d’énergie et de patience. Je les rassure : tout cela n’a plus aucun sens pour moi… et je n’hésiterai plus à dire « non ». Et puis ce mi-temps me permettra d’écrire ce spectacle dansant morbido-comico-érotique, et d’influence vaguement indienne, donc, dont j’ai déjà le titre (je n’ai que cela pour être honnête) : Pissenlit et ses racines.

 

Une des cardiologues (loin d’être ma préférée) m’a dit l’autre jour : « Alors, vous êtes content de reprendre le travail ? » Il faut vraiment me croire sans imagination pour penser que je me morfonds chez moi… Je lui ai dit simplement « Non, pas vraiment… », et là, j’ai eu droit à une copieuse leçon de morale, du genre « estimez-vous content d’avoir un travail, si vous étiez dans le privé, il y a des gens qui ont été virés suite à leur greffe, blablabla… » Je lui ai simplement répondu qu’elle me voyait désolé pour ces infortunés travailleurs, mais que ce qu’elle me disait ne m’était vraiment d’aucun réconfort.

 

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(*) Pour être sincère – et je vous laisse en déduire d’effarantes mais justes conclusions (vous ne rêvez pas) – la bonne syntaxe devrait peut-être être « parce qu’il a la même coupe de cheveux qu’Ahmi… » : on ne contrôle pas ses fantasmes...

19 novembre 2011

Quelques nouvelles...

Je me fais un peu rare ces temps-ci... et j'essaie de suivre les blogs des uns et des autres, mais c'est pas toujours facile. Mais je vais bien, je vous assure. Simplement, je marche beaucoup, je m'installe au chaud dans des cafés pour écrire, je regarde des dvd. Et puis l'inspiration s'est momentanément évadée : quelques notes sont commencées, jamais terminées, et j'en censure certaines qui me portent trop à la répétition...

Alors en attendant, quelques photos de mon déjà ancien voyage dans le Sud-ouest...

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La campagne béarnaise, encore bien lumineuse au mois d'octobre. De très belles journées, chaudes même, mais le sol semblait par moment sur le point de suinter toute son humidité automnale...

 

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Vues sur la vallée des Aldudes.

 

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La côte, au-delà de Saint-Jean-de-Luz. Pas eu le droit, encore, de me baigner, pas plus en mer qu'à la piscine... l'année prochaine peut-être.

 

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Le port des pêcheurs, à Biarritz.

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Biarritz, toujours. Avec la même évidence. De très belles vagues cette nuit-là, rien à voir avec la mer étale lors de mes dernières vacances.

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Et voilà ce qui se passe lorsque j'essaie de prendre en photo la statue de la Vierge. Mes nettes tendances polythéistes prennent le pas et ça tourne à la Priapée ! (n'hésitez pas à cliquer sur l'image pour une vue... plus nette !)

04 octobre 2011

Interdit du cinéma levé

Retrouvailles avec les salles obscures. Pas de tambours, pas de trompettes, mais c’est vrai, j’avais presque oublié : il y a les quintes de toux qui commencent la lumière éteinte, les bruits de pop-corn, même lorsqu’on n’est pas dans un multiplex, les salles à moitié vides aux séances du matin...

 

L'Etrange affaire Angelica.jpgJe m’ennuie ferme au premier film, à tel point que je me demande même un instant avec crainte si mon intérêt pour cet art ne s’est pas émoussé. Mais non, plus j’y repense, plus j'incrimine L’Etrange Affaire Angelica, du très âgé (il est centenaire !) Manoel de Oliveira. L’histoire est dans la plus pure tradition de la littérature fantastique du XIXe siècle : un artiste tombe amoureux de la jeune fille morte que la famille lui a demandé de photographier, une dernière fois. Comme il s’agit d’un photographe (et qui sait : en revenant le hanter, la jeune fille se révolte peut-être contre la photographie en ce qu’elle éternise le monde et la mort même), le réalisateur n’a tourné que des plans fixes (à moins qu’il ne s’agisse de sa griffe). Le risque majeur du plan fixe est une composition de scènes d’un maniérisme extrême – danger que de Oliveira écarte d’un revers de la main un peu trop rapidement. Enfin, j’ai trouvé les scènes oniriques et les effets spéciaux d’une grande laideur. Au fond, je crois que ce qui me dérange, c’est que cette histoire aux motifs si familiers aurait mérité un traitement foncièrement audacieux, voire expérimental (j’ai imaginé par instant ce qu’en auraient fait Guy Maddin ou les Frères Quay).

 

La réédition de A propos d’Elly, de l’Iranien Asqhar Farhadi me laisseA propos d'Elly (2009).jpg terriblement exalté (il en sera de même avec La Fête du feu)… Une bande d’amis passe quelques jours à la mer. Une des femmes du groupe a cru bon d’inviter Elly, inconnue de tous, afin de lui présenter Ahmad, fraîchement divorcé. Elle est charmante mais secrète, douce et un peu sur la réserve. Surtout, elle disparaît soudainement. Est-elle partie seule sur les routes ? S’est-elle noyée en tentant de porter secours à un petit garçon ? Là encore, l’histoire n’est pas neuve, mais le film est réalisé avec une maîtrise scénaristique absolue (ouais, carrément), le jeu des acteurs est d’une très grande justesse. Surtout – et il s’agit là de l’un des talents du réalisateur – plusieurs niveaux de lecture (sociologique, politique, psychologique, philosophique) se superposent sans jamais se brouiller ou s’exclure. Ne peut-on craindre que, malgré leur bonne volonté, les mâles de ce film ne retombent que trop facilement dans les travers d’une domination que le pouvoir leur offre bien volontiers ? Ne peut-on voir – du moins tant qu’il n’est pas là – dans le personnage du fiancé manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyd’Elly la manifestation d’un pouvoir scrutateur qui, avec sa population, aime jouer à ni oui ni non ou au menteur ? Que mentir dans une autocratie ? La question se pose également dans Une séparation, vu dans la foulée : d’abord un petit mensonge, puis un autre pour le couvrir, puis celui que les proches doivent raconter, quitte à s’embrouiller. Et le pouvoir qui vous écoute et vous fait parfois la grâce de vous croire. Là encore la maîtrise scénaristique est excellente, sans pour autant sacrifier l’émotion et la subtilité : les mécanismes d’identification vous promènent d’un personnage à l’autre, d’une antipathie à l’autre. On peut penser à Almodovar, parce que le regard posé sur les femmes est plein de tendresse, parce que leur force est célébrée dans ces deux cinémas. Cela faisait longtemps que des films ne m’avaient pas enthousiasmé à ce point.

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyDu coup, douche froide avec Habemus Papam, malgré toute la sympathie que je peux éprouver pour Nanni Moretti. Par contraste, le film me semble brouillon et partir dans tous les sens, ce qui n’est ordinairement pas sans charme, mais me tire cette fois de longs bâillements – j’aurais volontiers sauté la scène de volley-ball. Mais quelques scènes drôles tout de même, et puis Piccoli, et puis Arvo Pärt au générique. Et le Vatican en deviendrait presque sympathique (ça n’est pas rien !).

 

Impression encore plus mitigée à la sortie de Beginners (Mike Mills) : les « bonnes » idées de mise en scène sont cousues de fil « fun ». Mélanie Laurent en fait des tonnes (insupportable scène muette de la rencontre dans laquelle elle minaude bien au-delà du raisonnable), peut-être pour tenter désespérément de contrecarrer la légèreté avec laquelle a été construit son personnage. En vain : sur elle, on en saura trop ou pasmanoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly assez. Reste que le père (Christopher Plummer) est évidemment sympathique, qui peut enfin se passionner officiellement, à 75 ans – avec en prime l’alibi militant ! –, pour la Gay Pride. Le seul à véritablement lui voler la vedette est le chien, parfaitement casté. Par moment (mais j’ai du mal à savoir pourquoi), je pense à A Single Man. Tout de même, Beginners sent moins l’escroquerie artistique. Enfin – mais après tout là n’est pas le but –, pas certain que ce film nous rende plus sensibles au sort de nos petits vieux pédés et goudous qui ont le bon goût de disparaître de l’horizon. Tiens, quel était le nom de ce bar parisien qui avait fait scandale, il y a quelques années, en interdisant son entrée aux gros, aux vieux et aux moches ? (je me souviens qu’en substance, le patron avait dit qu’il s’agissait d’être moins hypocrite que les autres établissements et, accessoirement, de protéger sa belle clientèle). Et comment s’appelait cette conne de physio de l’avenue des Champs-Élysées ? Nathalie ? Sandrine ? Valérie ? Chais plus…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyTomboy (Cécile Sciamma), sorti pendant que j’étais à l’hôpital : j’ai rarement autant lu sur un film, tout en ayant une telle envie de le voir, tout en ne pouvant pas. Jeunes acteurs, voire très jeunes, jouant avec un incroyable naturel. Empathie immédiate pour la jeune héroïne au visage renfrogné et qui devra faire l’apprentissage, vraisemblablement, de la dissimulation – cela ne peut que parler au pédé que je suis. La psychologie est loin d’être prégnante dans le film, et pourtant j’ai trouvé l’exposition de la réaction de la mère d’une grande finesse : d’abord irritante à cause de la violence symbolique qu’elle impose à sa fille, on comprend assez vite que, quoi qu’elle pense de la situation, il s’agit avant tout de ne plus différer la révélation – et qu’au fond, il n’y a pas de bonne solution… Ma vie en rose m’avait fait le même effet : envie d’entrer dans l’écran et de casser la gueule à tout le monde. C’est proprement hallucinant (ou halluciné ?), mais il m’a toujours semblé que je ferais un père très acceptable pour un enfant pas bien au clair avec son identité sexuelle et que je saurais faire rempart contre le monde extérieur. Oui, je suis d’accord avec vous, c’est une drôle d’idée.

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly

Impression mitigée encore : les tableaux de Women without men (Shirin Neshat) sont pour la plupart de pures merveilles d’esthétique (de maniérisme, diront certains – c’est loin d’être faux), mais peinent à être davantage : le contenu politique du film, pourtant revendiqué par la voix du narrateur et l’évocation des manifestations, pâtit considérablement de cette beauté même des scènes. Jolie chose assurément, et les références « asiatisantes » (le rapport au temps, aux saisons et, plus généralement, à la nature) ne sont pas pour me déplaire, mais que m’en restera-t-il dans quelques mois ? Sans doute l’impression d’avoir vu cela à la MEP et non au cinéma…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyD. qui m’a beaucoup accompagné ces derniers temps botte en touche devant Melancholia (Lars von Trier) qu’il craint vraiment trop déprimant. Quel dommage ! Une fois dépassées les petites agaceries que suscite la rigidité très exposée des principes du dogme, on s’abandonne au plaisir : magnifiques scènes du prologue comme autant d’expressions hallucinées, comme autant de mises en images des naufrages émotionnels, des liens sociaux disloqués sont encore une fois la cible du réalisateur – il prêche à un convaincu ! – et Kirsten Dunst porte très joliment le vide mélancolique, tandis que sa sœur, comme dernière force structurante se décompose à vue d’œil à mesure que l’échec devient patent.

Même les scènes « fantastiques » sont belles – ce qui n’est jamais garanti, loin de là, avec le « cinéma d’auteur ».

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly

La guerre est déclarée (Valérie Donzelli) : film énergique, c’est certain, dénué de tout pathos, c’est vrai – et quelques scènes très drôles. Les deux acteurs sont vraiment agréables (à regarder), mais ils jouent si mal que l’on a l’impression d’être dans un film de Rohmer ! Si mal (leurs cigarettes se consument avec plus de naturel) que je me suis demandé si cela venait des dialogues – injouables peut-être ? et pourtant non… – ou d’un parti pris visant une certaine mise à distance. La question reste ouverte, mais je passe mon chemin…

 

manoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'ellyLa piel que habito (Pedro Almodovar) quelle déception après le battage dont le film a fait l’objet. Les scénarios foutraques et l’hystérie de ses personnages s’accommodent peut-être mal de la sophistication et au fond, je me demande si je n’aimais pas nettement plus la période où les vagins des transsexuels avaient l’air d’être en carton. Alors bon, évidemment, il sait toujours parfaitement filmer les femmes et les scènes de sexe, mais certaines situations sont vraiment à la limite de l’autocaricature – je pense notamment au discours de la bonne sur ses entrailles. Et puis, que de ramifications scénaristiques pour rien ou presque, à tel point que l’on s’est demandé, D. et moi, si la réception du film n’avait pas indûment bénéficié du crédit de son réalisateur…

 

Le Cochon de Gaza (Sylvain Estibal) en compagnie de F. On pense à Kusturica pour le caractèremanoel de oliveira,l'étrange affaire angelica,asqhar farhadi,à propos d'elly surréaliste de la fable : un cochon qui arrive de nulle part, littéralement pêché dans la mer. Une bestiole encombrante, intouchable, diabolique même (« Comment font-ils pour manger cela ! ») qui commence par susciter de l’effroi (ne pas le toucher, ne pas se laisser voir par lui, même), avant de susciter l’intérêt (financier). M. me demandait toujours, avant de m’embrasser, si j’avais mangé du jambon dans la journée – c’était dit sur le ton de la plaisanterie… mais je ne me serais pas avisé de répondre par l’affirmative : il me disait que lorsqu’il voyait une photo de porc, c’était comme de voir le diable.

Quelques symboles sont peut-être un peu lourdement appuyés, mais c’est un film sympathique et attachant, souvent drôle (les photos de femelles accrochées au mur pour stimuler le cochon, les hurlements de la femme lorsqu’elle le découvre dans la baignoire, sous une couverture) et le regard posé sur l’institutionnalisation des martyrs n’est pas sans pertinence : le discours, odieux et ridicule d’un type qui a tout du directeur des ressources humaines – c’est le cas de la dire –, le semi-automatique en prime, et le vieux débat du nombre de vierges mises à disposition au paradis.

Voilà, ce sera sans doute le dernier film du cycle des retrouvailles avec les salles obscures… Ayant obtenu l’autorisation des femmes en blanc, je pars après-demain – sauf rebondissement médical déplaisant – en vacances dans le Béarn…

28 septembre 2011

De retour de la pharmacie...


27 septembre 2011

Tout ça pour ça ?

Comme dirait l’autre, « faut pas s’mentir », je n’ai jamais aimé le sport. Quitter le monde du jeu (qui ne durait jamais assez longtemps) pour entrer dans celui du sport (qui durait toujours trop longtemps) a été une de ces épreuves terribles de la pré-adolescence.

Courir pendant des heures en jouant à chat, monter et descendre des buttes en vélo, nager dans la rivière, sauter du haut des rochers, grimper aux arbres – tout cela constitue une jolie réserve de souvenirs. Mais dès lors que sont apparus la composante compétitive et le prof de sport, rien n’est plus jamais allé. Et d’ailleurs, en y repensant, je n’ai jamais vu dans le sport la célébration de valeurs, mais plutôt celle des plus bas instincts. Je ne prétends pas avoir raison, j’explique ! – et chacun voit midi à sa porte. Des sports d’équipe, je ne retiens que l’émergence de leaders, et j’ai toujours détesté les leaders. Puis, pour ne rien vous cacher, la quasi-totalité des profs de sport que j’ai eus étaient de parfaites caricatures : il y avait le libidineux qui aidait les filles à grimper à la corde tout en contrôlant l’état de leurs fessiers, la prof de sport lesbienne (et psychorigide) dont on ne pouvait guère tirer un sourire, le prof de sport allemand qui comptait dans la langue de Goebbels et nous menaçait d’un bâton. Je n’invente rien. Et ce n’était pas qu’un problème scolaire : j’étais rétif à tout enseignement de ce type : je voulais bien skier, mais surtout ne pas apprendre : il était hors de question qu’un adulte au visage orange, qui sentait fort la cannelle, puisse s’imaginer m’impressionner en haussant la voix.

Comme la vie ne manque pas d’humour (et ne croyez pas que je l’ai découvert cette année), je me suis retrouvé à travailler dans le secteur du sport. Je voudrais immédiatement calmer les ardeurs de certains lecteurs : les sportifs ne viennent que rarement, sinon jamais, dans mon bureau, nus et oints d’huile. La plupart d’entre eux sont d’ailleurs assez discrets, voire timides, et les plus grands crétins se recrutent moins dans leurs rangs que parmi leurs entraîneurs et leurs cadres. On y trouve une ribambelle de machos gueulards, quelques-uns particulièrement bas de plafond, qui vilipendent ceux de leurs athlètes qui, ce matin-là, ont couru « comme des gonzesses » ou pire encore : « comme des tarlouzes », et j’en passe. L’excès de cholestérol bouche les artères, l’excès de testostérone bouche les neurones.

Voilà pour le préambule.

Mais je me dois de préciser qu’ils ont tout de même un cœur à l’intérieur : ne pleurent-ils pas lorsque leur champion monte sur le podium ? Ne sanglotent-ils pas lorsque la Nation ne reçoit pas le coûteux privilège d’organiser les Jeux ?

Voilà pour la nuance.

Copi disait en substance que tous les mâles argentins étaient de fieffées folles, que plus ils affichaient leur virilité triomphante, plus ils étaient couineuses à l’intérieur.

Voilà pour l’idée forte.

J’accompagne *** dans une enseigne assez connue d’articles de sport, l’occasion d’une très jolie promenade à pied, entre le 2e et le 13e, dans une de ces matinées lumineuses et blanches qui offrent selon moi la plus belle lumière aux immeubles parisiens. Sitôt entrés, je m’étonne : environ 80 % de la surface du magasin est dédiée à la fringue. Oh, ça, l’alibi sportif est bien là : fringues qui vous moulent avantageusement, fringues qui transforment votre sueur en boisson énergisante, fringues pour cyclistes, pour marcheurs, pour coureurs – et j’en passe. Les plus machos des plus machos, ceux qui ne se rasent que pour faire du vélo, peuvent donc se livrer métrosexuellement à une folie dépensière – « quelle folie ces soldes, on achèterait tout ! » – en toute quiétude : « – Mais le rose, là, ça fait pas taffiole ? – Mais non Kevin/Trésor/Sofiane/Mercédos, ça fait rugbyman au contraire ». Genre !

Voilà pour l’anecdote à proprement parler.

Je ne sais pas si les designers de godasses thermoformées (mais coûteuses) sont d’anciens forains, mais attention, ça pique les yeux ! Accessoirement, je prierai les épileptiques de s’éloigner de l’écran.

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Voilà pour le son et lumière. (Oui, je sais, il n'y a pas de son : je vous invite à chantonner un morceau des Village People).

26 septembre 2011

New York, 1992

Sans titre22.jpgJe suis à une terrasse de café du Marais, attendant A. et J.-G., pas vus depuis des semaines. Et tout me revient. Non pas un souvenir précis, mais un ensemble assez complet de sensations, comme si l’espace d’un instant mon corps tout entier se retrouvait à cet endroit et à cette époque – New York, 1992.  

Quels stimuli, associés, ont pu provoquer cette réminiscence sensorielle (plus que mnésique) ?

Devant moi, un charmant petit couple roucoule en fumant. Lui, une crevette asiatique tient sa cloppe avec beaucoup de distinction – il a dû se sauver de l’opéra de Shanghai ou un truc du genre ; lui, écrase virilement son cloppe avec une épaisseur gestuelle toute méditerranéenne. Est-ce  cette odeur empoisonnée, qui conserve à mes narines tous ses charmes malgré l’interdit plus lourd que jamais – et respecté, que soient rassurés les cardiologues qui traîneraient par ici –, odeur qui me ramène des années en arrière, à l’âge où fumer et boire étaient innocents, souvenir stimulé par Paul Weston, le psychanalyste new-yorkais d’In Treatment qui, dans le premier épisode de la troisième saison, vu cette nuit, confie à l’un de ses patients que, bien qu’ancien fumeur, il aime toujours autant l’odeur d’une cigarette ?

Mêlée à l’odeur de la cigarette, celle, imprécise, qui monte de la rue ou qui tombe du ciel, je ne sais pas, mais qui n’est soudainement plus celle de Paris. Et je repense alors à mes compagnons lycéens – Noémie, Fred, Caroline – qui ouvraient les mêmes yeux ronds que moi, grisés par le même plaisir : marcher, à la nuit tombante, dans les rues de New York. Acheter des hotdogs – comment ne pas devenir obèse alors qu’on peut engloutir sans difficulté plusieurs de ces hotdogs de pain de mie avec leur moutarde délicieusement sucrée, rien à voir avec la baguette ramollie qu’on nous sert ici –, acheter des hotdogs, donc, et des cigarettes à un prix qui nous semblait alors scandaleusement élevé.

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Manger et fumer, en même temps, avec une joyeuse goinfrerie, tout en regardant passer les taxis jaunes où devisaient sans doute Jerry Seinfeld, Elaine Benes, Georges Costanza et Cosmo Kramer, tous personnages de Seinfeld que je revois ces jours-ci avec plaisir et que j’avais découvert à l’heureux temps de notre collocation à Antony : mes premiers pas alors dans la vie, dans le plaisir, dans le Marais où je suis aujourd’hui, dans ce café où j’ai bu un verre, il n’y a pas si longtemps, avec Todd, l’ami américain de passage à Paris et qui m’a offert une belle casquette des Yankees (équipe pour laquelle a justement travaillé Georges Costanza…). Ou bien est-ce d’avoir entendu presque à l’instant Atom Heart Mother, que j’écoutais alors en boucle (surtout le titre qui a donné son nom à l’album et Summer ’68), en alternance avec Shine on You Crazy Diamond ?

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A J. qui me parle de son voyage à venir [NDB : cette note est ancienne] et qui a longtemps pu croire qu’il avait déjà visité New York, je confie qu’il ne me reste que des souvenirs bien imprécis de ce voyage – je serais d’ailleurs incapable de dire sur quel bloc était notre hôtel. Mais quelle excitation alors, quel saisissement à être dans la ville étrangère qui était le plus familière aux adolescents que nous étions, familiarité à tel point que je ne sais plus guère distinguer ce que j’ai réellement vu et ce que je me suis contenté de voir à la télévision ou au cinéma. Oui, mais voilà, encore maintenant, je rêve parfois que je me promène dans Central Park et, surtout, j’envie terriblement J. d’y être allé et je comprends son enthousiasme.

19 septembre 2011

Avis placardé

Comme une envie de supprimer certaines notes de ce blog pour l'alléger un peu, le resserrer.

17 septembre 2011

Les Aventures de Huckleberry Finn

9782080707000FS.gifJe viens de terminer la lecture des Aventures de Huckleberry Finn, jamais lues, au contraire des Aventures de Tom Sawyer relues quant à elles plusieurs fois – et avec le même plaisir –, la dernière fois à l’hôpital il y a quelques mois.

Le fait est, la réputation du roman – celle d’être assez sombre – n’est pas usurpée. Tom Sawyer n’est pas exempt d’une sorte de noirceur, mais celle-ci est essentiellement circonscrite au caractère un peu morbide de quelques épisodes : le meurtre du docteur dans le cimetière, la fin de Jo l’Indien… Qui plus est, les personnages, encore enfants, parviennent sans difficulté à enchanter le monde qu’ils habitent et le roman laisse une large place aux innocentes espiègleries (la palissade repeinte, le badinage amoureux avec Becky, la badine leste de l’instituteur…).

Dans Huckleberry Finn, les enfants quittent leur première peau pour entrer difficilement dans celle de l’adulte. Difficilement, parce que si l’adolescence semble ne pas encore véritablement exister, le monde de l’enfance résiste. Difficilement, parce que le monde adulte est fait de contraintes pénibles (les beaux vêtements qu’il faut porter) et de transgressions sinistres (l’alcoolisme violent du père de Huck). Surtout, et le roman l’évoque largement, la violence sociale se découvre, principalement celle exercée contre les Noirs : une grosse partie du roman est consacrée à la fuite de Jim l’esclave.

Pour autant, l’humour n’est pas absent ; pour ne citer qu’elles, les arnaques montées par les deux parasites de radeau sont vraiment drôles et si elles s’exercent aux dépens de la naïveté des villageois, elles s’exercent plus encore grâce à la complaisante naïveté de Huck. Car Huck est un gentil. D’ailleurs, s’il aide un esclave, c’est non par conscience politique (il éprouve même une intense culpabilité à rompre le pacte social sudiste, à violer l’ordre de son monde), mais parce qu’il y a chez lui une forme de résistance passive dans la bonté, un élan que rien ne peut altérer, ni la violence qu’il subit, ni les imbroglios que lui impose Tom au nom de la célébration permanente d’une vie nécessairement aventureuse.

Roman d’apprentissage donc. Apprentissage réussi pour Huck, pas encore advenu pour Tom qui ne quittera qu’à regret, on le pressent, le romanesque imaginaire de l’enfance. Mais ce n’est pas sans subtilité : on peut déceler, dans cette espèce de bovarisme chevaleresque (ok, on peut aussi plus simplement parler de donquichottisme) à l’œuvre chez Tom, la figure du romancier qui salue sa part d’enfance conservée.

04 septembre 2011

A cinq mois de la transplantation...

Je ne peux pas m’empêcher de trouver à la transplantation, comme à bien d’autres pratiques de notre médecine d’ailleurs, un caractère terriblement bricolé, ce malgré la coûteuse armada technologique qu’elle réclame. Lorsque j’essaie d’en faire part à C., celle-ci ne cesse de répéter, sur un ton de léger reproche, qu’« il s’agit tout de même et avant tout d’une technique admirable ». D’autres me parlent de miracle.

Je regrette, pour l’intérêt même de notre conversation, que C. ne puisse dépasser cet émerveillement, même si je comprends parfaitement que la transplantation (ou la greffe) puisse impressionner – je l’ai évidemment été ; d’une part, parce qu’elle est généralement sans alternative : la transplantation ou la mort (malheureusement, et pour être exact, ce serait même plutôt « et/ou la mort ») ; d’autre part, parce que de nombreuses personnes interviennent, et des machines infernales, et des hélicoptères, et des ambulances, qui accompagnent le greffon, du donneur au receveur, spectaculaire et émouvant ballet de quelques heures : notre espèce de grands singes agressifs est à ce point décevante que lorsque plus de trois hommes parviennent à aller dans la même direction (et qui n’est pas celle de la guerre) pendant plus de trois heures, les larmes pourraient nous monter aux yeux…

Mais bricolage quand même, je le maintiens. Tout d’abord, parce que cette technique est, après tout, celle du docteur Frankenstein... même s’il y a en général moins de morceaux et que les coutures sont plus discrètes.

Je sais que je ne vais pas parvenir à me faire comprendre de C., que je touche au tabou, et je préfère renoncer, me contentant d’évoquer, quand même et en guise de conclusion, la pharmacologie, laquelle joue un rôle peut-être plus essentiel encore que la technique. Car, sauf cas rares (transplantation entre jumeaux), voire unique et inexpliqué (immunoconversion de Demi-Lee Brennan), seuls les médicaments permettent aux greffés de vivre plus de quelques jours ; sans eux, le malade ne resterait qu’un de ces cobayes condamnés qu’on ne peut s’empêcher de charcuter une dernière fois : notre civilisation ne bride qu’avec beaucoup de crispations ses réflexes prométhéens.  Indispensables médicaments, donc, et ce, pour toute la vie, ce que chacun de mes proches semble découvrir : le système immunitaire de l’hôte ne s’habituera jamais au greffon. Ça laisse songeur… De fait, les médicaments deviennent, plus encore que l’hygiène de vie, le levier à partir duquel s’exerce encore un peu notre autorité, notre chantage à la mort parfois, notre révolte encore. Une amie greffée de Juliette m’expliquait, il y a peu, avoir connu deux jeunes hommes qui avaient décidé de suspendre leur traitement – avec les conséquences que l’on imagine. La honte du survivant. Le poids de la survie. Les attentes de l’entourage. La quasi-obligation d’aimer la vie ou, au moins, d’en connaître le prix, afficher des élans raisonnables tout en assurant chacun des témoins que l’on « mord la vie à pleines dents » – et autres expressions débiles. Ce suicide à peine déguisé de ces deux jeunes hommes, tout comme le tabagisme forcené de la jeune fille greffée que je croise parfois à la Pitié, est un sujet particulièrement tabou, comme si l’évocation même des supposés dysfonctionnements psychiques du greffé était dangereuse (c’est-à-dire contreproductive) : les potentiels donneurs ne risquent-ils pas de renoncer s’ils ont vent du « gâchis » ? Quoi, au lieu de faire une révérence à chaque généreux porteur de carte de donneur, certains greffés sont déraisonnables ? à quoi bon donner ses organes – c’est-à-dire finir un peu allégé dans la boîte – dans ces conditions !

Dans ma famille, on m’a toujours trouvé un peu dur, voire passablement insensible – mais on le sait : la plupart des familles se contentent de votre extrême superficialité, et vous le leur rendez bien, et ainsi va le monde. La famille du donneur ? Au risque de choquer, au risque de laisser croire à une posture, j’avoue ne pas comprendre que l’avis de la famille soit si important, sauf à avouer que la famille est collectivement propriétaire de chacun de ses membres. Car enfin – mais peut-être y a-t-il des familles idylliques, des familles dont les illustrations sont de pastel ou dont les journées commencent par une cavalcade riante dans une prairie – les parents peuvent-ils vraiment prétendre connaître leurs enfants ? Ma famille, qui ne sait même pas quoi m’acheter à Noël, qui me demande de venir pour mon anniversaire avec, dans mon sac, les cadeaux qui me sont destinés, qui ne saura pas quoi faire de mes cendres, prétendrait se prononcer sur la destinée de mes organes ?

 

Certains de mes amis jugent eux aussi parfaitement incongrues mes interrogations ou mes remarques, et je crois voir passer dans leurs regards quelques soupçons : se pourrait-il que je ne sois pas à la hauteur de l’événement ? ne puis-je pas me contenter de circonscrire mes interrogations à la vie d’avant du donneur et de sa famille ? ne puis-je me contenter d’une indéfectible gratitude tous azimuts ?

Je me rends bien compte que mon attitude – disons mon semblant de détachement – peut s’apparenter à de l’ingratitude : je n’ai pas retenu le nom des chirurgiens, j’ai toujours répondu « non » sans mentir à la question de savoir si j’aimerais rencontrer la famille du donneur et je ne considère pas la greffe comme une seconde vie ou une seconde chance – pas davantage qu’une chimiothérapie réussie ; ce n’est pas ainsi que j’élabore l’événement, à la différence, sans doute, peut-être, des cardiaques congénitaux, lesquels grandissent à l’hôpital, parfois au creux d’un maillage très serré (et certainement étouffant à l’occasion) de solidarités, entourés de chanceux greffés (dont on attendrait presque qu’ils guérissent les écrouelles), mais entourés aussi de fantômes, d’amis diaphanes, bleus ou mauves, et de parents esseulés qui continuent sur leur lancée même l’enfant mort.

Les choses se sont passées bien trop vite dans mon cas : le cœur de l’Autre, son attente, mon propre cœur n’ont guère bénéficié d’une symbolisation très élaborée – même si mon inconscient semble avoir intégré ce nouveau cœur à sa cartographie psychique : alors que la cardiologue, à l’issue de l’échographie cardiaque, me signalait une très légère fuite mitrale, j’ai manqué de lui demander si j’avais cette fuite depuis toujours…

 

Comment dire le côté bricolé qui me semble tellement évident ? Comment dire mon étonnement amusé (pas toujours) à ne devoir ma survie qu’à la quinzaine de cachets que je dois prendre quotidiennement et dont la liste d’effets secondaires, longue comme un jour sans ciclosporine, est délirante (hirsutisme mais aussi alopécie, tremblements, diabète, hypertension artérielle, toute la gamme de troubles digestifs, cancers…). N’est-on pas en droit de juger un peu bricolé un traitement dont l’un des possibles effets secondaires est la survenue d’un cancer de la peau ou d’un lymphome ? N’est-ce pas un peu exagéré comme « effet secondaire » ?

« Risque de lymphome ? Mais j’ai déjà eu un lymphome hodgkinien… J’ai l’impression de jouer au jeu des sept familles du cancer… », avais-je dit en rigolant à l’infirmière qui m’annonçait cela.

Voilà d’où me vient cette impression de bricolage : soigner, c’est écoper avec une hache une barque qui a déjà coulé.

Et si l’on n’a guère le choix, si le courage de la santé c’est s’habituer à tout, tant que l’on peut, reste que je ne sais pas comment je réagirais si je devais traiter un second cancer. La solitude dans les champs de l’irradiation, rien de plus absolu, toute la vie comme soudainement tendue vers cet instant absurde. Indépassable. Le tac tac tac de la machine qui vous irradie pendant quelques secondes. Dans l’histoire de mes déboires médicaux, la radiothérapie, bien qu’étant le traitement le moins physiquement pénible que j’ai subi, reste le plus émotionnellement difficile. Encore maintenant. J’y repensais l’autre jour en jetant mes pieds dans les feuilles déjà tombées des arbres, et je ne sais pas comment retranscrire mes émotions autrement qu’au moyen de cette phrase que je reconnais pour très bête : on ne vient pas au monde pour subir cela. Alors revivre cela…

 

Il faut me croire lorsque j’écris qu’il n’y a guère qu’à vous que je peux raconter cela, et que j’en abuse peut-être. Mais je vais bien, vraiment. Et si je n’ai guère publié, c’est parce que je ne suis pas seul ces temps-ci.


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19 août 2011

Une matinée ordinaire et presque advenue


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Il est 9 heures. L’homme de ménage astique consciencieusement la porte vitrée du hammam du passage des Panoramas. Il est encore un peu tôt pour venir s’y encanailler, même lorsqu’on est un monsieur d’âge très mûr debout dès potron-minet et qu’à la pâtissière de la rue du Croissant, on préfère les petits mitrons du bordel du coin. Il y a presque deux lustres, un flic était venu prendre du bon temps avec son arme de service. Deux personnes avaient été tuées.

Plus loin dans le quartier, les costards-cravates et les tailleurs beiges entrent dans le bâtiment de l’AMF (Autorité des marchés financiers), qui fait face au kolossal et, il faut bien le dire, imprononçable Palais Brongniart, en tirant des tronches de trois pieds de long.  C’est un peu inquiétant tout de même. Combien d’informations tenues secrètes, combien de rumeurs à désamorcer ce matin ? Les financiers, petits et grands, sont méprisables, les pilleurs de chaussures thermoformées sont méprisables – mais seuls ces derniers verront leurs bobines affichées ces jours-ci dans les tabloïds anglais… Envoyer l’armée ? Et pilonner la City alors ? Tiens, en parlant d’humanité navrante (rien que ça !), il faut que je me dégotte des bouquins de Régis Messac dont j’avais adoré, il y a quelques années, le Quinzinzinzili…

Il est 9 h 15, les coursiers en deux roues et les livreurs de petits-déjeuners pour amateurs de réunions matinales et de globish, jouent aux cons en prenant leurs premiers sens interdits du jour, et en doublent d’autres : les chargés de com’, montés sur des scooters rouges, qui quittent le quartier, les gosses sur le porte-bagage – Maxence et Ligeia –, pour les déposer chez leur nounou africaine (tiens, il faudrait penser à lui demander quelques recettes à base de manioc et de poulet mariné)… Ok ok, une nounou payée au black : on peut être « de gauche », avoir souci du bien commun et anticiper le coût des travaux prévus l’hiver prochain dans la maison en Corse. D’ailleurs, ces temps-ci, on a « mal à sa gauche » : aucun leader, aucune idée et voter pour un parti révolutionnaire, c’était amusant jusqu’en 2002. Maintenant qu’on sait qu’on est dans un pays possiblement fasciste… Pff ! Plutôt s’exiler à Genève que subir un second quinquennat de NS… Ah la Suisse… Est-ce si mal que cela d’y envoyer un peu d’argent en prévision des jours difficiles qui s’annoncent ? Après tout, c’est la crise, non, et il a déjà fallu renoncer aux vacances de Pâques… Heureusement qu’Anne-Marinella est, bien qu’outrageusement gauchiste (mariée, elle a eu une aventure avec un Turc une fois), directrice des ressources humaines de sa boîte : ce sont toujours les derniers à dégager, c’est bien connu !

Il est 9 h 30 et, oisif parmi les oisifs (fonctionnaire en arrêt maladie longue durée), je me paie le luxe d’un café rue Saint-Denis avant le rendez-vous chez mon généraliste. Les greffés sont terribles : une petite fièvre, un éternuement et hop ! on passe devant tout le monde. Inutile de larmoyer particulièrement, il suffit de le préciser sur un ton badin (« Je suis LE patient greffé du docteur ») à la secrétaire qui vous a initialement accueilli sur un ton cassant (« Peut pas être en bonne santé comme tout le monde çui-là ? ‘s’que chuis malade moi ! »). Vous allez voir comme elle va se démener pour vous caser (elle n’a pas envie d’avoir votre mort sur la conscience : l’été est déjà assez pourri comme ça), quitte à compresser façon César une pondeuse angoissée (rêver d’un lapin peut-il donner la myxomatose ?) et un vieux venu se faire prescrire des pruneaux - mais aussi du viagra : deux beautés l'attendent au café en bas.

Chacun voit midi à sa porte. Personnellement, j’adore griller la place des femmes enceintes toujours promptes à vous coller leur baudruche sous le pif, bide qu’elles passent en outre leur temps à caresser, des fois qu’on les pense aérophages (partons du principe que personne ne caresse une poche d’air). Pousse-toi la grosse, j’ai un CMV, tu veux que je t’éternue dessus ? Et j’ai des vers de terre dans les poches ! Quoi ? Tu me crois pas ? T’es certaine de vouloir prendre ce risque ?

À côté de moi, en terrasse, deux prostituées du quartier, trop blondes, la poitrine offensive, la résille défraîchie, renoncent vite à me lancer tout cet attirail à la tête. Elles côtoient suffisamment de gentils petits couples de pédés installés dans le quartier (C’k’il est drôle votre bouledogue/Jack-Russell… Oh on dirait même qu’il vous ressemble) pour prétendre les identifier rapidement – pas de temps à perdre, ici comme ailleurs. Entre deux bouffées de cigarettes, les rires explosent, un peu gras, un peu vulgaires. Je connais ces rires. Ils disent, grosso modo : « On vous emmerde ! On a bien le droit de rire en attendant nos Vladimir et nos Estragon. »

Il est 9h50. Une petite mousse ne leur fera pas de mal – elles en profiteront pour se laver les dents dit l’une, tandis que l’autre pouffe de rire. À la vôtre !

14 août 2011

Pas de quoi en faire des notes

Il y a, au Centre de rééducation où je continue d’aller trois fois par semaine, un type de plus de soixante-dix ans assez sans gêne, bavard, plutôt grossier, drôle à l’occasion, mais fatigant plus souvent encore. Un ventru en débardeur au fort accent slave. L’autre jour, tout en pédalant, j’ai été pris d’un fou-rire rien qu’à le regarder se comporter comme un rustre avec une jeune et jolie kiné : d’un seul coup, je voyais ce qu’était finalement devenu Stanley Kowalski.

 

 

Ma mère a finalement remarqué, dix ans après, le petit point bleu que j’ai à la base du cou, souvenir de radiothérapie, et elle me demande si les médecins me l’ont fait pendant la transplantation.

 

Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Avant-hier soir, tout en me raccompagnant, et alors qu’il me questionne sur mes nouvelles contraintes hygiéniques,  J.-G. me dit : « Alors, tu ne dois plus embrasser de clodos ? ». Nous sommes justement interrompus par un jeune homme très alcoolisé, et à la rue je crois (je l’y ai vu en tout cas), qui me prend dans ses bras pour me faire valser, sur les grands boulevards, au son de la musique du danseur de claquettes. C’est un peu plus rare aujourd’hui, mais c’était autrefois systématique : attirer tous les doux dingues. Immanquablement, ils fonçaient sur moi. Je dois dire que j’en tirais – et j’en tire toujours – une certaine fierté. Mon plus beau souvenir en la matière ? Dans un bus, un clochard assis en face de moi m’avait fait signe de m’approcher et m’avait tendrement embrassé sur la joue après que je l’eus renseigné sur sa destination.

 

Scène d’hôpital.

La cardiologue : Alors tout va bien ? (elle consulte l’ordinateur) Ah oui, vous avez fait un petit rejet la semaine dernière…

Moi : Hein ?!

La cardiologue : Oh, pardon, je me suis trompé de dossier.

 

Aujourd’hui, à l’issue de mon déjeuner avec J., j’imagine faire preuve d’une grande honnêteté en annonçant à la serveuse, très « royal » : « Non, prenez 20 euros sur ma carte », croyant ainsi compenser le poids de mon saumon sur la note, alors qu’en fait, suite à un mauvais calcul, je viens ainsi d’économiser 15 euros ! Et si je ne m’en étais pas rendu compte, je me demande si J. aurait osé me le faire remarquer. Notez que je ne lui ai pas rendu les 15 euros pour autant. Un radin honteux et manipulateur ne s’y serait pas pris autrement : je viens de gagner quinze euros et votre indulgence.

 

J’avais de grandes ambitions pour ces semaines d’arrêt maladie : me préparer à reprendre des études, finir l’écriture d’un roman…  Apparemment, personne ne m’a lancé le terrible sort Ana Gavalda (un sort officiellement interdit par le ministère de la Culture, qui permet de pisser de la copie). Et j’ai plutôt tendance  à peigner la girafe. J’exagère un peu (la principale difficulté, transitoire j’espère, étant de l’ordre de la concentration) : je récupère et centralise tous les poèmes et haïkus de Juliette, un de ses amis poètes souhaitant une publication de certains d’entre eux. Qui plus est, je corrige tout de même un peu le roman en question et, par ailleurs, suite aux encouragements de D., j’ai repris l’écriture de La Petite Robe bleue, un monologue burlesque…

 

Je revois avec beaucoup de plaisir la série Seinfeld dont cet extrait vidéo me permet de boucler la boucle de cette note…




31 juillet 2011

Promenade dominicale

Tout nous sera arraché.

Les mains des adultes qui serrent les nôtres. Le cou de nos pères. Les monstres gris des nuits de l’enfance, échappés des livres, réfugiés sous le lit.

Assis sur les marches du métro, un homme noir abandonne sa tête à ses mains.

Partout dans le monde, les enfants jouent, courent et rient. Certains de joie, d’autres de répit (en attendant le désert et la guerre) : les yeux des loups luisent d’une même nuit, mais seuls certains mordent. Qu’importe. Tout nous sera arraché.

Deux petits garçons se courent après dans la rue en se lançant des « pan ! » et se faufilent entre les chaises que leurs pères ont sorties de la boutique. Mèches brunes sur les petits visages salis par les jeux.

Les tableaux noirs et les craies, jouer à chat avec le frère, le voisin, être interrompu par l’odeur de dessert qui s’échappe par la fenêtre ouverte sur le jardin de votre grand-mère – bientôt quatre heures.

Les premières amours – désolantes, contrariées, et innocentes, tellement : l’âme prête à se jeter de la falaise pour un non, pour la désolation d’un refus, pour un sourire qui ne vous est pas lancé. Les premières et les suivantes : « A chaque fois qu’on parle d’amour, c’est avec “jamais” et “toujours”. » Les amitiés éternelles, l’Autre comme un écho, je comme une ombre. Tout nous sera arraché. Une fois, deux fois, cent fois ? Jusqu’à ce qu’un jour, dans la rue, vos genoux se fixent dans l’asphalte ? Le cœur vous sera arraché. Et si cela ne suffit pas, le cœur vous sera arraché.

Une jeune fille d’une rondeur sucrée adoucit son regard en me croisant sur le trottoir. Jolie peau de rose dans le décor gris : été maudit entre tous, année à déchiqueter de mes dents. Et le temps qui s’enroule. Pelote d’automnes.

Vos mains caressées dans la nuit, bientôt par la nuit, les yeux jetés sur la poussière. La chaise qui grince. Le sens d’un regard. Le lierre et la maison de l’enfance, le souvenir des parents, de la terre. La mémoire et la culture : les poèmes sus par cœur. Tout sera arraché.




26 juillet 2011

Lettre à l'absente

Paris, le 25 juillet,

 

Ma chère Juliette,

 

J’ai pris place dans un café, non loin de chez moi, qui ne t’aurait sans doute pas déplu. Il est un peu (un peu !) dans le même genre que le Rostand : assez confortable, plutôt cosy, musique pas tonitruante. Être aussi tôt dans la matinée installé au café, un livre posé sur la table et en train de t’écrire… Tu te souviens comme nous choisissions alors avec soin nos stylos, nos encres et nos papiers ? (L’autre jour, en classant des papiers dans un tiroir, j’ai retrouvé le papier à lettres que je m’étais fait en utilisant une photo de Copi armé d’un hachoir). Cette situation (le café matinal, le courrier, etc.) me renvoie à un passé maintenant fort éloigné… Et cette fois, je n’attends personne : ni Caroline P., ni Yohanna, ni toi. Les années fac sont bel et bien envolées à jamais. Je sais combien elles ont compté pour toi aussi…. Tu sais, à ce propos, la dame qui vendait ses crêpes à l’angle du café où nous allions à Jussieu n’est plus là : je m’en suis rendu compte il y a quelques semaines en passant devant à pied, de retour de la Pitié. Par contre, je ne me suis pas aventuré dedans. Tu crois que Rémy – que nous n’avons jamais réussi à faire sourire, en cinq ans, souviens-toi – y travaille toujours ? Qu’il porte toujours son pantalon noir et sa chemise blanche ?

Rien qu’à écrire cela, les souvenirs remontent à la surface les uns après les autres, tous heureux mais pour l’heure, un peu amers : ils soulignent férocement ton absence. Là, je nous revois traversant l’esplanade glaciale de Jussieu – et glissante ! – les soirs humides d’hiver. Bras dessus bras dessous tant tu avais peur de tomber. D’y avoir pensé et d’avoir entraperçu les milliers d’autres petits souvenirs qui gravitent autour, j’ai envie de me mettre à crier.

Toi, tu avançais à ton rythme, mais tu avançais, essoufflée déjà, mais tellement moins, avec ce corps que tu considérais comme une carcasse lourde et hostile, et qui te préoccupais à l’époque infiniment plus que ton cœur. Moi, j’avançais dans des soirs tantôt tragiques (ah les amours de nos jeunes années !), tantôt triomphants, et quoi que j’en disais, sans doute certain des bonheurs à venir et de notre jeunesse éternelle. Toi ? Tu aurais échappé à la mort pour peu que l’on se fasse un peu discret. Moi ? J’étais loin de m’imaginer que la maladie m’attraperait : je croyais ne souffrir à jamais que de l’âme, ce qui me rendait honteux – je peux bien te l’avouer à présent – lorsque j’entendais ta respiration sifflante après les quelques marches grimpées.

Toi, je crois que tu aimais la force supposée (tu n’étais tout de même pas très regardante sur la marchandise, permets-moi de te le dire !) de mon corps, qu’importe qu’il abritât des choses si fragiles : tu aimais t’y adosser,  tu croyais pouvoir y glaner un peu de force organique ; je m’autorise cette affirmation pour t’avoir entendue me dire, il n’y a pas très longtemps, que tu avais l’impression – reconnue pour ce qu’elle est : irrationnelle – que tu contaminais les corps avec ta maladie après les avoir vampirisés. N’importe quoi !

 

Comme tu vas me manquer… Bien sûr que tu le sais, mais je te connais : tu avais une telle peur de ne pas compter, de retourner au chaos ou à l’évitement des regards… J’ai retrouvé avant-hier, en cherchant le poème de Rilke que tu m’as envoyé il y a quelques semaines (pas retrouvé le poème, mais je ne désespère pas), cette page de ton journal (un de tes nombreux journaux abandonnés préciseras-tu) alors que tu as 14 ans et dans laquelle tout est déjà là : le besoin de lire, d’écrire, d’exister dans un regard bienveillant de l’autre (tu n’oses pas encore espérer le regard amoureux). À cause de toutes ces peurs qui te laissaient parfois encore seule et abandonnée, je te le redis : tu vas terriblement me manquer. C’est affreux à dire, mais n’est-ce pas déjà quelque chose de se dire que l’on quitte le monde en laissant au moins une personne dans une solitude terrible – et dans ton cas, en plus, nous sommes nombreux. N’est-ce pas quelque chose d’un peu réconfortant que les morts peuvent emporter au chaud de leur cœur ? Mais je n’en sais rien, et comme le disait Marie Depussé, « les morts ne savent rien ». Tiens, ça me fait penser que je voulais t’apporter une interview d’elle un peu ancienne que j’avais enregistrée sur France Culture. Il faudra que je la prévienne aussi de ta mort.

 

Toi qui détestais les chiffres, tu n’arrêtais pas de le répéter, comme sidérée : nous nous connaissons depuis vingt ans. Oui, c’est vrai, tu étais ma plus vieille amie, l’indéfectible, et j’étais ton plus vieil ami, l’indéfectible.

 

Longue pause… (tu te souviens comme nous en faisions dans nos courriers-marathons ?)

En marchant, de retour de Saint-Michel (j’y reviendrai sans doute dans d’autres courriers) où je n’ai pas pu m’empêcher d’aller cet après-midi (mais il y avait un monde fou, tu aurais détesté), je me demandais ce que perdre une amie de vingt ans voulait dire. J’ai passé plus de la moitié de ma vie en ta compagnie. C’est affreux de se dire que cette parenthèse se referme, que ma vie retourne au « sans-Juliette », et que ce regard bienveillant et amusé et tendre qui nous liait est à présent promis à l’errance…

 

Je te recopie et te joins un de tes poèmes, parce que je crois que la mémoire, chez l’âme, chère âme, est la première chose à se déliter.

Au revoir chère Juliette et j’aimerais ajouter « à bientôt », mais ce « à bientôt » je l’interroge, tu t’en doutes, et j’en doute. Je tâcherai d’humer fort l’air breton, de m’attendrir à la végétation d’un printemps : s’il y a bien un endroit où tes petites particules malicieuses tenteront de se réfugier, c’est là-bas.

 

Je t’embrasse très fort.

Christophe

 

Sans titre

 

Je suis d’humeur changeante
Comme le temps
Comme les vagues
Je suis d’humeur sifflante
Comme la mort
Comme les vents
J’embarque au son soufflant
Vive les notes
Vive les gens
J’embarque un rêve souffrant
Vive l’étrange
Vive l’étang

22 juillet 2011

A Juliette...

 

le fil d’oxygène

s’enroule autour de mes pieds

chien en laisse ou serpent

l’escargot hésite

d’une antenne puis de l’autre

soulève la pluie

 

chambre d’hôpital

l’enfant compte les étoiles

s’endort après dix

 

petite araignée

suspendue au fil de nuit

la lune est tissée

 

les mots doux d’un haïku

infusent sous ma langue

mon cœur s’ouvre

 

du fil d’oxygène

qui me relie à la vie

s’envole une mouette

 

coquille vide

sur le bord du chemin

puis-je t’habiter ?

 

       

Juliette (Clochelune) Schweisguth

(1973-2011)

 

Où que tu sois – c'est-à-dire, selon nous, quelles que soient les mémoires où tu papillonnes à présent –, je pense à toi...

 

1er janvier 2010D'une nuit blanche au Tango

23 décembre 2009 Juliette

7 août 2009Une soirée sans Gewurtz

19 octobre 2008D'un passé dissolu

25 juillet 2008Des vieilles et belles amitiés

10 avril 2008Du rangement des livres

 

 Et en souvenir de nos vingt ans...

15 juillet 2011

Ce qu'il ne faut pas entendre tout de même...

Je vous les donne comme elles me viennent...

L'une de ces citations - qui méritent largement de passer à la postérité - est fausse.

 

Maladroite : « T’es pas du tout mon genre, mais tu as beaucoup de charme quand tu parles »

Une jeune fille avec laquelle je passais beaucoup de temps dans les bars à proximité du lycée et dont j’ai oublié jusqu’au prénom (1992).

 

Curieux des choses de la vie : « Je suis pas pédé, mais je passerais bien la nuit avec toi »

Un légionnaire déserteur. Par ailleurs, devant sa petite amie (1993).

 

Audacieux : « Toi, tu es soit skateur, soit DJ, soit gay »

Un type qui s’était garé à la hussarde sur Rivoli pour m’accoster et dans la voiture duquel je sautai pour filer à  Saint-Michel à la recherche d’une pochette oubliée dans une cabine téléphonique (1998).

 

Assuré (avec un fort accent toulousain) : « Tu sais, je suis aussi beau en garçon qu’en fille »

Un travesti que je venais d’embrasser (2000).

 

Bourgeois : « Toi, tu m’appartiens ! »

Un type avec lequel j’avais  vaguement couché la semaine précédente (2000).

 

Force de vente : « Toi, t’as l’air sympa. Tu veux pas venir bosser avec moi cette nuit ? A deux on se ferait vachement de fric ! »

Un prostitué rencontré dans un café (2001).

 

Enthousiaste : « Toi, tu ne sortiras pas de chez moi avant que j’ai joui »

Un sociopathe qui m’avait enfermé chez lui, un appartement quasiment vide de meubles et totalement rose (murs, moquette, etc.) [1998].

 

Désespéré : « Continuez à danser ! »

Le patron du Bar à Juliette, A. et moi, alors qu’il venait de nous payer à chacun une bière à condition que l’on mette un peu d’animation dans son établissement désert (1997).

 

Trop précis pour être honnête : « 24 centimètres et demi… »

Un type un peu louche dans un endroit non moins louche qui s’adressa à moi en ces termes sans même dire bonjour. Il ne manquait que le clin d’œil (1998).

 

Organisé : « Va m’attendre dans la salle de bain, enlève ta culotte, penche-toi au-dessus de la baignoire, j’arrive. »

Le mari d’un pote, complètement bourré (je ne l’ai jamais vu autrement), à une soirée rue Moret (2000).

 

Confus : « Ma femme vient de me quitter. Tu veux pas la remplacer ? »

Un type bourré dans le disparu marchand de cloppes royaliste de la rue de Rivoli (1998).

29 juin 2011

Journal d'hospitalisation XI

12 mai 2011


Il m’apparait comme évident que la période qui a suivi la transplantation, période au cours de laquelle je devais être particulièrement protégé contre les infections – visiteurs entrant dans ma chambre avec bonnet (pour les plus zélés), masque et blouse – a largement contribué à une réactivation de ma phobie du contact, et je dois bien l’admettre : j’ai maintenu, bien au-delà du temps nécessaire, la distance physique imposée à la famille et aux amis.

Et puis, il a fallu être raisonnable. J’ai donc demandé au cardiologue ce que je savais déjà, à savoir si je pouvais lever les tabous. « Oui, sauf si les gens sont malades », m’a-t-il répondu. Certaines réactions enthousiastes des visiteurs m’ont littéralement paniqué : il n’y a que très peu de proches dont les embrassades ne s’accompagnent pas chez moi de raidissement angoissé. Et lorsque mon ineffable mère est entrée dans ma chambre, elle m’a dit quelque chose comme : « Alors on peut t’embrasser… et te tripoter aussi ! » Le temps passe sans jamais s’épaissir d’enseignements : qu’elle n’ait jamais interprété mes mouvements de recul à son approche, je peux le comprendre ; mais je me fais plus difficilement à l’idée qu’elle n’ait pas même pu les intégrer à ses attitudes corporelles. Elle déborde toujours autant et je ne peux alors m’empêcher de penser que mon individualité glisse sur elle comme une donnée purement théorique – de surcroît jamais validée. D’où l’impression d’inlassable répétition dans les échanges que je peux avoir avec elle.

Lorsque je repense à ma jeunesse chez elle, ce n’est que pour m’arrêter aux souvenirs des difficultés que j’ai eues à me dégager de son étreinte (j’écris cela sans méchanceté), de sa peau même lorsque j’étais enfant, et de ses impudeurs innocentes. Avec un père qui n’était pas pressé de reprendre à l’enfant le corps de la mère, et dont la loi ne visait qu’une chose : lui assurer un minimum de paix les rares soirs où il rentrait et le week-end, en attendant de pouvoir retrouver sa (ses ?) maîtresse(s).

Avec mes amants, ces angoisses ont parfois pu être très prégnantes – et je me demande si je dois en faire une lecture chronologique, avec des progrès et des régressions ou si, au fond, tout dépend des amants. Je serais assez tenté par la seconde hypothèse. Les élans amoureux de certains ont pu m’évoquer une voracité terrifiante, me laissant le souffle court, en apnée sensuelle, prêt à tous les subterfuges pour m’échapper. Avec d’autres, les choses ont pu être plus simples, soit que j’ai pu composer un rôle (mais combien de temps peut-on le tenir ?), soit que – et sans vouloir en faire l’apologie – la composante machiste à l’œuvre dans la relation – qu’elle relève de ma posture ou de celle de l’autre – ait pu terriblement alléger le poids de ma peau. Peut-être parce que les machos s’abandonnent bien souvent à une certaine passivité : la fascination qu’exerce sur eux leur virilité les porte souvent à la contemplation du plaisir que leur toute-puissance délivre – parfois même leurs mains restent calées sous leur tête. Tout cela n’est pas bien clair encore. A creuser entre deux ALD.

24 juin 2011

Journée ordinaire de contrôle

podcast


‘Tain, je manque de glisser dans ma baignoire : manquerait plus que ça, que je m’ouvre le crâne après avoir autant coûté à la collectivité. Bonjour le retour sur investissement !

- Et de quoi il est mort ? Un rejet fulgurant ?

- Non il a embrassé la baignoire avec son front.

- Ah ouais ? c’est con ça ! Faudra dire autre chose aux gens… On a pu récupérer des organes ?

- Juste ses faux-cils tout collés sur un vieux bout de nougat, au fond d’un tiroir de son armoire à pharmacie.

Combien de temps avant qu’on me retrouve tout sec (l’eau était coupée) ? Ma mère m’appelle tous les deux jours, mon père tous les trois jours. Les Juliette’s seraient sans doute les premières à donner l’alerte.

Sur le site Internet des taxis H8, soi-disant (ouais, c’est ça) aucun taxi conventionné disponible dans mon quartier entre 6 h 30 et 7 h 30 : on croit rêver. Comme si ça les dérangeait vraiment de m’en envoyer un depuis Montrouge avec déjà 25 euros au compteur ! Les taximan finiront dans un enfer digne de Bosch. Du moins je l’espère. J’erre sur les grands boulevards, hèle tant que je peux, peste après mon leadershiplessness. J’essaie de commander un taxi I9 par téléphone – même pas conventionné cette fois : « Aucun taxi n’est disponible dans votre quartier ». Ouais, et mon c**, c’est du poulet ? Alors pourquoi je vois un taxi J10 stationné devant l’ex-Scorp’, dont le conducteur feuillette distraitement un vieux Lui des ’70 ?

- J’t’emmène où tu veux trésor. T’aurais pas du nougat ?

- Suivez cette ambulance qui manifestement fonce vers l’entrée des artistes de la Pitié-Salpêtrière ! Et coulez-moi ce porte-avions !

 

Arrivé deuxième en consultation, tous les espoirs sont permis : si TOUT se passe bien, je peux espérer en repartir vers 14 h. Le pied.

Check-list :

- Prise de sang : aucune difficulté. Avec un peu de chance, je serai même pas obligé d’y retourner après-demain parce que le sang aura coagulé (cas de la dernière fois).

- Petit-déjeuner sur place : correct. Deux biscottes. Un chocolat chaud industriel. J’entame mon marathon « potomaniaque » visant à me fluidifier le sang au maximum.

- Tension un peu élevée : l’infirmier me demande si je suis énervé ou angoissé. « C’est pas exactement ça, chéri. » Il a un divin accent slave. C’est le seul cas où je pardonne à un poilu de ne pas être brun.

- Électrocardiogramme : parfaitement normal. Le problème, c’est l’arrachage des électrodes. En plus, l’hirsutisme est un des effets secondaires du Néoral. Faudra que je songe à me raser le torse. Surtout que je ne suis pas brun et que j’imite aussi bien l’accent slave que Michel Leeb l’accent chinois.

- Retour en salle d’attente : j’attaque mon deuxième litre de flotte. D’autres patients commencent à arriver. ‘tain, voilà l’autre qui me colle toujours, qui gagnait 5 000 euros par mois, qui pense que tous les fonctionnaires sont des feignasses, qui va s’acheter un appartement en Floride (véridique). Trop de greffés et pas assez de caïmans. Et toujours pas de nougat. Tiens, c’est quoi ce truc qui me tourne autour ? Un moustique espagnol ? Bah dis donc, ça fait déjà une heure que j’en suis le ballet aérien !

- Biopsie un peu plus douloureuse que d’habitude, mais dieu merci pas au point de faire descendre l’anesthésiste psychopathe qui brutalise tout-à-trac patients, infirmiers, autres médecins. Les initiés le reconnaîtront. Pas moi : je ne l'ai jamais vu, mais j'en demande une description, afin de pouvoir le repérer. "Il est haut comme ça et il marche comme ça", me fait l'interne. Ca les fait rigoler.

 

Bon là, je vais écourter : retour en salle d’attente. En théorie, il ne me reste plus que la radiographie du thorax (j’en suis à combien de grays, moi, depuis le mois de mars ? Et ce cancer des poumons à petites cellules, ça avance ?) à faire une heure après la biopsie, histoire de vérifier que le sécateur n’est pas resté sur le cœur, qu’un poumon n’a pas été perforé, que je ne fais pas d’hémorragie interne – j’en passe et des meilleurs –, puis l’échographie cardiaque qui accompagne l’entretien avec le cardiologue et la redéfinition des dosages…

Et là, c’est le drame : les toubibs partent déjeuner et j’apprends qu’ils enquillent avec une réunion de staff…

Dans la salle d’attente et dans le couloir où certains préfèrent rester bien visibles, dès fois qu’on les oublierait, des vapeurs d’anti-rejet commencent à se dégager de la sueur des patients et les font complètement délirer : l’hôpital public en prend pour son grade ! Je déteste ces conversations de café du commerce où chacun y va de son anecdote. Comme je suis beaucoup trop lâche pour gueuler que je suis fonctionnaire aussi et que je les emmerde, je me contente de soupirer bruyamment en posant mon bouquin sur mes genoux, sur l’air de « C’est pénible pour tout le monde, siouplè, pourriez-pas parler moins fort ? ». Une heure passe, puis deux, puis trois... puis quatre... Je reste tout sourire quand je vois passer une infirmière : je ne veux surtout pas me retrouver avec un tampon "connard" sur la couverture de mon dossier médical.

Que disais-je ? Ah oui, écourter.

Donc :

  1. A priori tout va bien cette fois encore (mais les résultats de la biopsie ne seront disponibles que vendredi).
  2. On me diminue certaines doses de médoc’
  3. J’obtiens l’autorisation de pouvoir aller au CCN de Saint-Denis en RER et non plus en taxi, à condition d’éviter les heures de pointe et de m’équiper. Je vais être coquet avec mon masque (et mes faux-cils), mais qu’importe puisque (message aux potentiels lecteurs bossant à la CPAM) je n’ai toujours pas ma prise en charge à 100 % et que ces taxis commencent à me coûter la peau des fesses ! Décidemment, plus rien ne fonctionne dans ce pays et c’est déjà heureux qu’on ne se livre pas au cannibalisme…

Bref, il fait beau… Je quitte le service vers 17 h 30. J’ai eu le temps de terminer Ondine, de La Motte-Fouqué, une petite pâtisserie du début du XIXe siècle, et j’ai bien entamé L’Histoire des maisons hantées, de Stéphanie Sauget. Il fait beau et je repars à pied chez moi, tranquillement, à mon rythme, marche entrecoupée d’une halte dans un café de Saint-Mich’. J’aime bien l’odeur de Paris quand il fait beau après la pluie. Je mangerais bien du nougat.