30 janvier 2010

Une nuit à Asperger

Ma semaine de travail s'achève et me laisse sur les rotules. Le bouclage d'un livre s'accompagne, depuis quelques jours, de la lecture et du rewriting d'un autre. Je me sens complètement abruti. Au figuré (avant de rentrer chez moi, je m'installe une heure ou deux au café pour poursuivre ma relecture) et au propre (ne pas quitter ce boulot).

Je suis passé voir Yohanna ce soir. Sa fille (sept ans) jouait à la serveuse, prenait nos commandes, apportait les plats. Elle nous a expliqué que, pour l'instant, elle aimait bien son travail et qu'elle était très contente de gagner des pièces (le repas nous coûtait deux euros, dessert compris), mais qu'elle allait peut-être changer de travail pour gagner des billets.

A mon retour chez moi, j'ai tiré O. de sa « sieste » et il a repris ses bidouilles informatiques, pendant que je me vautrais sur le lit, comme un flan dans un frigo en panne, l'ordinateur portable sur les genoux, pour initier mon programme de seconde partie de soirée : le tour en règle des blogs que je n'avais eu que le temps de survoler cette semaine.

J'ai usé d'Internet ainsi qu'il convient de le faire quand on est désœuvré, par association d'idées : un petit tour sur wikipedia pour lire quelques trucs sur Bettelhem (suite à mon commentaire sur le blog de Calyste) pour voir où en était le débat assez houleux qui avait suivi sa mort. On lui a notamment reproché d'avoir outrageusement culpabilisé les mères d'autistes - mais il est vrai qu'il y a eu, dans le passé, une terrible mode chez les psychiatres et les psychanalystes (notamment américains) qui ont cru pouvoir identifier un profil type - glacial - de la mère de l'autiste (et, plus globalement, des mères d'enfants psychotiques). La suspicion (pas pour l'autisme dont on s'accorde à penser qu'il a une origine multifactorielle, reposant sans doute sur une base génétique) reste d'ailleurs de mise, et le Philosophe, qui travaille avec des enfants psychotiques, m'a rappelé que l'histoire familiale des enfants dont il s'occupe est volontiers douloureuse. On a beau ne pas exactement connaître l'étiologie du trouble, on retrouve parfois, rétrospectivement s'entend, des événements qui ont pu largement contribuer à structurer « psychotiquement » une personnalité naissante.

Dans le groupe très vaste des autismes (on parle à présent de « spectre autistique »), le syndrome d'Asperger est largement le plus médiatisé, même s'il n'est pas le plus répandu, loin de là. On pense à Rain Man, personnage inspiré de Kim Peek, doté d'une mémoire édeitique (mémoire absolue) et décédé très récemment. Les formes plus socialement handicapantes de l'autisme, celles qui laissent à l'enfant ou à l'adulte peu de chances d'aller au-delà des angoisses indicibles et des stéréotypies gestuelles, incapables d'établir un contact un tant soit peu réconfortant, ceux-là restent le plus souvent dans l'ombre des médias, hormis une fois l'an lorsque le gouvernement annonce des mesures dont je serai bien incapable de dire si elles sont effectivement mises en œuvre ou non.

Je me suis souvenu d'avoir lu, dans Un anthropologue sur Mars (d'Olivier Sacks), l'histoire de Temple Grandin, brillante universitaire autiste qui expliquait (dans mon souvenir) ne comprendre que très intellectuellement les interactions émotionnelles humaines - et encore ne l'avait-elle pu qu'au terme d'années d'observations rigoureuses, essayant de percer chez l'Autre quelque chose qui pourrait être l'âme de l'émotion. Et, il y a quelques années, un jeune autiste Allemand, Birger Sellin, était parvenu à décrire, de façon très poétique même si douloureuse, le chaos d'un monde dans lequel il se sentait enfermé. Plus récemment, Daniel Tammet a pu, lui aussi, apporter un témoignage sur la façon dont il s'est construit, en dépit de ses difficultés relationnelles, expliquant notamment comment il avait appris à nouer des relations en regardant les autres faire. Ses capacités mémorielles sont étonnantes : il parle une douzaine de langues, généralement apprises en quelques jours dans les pays visités, il peut réciter Pi pendant des heures. Surtout, au-delà de ces aptitudes étonnantes, il peut expliquer la façon dont sa réalité est construite, la formalisation des calculs mathématiques étant celle de paysages intérieurs colorés, les chiffres porteurs « d'une couleur, d'une forme, d'une personnalité », sa sympathie qui va plus aux voyelles qu'aux consonnes... Daniel Tammet vit maintenant en France avec son petit ami, tient un blog, traduit lui-même certains de ses livres, a annoncé qu'il aimerait écrire un roman et qu'il dévorait Dostoïevski. Après tout, n'est-ce pas Nietzsche qui avait dit avoir appris la psychologie avec l'auteur russe ?

24 janvier 2010

Une dernière fois à la fac

Petit pince-fesses organisé hier à l'université, pour rendre un peu plus visibles ceux qui réussisent à en sortir, avec un doctorat en poche. On a donc eu droit à un faux diplôme entouré d'un ruban rouge (le vrai ayant été envoyé peu de temps après la soutenance), à une clé usb dans son écrin, estampillée "promotion 2009" et au petit programme des réjouissances. "C'est mon trousseau ?", ai-je demandé à la jeune femme qui me tendait tout cela. Quelques discours d'officiels et la longue énumération des sujets et de leurs auteurs (ceux en tout cas qui avaient répondu à la sollicitation), sujets parfois écorchés, résumés un peu laconiquement, mais bon... C'était amusant, à défaut d'être véritablement passionnant. Du reste, je ne connaissais personne mis à part la fameuse directrice de mon école doctorale - à qui je n'ai d'ailleurs jamais eu l'occasion d'adresser la parole.

A la pause, tandis que la plupart des docteurs ès lettres ou sciences humaines repartaient vers d'autres aventures (leurs noms et travaux ayant été cités dans les premières heures) et avant que ne vienne le tour des étudiants scientifiques, j'ai un peu discuté avec un clinicien (encore plus timide et mal à l'aise que moi) de nos travaux respectifs, expliquant avec un enthousiasme réel certains des thèmes que j'avais traités - colonialisme, littérature engagée et rapport aux objets de masse -, le questionnant avec non moins d'enthousiasme sur sa pratique. Il faut dire que j'ai, ces temps-ci, bien envie de reprendre mes études de psychologie, si possible là où je les ai laissées. Je l'ai finalement abandonné pour rejoindre les doctorants scientifiques (bien plus nombreux à avoir joué le jeu, bien plus choyés, sans doute également, par la Nation) - solidarité universitaire oblige.

La collation m'a semblé durer des heures, et j'ai fini par m'éclipser, partageant l'ascenseur et quelques centaines de mètres du trajet avec un (charmant) doctorant, spécialiste des hydrocarbures. Je lui ai demandé si, compte tenu du peu de ressources pétrolères (pétrolifères ?), encore disponibles, il espérait vraiment travailler "là-dedans" jusqu'à sa retraite. Il m'a alors très gentiment expliqué que, contrairement à ce que l'on a longtemps pensé, on trouve du pétrole très profondément dans le sol, à des températures que l'on croyait incompatibles avec l'or noir - et qu'il était maintenant devenu rentable de creuser très profondément. On va rigoler.

Comme j'avais posé ma journée, j'ai filé au cinéma voir A serious man, des frères Cohen.

Ville lumière

gen-thumbail.jpgLe petit recueil (Ville lumière), d'Eugène Dabit, de textes consacrés à Paris, et dont les descriptions courent des années vingt aux années trente, constitue une vivante évocation des quartiers qui lui furent chers, du canal Saint-Martin (faut-il le rappeler, ses parents tenaient le fameux Hôtel du nord) à la place des Fêtes, en passant par Belleville. Petit peuple de Paris, les jeunes ouvriers qui vont danser le samedi soir, ceux, plus nombreux encore, proléraires ou employés au chômage, qui attendent de retrouver un travail.

Depuis deux ans, le "24", un comptable, est sans travail. Chaque jour il va se présenter à l'Office départemental de placement, rue Huyghens. Normalement, il faut se faire pointer deux fois par semaine. A la suite de brimades exercées par les enquêteurs des mairies - lancés à la poursuite des fraudeurs, n'est-ce pas ? - certains chômeurs doivent aller se faire pointer six fois [...].

 

En bien des motifs, ses descriptions restent modernes : les visages hagards dans le métro et la cohorte de ceux qui y traînent leur misère, déguisés en clown ou jouant tous les instruments de la terre...

Ces amuseurs tirent les voyageurs de leur demi-sommeil ou de leurs journaux. Ca les égaie, on leur rappelle la "crise". Eux, comme les musiciens et les vendeurs, doivent aussi gagner leur croûte, c'est pourquoi ils se sont jetés dans ce souterrain où le voyage ne coûte que quatorze sous. [...] et ceux qui ont renoncé à tout : à faire un geste, à espérer, à chercher un travail quelconque, et qui dorment sur ces marches parce qu'ils ne possèdent pas les sous pour prendre un billet et se perdre de longues heures dans une nuit empoisonnée.

 

Et la profusion, déjà, de tous ces objets inutiles qui occupent, avec une certaine arrogance, les rayons d'une grande enseigne qui d'ailleurs existe toujours. Le seul regard porté par l'auteur sur ces objets suffirait à le classer définitivement dans le camp de ceux qui aspiraient à l'avènement de l'homme nouveau.

Caleçons, bas de soie artificielle, serviettes de papier ou serviettes hygiéniques, soutiens-gorges, conserves qui font souvenir des stocks avariés du temps de guerre, mercerie et bimbeloterie - mais ça porte des noms neufs -, ici on trouve de tout, comme au marché aux puces. [...] La radio et le phono jouent des rengaines tirées des films à grand succès. On retrouve tout ce qui traîne de par le monde de plaisirs et de servitudes, de facilités et de laideurs. Un courant. Dans lequel tourbillonnent et sombrent les mercières de mon enfance et tout ce commerce à quatre sous d'autrefois qui faisait vivre de petites gens - tandis que quelques types espèrent amasser une fortune, à l'instar des millionnaires américains.

 

A la fin des années vingt, Dabit fut considérablement malmené par les critiques littéraires communistes. En effet, la question des liens entre littérature et révolution s'imposait, et il importait alors de définir ce que devait être une littérature utile au combat, accessoirement de faire le tri, dans les oeuvres passées, entre celles qui pouvaient être mises sous les yeux du prolétaire et celles qui devaient définitivement être ôtées à sa vue.

Eugène Dabit fut classé dans le camp des auteurs prolétariens, groupe qui avait pu recevoir un temps les faveurs des critiques, du fait, notamment, des origines souvent modestes des auteurs, groupe qui fut néanmoins emporté dans les bourrasques de la redéfinition (par la jeune garde) des contours du champ littéraire. Exit les populistes et leurs auteurs bourgeois en proie à la sensiblerie. Exit les prolétariens et leurs descriptions jugées trop exotiques, et pas assez politiques, du petit peuple. Exit les surréalistes et leur formalisme bourgeois. Place à une littérature qui n'ose pas toujours dire son nom (il faut dire que l'exercice est périlleux - il faudra attendre 1934 pour que soit importé et acclimaté, par Aragon, le concept soviétique de "réalisme socialiste"). Nizan écrivait donc, à propos de Petit-Louis (sorti en 1930) :

Si nous voulons qu'une littérature prolétarienne existe un jour, ce livre est le modèle des livres à condamner. [...] Il ne suffit pas non plus de décrire des ouvriers aussi calmement qu'on décrirait une table. La littérature de M. Dabit n'est pas plus prolétarienne que la littérature de Kipling n'est animale. [...] M. Dabit offre donc des tableaux agréables aux bourgeois désœuvrés un peu fatigués des sauvages et des exotismes mondiaux. Nous n'aimons pas que les boulevards extérieurs remplacent Tahiti.

Au cours des années trente, Dabit a peu à peu précisé ses positions politiques, amené au communisme vraisemblablement par son pacifisme forcené (il avait fait le Première Guerre mondiale). La suite, on la connaît. Ou pas. Eugène Dabit accompagna (avec Louis Guilloux et Schiffrin) André Gide et Pierre Herbart, pour le grand voyage en URSS de 1936 et y constata, avec une profonde tristesse (doublée d'un pessimisme latent à l'égard des événements politiques qui se profilaient) l'ampleur du desastre. Derrière l'abondance des biens mis à leur disposition et la sympathie (sans doute sincère) qu'on leur témoignait, le peuple soviétique était sous le joug d'un tyran (la critique du régime est, à l'époque, un peu plus complexe que cela).

 

La fin, on la connaît également : Eugène Dabit contracta une scarlatine et mourut, quelques jours plus tard.

Gide dédicacera à Dabit son Retour d'URSS et Herbart écrira, dans En URSS, 1936 :

Je ne puis évoquer dans horreur ce qu'a pu être sa mort dans un hôpital étranger où personne ne parlait sa langue, dans une solitude plus désolée que tous les champs de bataille, sa mort inutile mais dérisoirement conforme à son attente - car enfin Eugène Dabit était quitte, il n'avait commis aucune faute envers la vie.

05 janvier 2010

D'une chute l'autre

19203257.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20091124_010552.jpgContes de l'âge d'or (Amintiri din Epoca de Aur), avec Yohanna, dont l'affiche rappelait au passant la cocasse sortie de Georges Marchais : "le bilan des pays communistes est globalement positif". Quelques sketchs mettant en scène les rumeurs, construites comme des blagues (c'est-à-dire avec une chute), qui circulaient aux temps terribles de Ceaucescu. Les travers tragi-comiques du régime y sont évoqués, dans leur plus immédiate quotidienneté, bien loin des aspects les plus noirs de ce règne qui a fini, comme on le sait, au terme d'un procès inique mais salutaire, qui a vu la nécessaire condamnation des époux.

Presque plus que des images qui ont accompagné la chute du Mur de Berlin, je me souviens de l'émotion que j'avais éprouvée en regardant les images du procès diffusées dans leur intégralité quelques heures à peine après sa tenue. Et j'interrogeais mes parents, qui avaient visité la Hongrie dans les années quatre-vingt, revenus avec des souvenirs de grisaille des visages et des paysages urbains.

Un monde finissait, ce qui allait autoriser les moins perspicaces des intellectuels à célébrer la "fin de l'Histoire", laquelle a repris, comme on le sait, sur les chapeaux de roues, avec les attentats du 11 septembre. Ce jour-là, j'étais chez G., comme souvent les veilles de chimio, et je mettais la touche finale à un papier supposément livré, le soir même, à France 42, ou alors une fiche de la collection "Egypte" pour les éditions "Mappemonde" - à vrai dire, je ne sais plus. Jean-Philippe, alors voisin, avait débarqué, et m'expliquait le sens des clameurs qui montaient de la rue. La première tour venait de tomber, et repassaient en boucle les insoutenables images des gens sautant par les fenêtres ou des New-Yorkais qui marchaient, hagards, dans la poussière grise, alors que s'encastraient les avions dans les tours, hypnotique montage en boucle qiu ajoutait encore à la déreliction et à la déréalisation. Dans les jours qui ont suivi, on a pu entendre des choses assez immondes, entre le non-étonnement et la satisfaction (plus ou moins) avouée à voir cette super-puissance mettre un genou à terre ; mais ce qui fut le plus étonnant encore, le lendemain (et outre le fait que les journalistes, bien conscients de l'Histoire, ne disaient pas "hier", mais "le 11 septembre"), c'est que personne ne commenta l'événement dans les salles d'attente et de soin de l'unité : on guettait nos perfusions pour, quoi qu'il arrive, nous asoupir à mesure que les médicaments se diffuseraient, rêvant aux luttes fratricides menées entre les bonnes cellules et les autres.

Entre l'une et l'autre chute, il y avait eu la cancérisation de quelques millions de cellules, les honteuses guerres de Yougoslavie, la guerre du Koweit, celle de Tchétchénie, les guerres civiles du Libéria, de la Sierra Leone, d'Algérie, et le génocide du Rwanda. Rétrospectivement, il fallait toute la morgue d'un Occident qui se croyait débarrassé du communisme pour croire le monde sauf.

En sortant du cinéma, Yohanna et moi avons été boire un verre. Son amie S., qui a accouché récemment, lui a demandé si elle n'espérait pas avoir un autre enfant, allant même jusqu'à me proposer comme père. Yohanna a rejeté cette idée, mais je n'ai pas réussi à savoir si c'était parce que l'idée lui semblait définitivement absurde, ou parce qu'elle était animée d'une sorte de pudeur à mon endroit. J'ai été très troublé, presque autant que si elle me l'avait effectivement suggeré. La question de l'enfant m'a traversé l'esprit à l'occasion, pas bien certain de distinguer le désir d'enfant, réel, irrépressible, de celui de donner une autre direction - à défaut de sens - à ma vie. Reste que le peu d'estime dans lequel je tiens mon patrimoine génétique depuis juin 2001, allié au petit plaisir pervers qui est le mien à la perspective que le nom de cette lignée s'éteigne avec moi, allié, également, à la pesanteur que je sais de notre psycho-généalogie, a durablement éloigné de moi l'envie d'enfant. Reste, toutefois, que si je vivais avec un homme dont c'était le souhait (ce qui n'est pas le cas), je dépenserais sans doute bien volontiers une belle énergie à être un beau-père potable. Reste, enfin, que lorsque je sortais avec M., l'idée complètement absurde (biologiquement parlant) d'avoir avec lui une petite fille qui aurait, mettons, mes yeux et sa jolie peau brune, m'avait traversé l'esprit.

Mais je ne suis pas mécontent de ne pas avoir à me défendre de cette perspective ou à la défendre. Vraisemblablement les années passeront et avec elles cette possibilité, ce possible.

03 janvier 2010

L'autre monde

J'ai été, je crois, un enfant extrêmement sensible. Aux lieux notamment. Oui, aux lieux.
Certaines pièces, dans les maisons parfois très vieilles qu'occupaient les membres de ma famille, pouvaient me plonger dans un état de peur presque panique. Lorsque je m'attardais trop longtemps en haut de l'escalier qui, chez ma tante Michèle, desservait les chambres, sur le palier, des visions effrayantes de chutes apparaissaient, comme des flashs tout d'abord, puis de plus en plus insistantes et élaborées : je me voyais tomber, brisant sur mon passage la balustrade pourtant solide. Et je demeurais comme pétrifié, les mains tremblantes tout de même, tandis qu'en contrebas, mes parents m'appelaient. Plus tard, j'ai su à mi-mots que loin d'être par moi seul vécues, ces expériences, et d'autres plus inquiétantes encore, l'avaient été par mon oncle et ma tante. Parfois, la nuit, ils entendaient, à côté de leur lit, le bruit de quelque chose tiré sur la moquette, bruit qui s'interrompait sitôt la lampe allumée.
Dans la très vieille maison de ma tante Suzette, dans la petite ville médiévale, se trouvait une pièce dans laquelle je ne pus jamais demeurer une minute entière. Cette pièce, certes, avait quelque chose d'objectivement inquiétante : vieille chambre d'enfant abandonnée de longue date, la lumière peinait à pénétrer au travers des volets tirés toujours, et une poussière, chargée de l'épice des temps anciens, voltigeait dans la pièce, humide et sinistre, poussière qui, sitôt la porte ouverte quittait donc les vieux meubles et les tissus fanés pour se déposer sur ma peau soudain poisseuse, emplissait bientôt mes poumons. Sur le petit lit étroit couvert d'un couvre-lit marron, je croyais voir des formes bouger, lentes et maladives. Je mimais alors le courage, malgré mon jeune âge, et reculais à pas lents, lançais quelques derniers regards féroces à la pièce et refermais la porte. Je redescendais les vieux escaliers en courant, comme si tous les diables de l'apocalypse étaient à mes trousses.
Avec le temps, j'ai perdu cette porosité-là au monde caché des ombres toutes bruissantes des drames qui se jouent dans des lieux où les murs, de temps à autre, enregistrent, comme sur la bande d'un magnétophone, le sang et les cris, les râles et les peurs. Du moins le croyais-je encore récemment...





Lorsque j'ai visité, il y a maintenant plus de deux ans, l'appartement que j'occupe, j'ai noté le charme vétuste des ascenseurs, un peu sinistres. A vous je peux le dire : lorsque je rentre très tard dans la nuit et que je dois tirer une première porte lourde, avant de faire glisser la grille de l'ascenseur, je me tiens prêt à y découvrir un cadavre. Tout particulièrement lorsque - et cela arrive fréquemment - le hall est plongé dans le noir et que l'interrupteur ne fonctionne pas.
Il y a quelques jours, alors que je fermais à clé mon appartement, j'ai vu, à travers la porte vitrée qui coupe le long couloir, un homme habillé de noir entrer dans l'ascenseur. Et je pestais déjà : je n'aurais pas le temps d'atteindre l'ascenseur et il me faudrait attendre avant de le voir revenir à mon septième étage. Tout de même, je me suis dirigé vers l'ascenseur qui ne semblait pas partir. Peut-être l'homme m'avait-il vu, ou bien il luttait contre les boutons parfois capricieux. Petite joie simple du quotidien alors que, craquant sur le parquet du couloir, mes pas me rapprochaient de lui. Mais, lorsque j'ouvrais la première porte de l'ascenseur et faisais glisser la grille, un long frisson courut le long de ma colonne vertébrale. Réaction venue de l'aube de l'humanité, mes poils se dressèrent sur mes bras et mon rythme cardiaque s'accéléra. Il n'y avait personne dans l'ascenseur.

01 janvier 2010

Bonne année 2010

Je vous souhaite à tous, amis lecteurs - commentateurs et (trop) anonymes - une très belle année 2010.

Des baisers.

Bonne année 2010'.jpg

31 décembre 2009

D'une nuit blanche au Tango

podcast

 

La soirée de la Saint-Sylvestre approchait sans grande conviction. Quelques propositions à droite et à gauche auxquelles je n'adhérais pas franchement, non que j'en sois encore à chercher la soirée de l'année, mais je me sentais prêt à rester tranquillement chez moi à regarder un DVD. O. passait la soirée chez des amis dans l'Essonne. J'y étais invité mais, malheureusement, pas à jour de mes vaccins. (C'est une boutade bien sûr, j'ai grandi au fin fond de la Seine-et-Marne, mais sans voiture - et sans même le permis -, difficile pour moi d'accepter l'idée de me retrouver peut-être coincé là-bas, à rêver aux chocolats abandonnés chez moi.) Je retrouve finalement C., G. et R. chez ce dernier pour picorer. Il était initialement question d'une nuit brésilienne, puis d'autres sorties qui m'emballaient aussi peu, mais finit par s'imposer le Tango. Cela devait faire pas loin de dix ans que je n'y avais pas mis les pieds. J'y associe deux souvenirs amusants que j'ai entrepris de leur raconter dans le métro.

Pierre, Christophe, Greg et Juliette.jpgÀ l'époque, je devais avoir vingt ans et je vivais avec dix kilos de moins et quelques amis dans une collocation d'Antony. Nous avions repéré que le Tango organisait une soirée spéciale Halloween... Juliette, P. et G. promettaient d'y être. Ne me demandez pas qui fut à l'origine du choix des costumes, mais enfin, il fut décidé que Juliette irait en sorcière, P. en vampire, G. en Gomez et moi en... Morticia. Une amie de P. était chargée du maquillage et de la fourniture d'une partie des costumes et accessoires. Je me suis donc retrouvé affublé d'une robe noire assez étroite, emperruqué, faux-onglisé et couvert d'une bonne épaisseur de maquillage, le tout avec goût, celui, du moins, d'une drag-queen bavaroise en deuil. Je nous revois dans la petite voiture, stoppés aux nombreux feux rouges de la N20, suscitant l'hilarité des autres automobilistes. Arrivés au Tango, la réaction de la caissière m'alarma toutefois un peu :

- Ah, c'est bien, vous êtes déguisés !

- Mais c'était bien une soirée déguisée, non ?

- Oui, enfin non, mais l'essentiel, c'est que vos déguisements soient réussis !

Effectivement, nous étions les seuls à être déguisés, surprise que je rangeais sans difficulté derrière les manières un peu hautaines de mon personnage, enorgueilli par les « Regarde, c'est Morticia » que j'entendais sur mon passage. Mais, à cinq heures du matin, je ressemblais à une drag-queen bavaroise abandonnée dans un routier texan : faux ongles décollés, perruque sous le bras étoilée de mégots, robe outrageusement retroussée. Et, en sortant, j'ai invité tout le monde à hâter le pas lorsqu'un gros Black a lancé à ses copains : « Hé les mecs, une drague-queen ! ». J'ai su très tôt ce que c'était que courir en tenant à la main ses chaussures.

Le second souvenir est un peu moins ancien. Une association (peut-être bien le MAG) avait organisé quelque chose qui sonnait comme un long goûter de fiançailles. Comme à la foire aux bestiaux, nous avions, épinglé, un petit badge avec un numéro pour nous identifier. Les organisateurs (dont un grand roux qui se faisait appeler Mylen) relevait nos choix et s'occupait des appariements. Il y avait là un beau jeune homme asiatique avec lequel j'échangeai de longs regards ovulatoires. On se frôlait, on se reniflait, on se désignait nos badges avec des sourires qui garantissaient une histoire d'amour d'au moins deux bonnes heures (au pire, dix minutes). À la fin de l'après-midi, une « cérémonie », très tirage du loto en maison de retraite, devait garantir la rencontre. Les numéros qui s'étaient mutuellement choisis devaient monter sur scène et, crois-je me souvenir, se rouler un patin baveux, possiblement encouragés par des cris hystériques. Las ! Ni lui ni moi ne fut appelé. De pitié, secrètement amusé par cette nouvelle déconvenue, je ne le vis pas partir. Mais, tout de même, pris d'un doute, j'allais voir Mylen : « Ah, bah oui, je me suis trompé(e). Mais je suis là, moi, et célibataire ! ».

Voilà ce que je racontais à C., G. et R. le temps d'arriver à République.

Ça m'a fait du bien de danser sur les standards ô combien incontournables de la culture gay, à peine complétés par les égéries nouvelles, retrouver les fou-rires et les pas de danse improbables. Les regards de biais, les lesbiennes flippantes et les petites choses fragiles, les frapettes et les papys, les jeunes filles timides et les garces poilues. J'ai souvent été porté à croire, ces dernières années, que tout cela n'était plus mon univers. Alors, sans doute entre-t-il dans le plaisir éprouvé en ces lieux un réel revival nostalgique. Mais est-ce si grave ?

 

30 décembre 2009

Avatar

19211318.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20091212_104149.jpgJe me suis laissé entraîner au cinéma pour Avatar. Lunettes 3D sur le nez, au premier rang d'une grande salle bondée du MK2 Bibliothèque. C'était « moins pire » que ce à quoi je m'attendais, à laisser traîner mes oreilles, à lire les blogs des copains et des copines, même si, comme beaucoup, j'éprouve un réel effet de saturation à voir fleurir de grands bonshommes bleus sur tout ce que le monde offre au merchandising offensif. Par moments, j'ai pensé à Miyazaki, pour les petites choses phosphorescentes et les roches suspendues notamment, mais aussi pour certains aspects du rapport à la nature et à l'écologie, quelque chose d'irrémédiablement faussé chez l'humain, une sorte de faute originelle. Scénario assez simple, mais je suppose qu'il a été écrit comme un récit mythologique.

J'ai trouvé assez intrigant qu'un film américain à grand spectacle présente les militaires sous un jour aussi peu glorieux, alors même que le pays mène deux guerres de front. Je me demande quelles ont été les réactions.

Je ne sais s'il y a un effet d'habituation, mais les effets 3D m'ont semblé bien plus visibles au début et à la fin du film. Les scènes de bataille (foutraques et rapides, suffisamment pour que notre cerveau n'ait pas le temps de traiter le tiers des images) m'ont en tout cas moins emmerdé que celles (désolé) du Seigneur des anneaux que j'avais fini par regarder en vitesse accélérée. Faut dire que c'était sur la télévision pour hobbits de ma mère.

Je n'en pense pas grand-chose, hormis son indéniable caractère spectaculaire, mais ce n'est pas très grave : personne ne me demandera d'avoir un avis.

26 décembre 2009

Les Chats persans

19196583.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20091110_012954.jpgLes Chats persans (Kasi az gorbehaye irani khabar nadareh), de Bahman Ghobadi, en solitaire. La jeune scène musicale iranienne, forcément undergrund, évidemment pas à cause de la potentielle confidentialité de leur musique, mais parce que tout est suspect, tout est interdit, à commencer par la musique et tout particulièrement la pop et le rock, néfastes importations de l'Autre diabolique. Pas de discours ouvertement attentatoire à l'égard du régime, souhaitant son effondrement ; simplement le constat qu'il est impossible de faire quoi que ce soit dans ce pays. Des images de l'extrême pauvreté dans laquelle végète une frange de la population de Téhéran. Un très audacieux morceau d'un groupe de rap, adresse à Dieu, et vitupérant les profondes inégalités sociales qui gangrènent la société et promettent des lendemains bien tristes. Besoin irrépressible de la jeunesse de faire des fêtes, dernière barricade contre le désespoir qui affleure, à écouter la musique du monde entier, à rêver d'un ailleurs avec quelque chose d'une nostalgie anticipée du pays que l'on sait ne pas pouvoir quitter bien longtemps.
Et les gardiens de la foi qui rôdent, petits kapos méprisables, ivres du pouvoir de nuisance que leur confie une théocratie délirante, Dieu comme une écume à leurs lèvres. Je rêve à la chute de ce régime comme à d'autres effondrements politiques sans bien savoir ce qui pourra suivre. Ce film a été tourné en catimini, avant les émeutes, en moins de vingt jours.
Les émeutes continuent en Iran et le gouvernement tente de maintenir une chape de plomb sur ces événements. En attendant de pouvoir monter le son, il faut tendre l'oreille : le moindre des soupirs du peuple iranien doit être entendu.

 

La bande-annonce du film :

 

Le morceau de rap :

 

Un morceau de pop :

 

Un article sur le réalisateur : http://www.telerama.fr/monde/le-cineaste-bahman-ghobadi-l...

Noël 2009 : un bilan

Réveillon de Noël passé tranquillement avec C. Pas envie d'aller à la grosse fête de Y. Ni de quitter Paris. Improvisation la veille qui se conclut par un ciné (Qu'un seul tienne et les autres suivront, de Léa Fehner, plutôt beau, visage de Piéta de la mère algérienne - mais pas envie d'en parler davantage). Petit passage, à Notre-Dame, pour la « séance » de 20 heures de la messe de la nativité. Premier rang occupé par tout ce que l'arrondissement compte de bourgeois catholiques, presque plus mobilisés - au cours même de la messe - par le recherche de la meilleure place (mouvement incessant de vieilles blondes), que par ce que l'un des curés (un beau type, peut-être antillais) raconte, un discours assez audacieux, aussi bien théologique (« ... et donc Dieu a accepté de faire de nous des dieux ») qu'institutionnel (« on peut reprocher à l'Église certains discours, certaines prises de position - mais il ne faut pas la juger trop sévèrement : elle reste notre mère »). L'exercice est facile, presque démagogique (le mot est à la mode), mais je regarde les premiers rangs avec leurs têtes de premiers catholiques de la messe, tout en pensant aux chrétiens irakiens, qui sont en train de se faire massacrer.
Je pars avant la fin, glisse à l'oreille de C. que je l'attendrai au café. Le parvis de Notre-Dame est tout inondé de la pluie. Je lis quelques minutes L'Enfant des limbes, de Pontalis (n'ayant pu trouver, pour l'instant, L'Amour des commencements, évoqué par Calystee), dont je parlerai sans doute plus tard. C. finit par me rejoindre. Elle s'amuse de ce qu'un enfant s'est fait rabrouer par un cadre de l'Église, parce qu'il partait avec son panier dans une mauvaise direction. Elle m'offre un petit livre de Beckett, Premier Amour. Je n'ai pas lu Beckett depuis les années universitaires et je retrouverai intact, dans le train qui me ramène le lendemain (hier) de chez ma sœur, le plaisir de ses phrases, son corps désirant en-deçà, quelque chose d'une menace intestinale - excusez-moi de n'égrener ici que les topos de son écriture.

Pauvre papa, il devait être bien emmerdé ce jour-là, s'il pouvait me voir, nous voir, emmerdé pour moi je veux dire. À moins que, dans sa grande sagesse de désincarné, il ne vît plus loin que son fils, dont le cadavre n'était pas encore tout à fait à point.
Mais pour passer maintenant à un sujet plus gai, le nom de la femme avec qui je m'unis, à peu de temps de là, le petit nom, était Lulu. Du moins elle me l'affirmait, et je ne vois pas quel intérêt elle pouvait avoir à me mentir, à ce propos. Évidemment, on ne sait jamais. N'étant pas française elle disait Loulou. Moi aussi, n'étant pas français non plus, je disais Loulou comme elle. [...] Je fis sa connaissance sur un banc, sur les bords du canal, de l'un des canaux, car notre ville en a deux, mis je n'ai jamais su les distinguer. C'était un banc très bien situé, adossé à un monceau de terre et de détritus durcis, de sorte que mes arrières étaient couverts.  Mes flancs aussi, partiellement, grâce à deux arbres vénérables, et même morts, qui flanquaient le banc de part et d'autres.


Nous partons dîner dans un de ces restaurants à touristes du quartier Latin, rue de la Huchette, pour continuer un peu à parler de nos vies - boulot, famille, amour. Je lui passe la première saison de In treatment, série à laquelle m'a initié D. : le face à face d'un psy et de ses patients, ou du psy et de son superviseur. Décor minimaliste, aucun flashback, juste les interactions psychiques qui se jouent dans le bureau confortable.
Le lendemain (le 25, donc), je rejoins ma tante dans son arrondissement pour l'habituel départ en voiture dans la famille. Coup de téléphone rituel à ma grand-mère, en cours de route, pour la prévenir que nous aurons du retard et qu'elle ne nous imagine pas versés dans un fossé ou encastrés sous un camion. Je découvre chez elle, le petit chat gris des voisins qui vient un peu la distraire, malheureusement sans doute plus que ma mère qui passe chaque jour. Ma mère, comme chaque année, m'a demandé lesquels des chocolats - au lait ou noirs - je préfère, et je sais par avance que je vais recevoir les autres. Pas grave : la vieille tradition familiale de résistance au plaisir de ses membres.
J'ai notamment offert à ma nièce, très officiellement passionnée de théâtre, très officieusement prête à tout lâcher, deux pièces : En attendant Godot, de Beckett, et Le Frigo, de Copi. N'importe quoi plutôt que les portes qui claquent et "mon cul sur la commode". Je n'ai pas pu lui trouver Qui a peur de Virginia Woolf ?
Pour une fois, je n'ai pas eu à venir avec les cadeaux qui me sont destinés (« Achète-les toi-même, nous, on a du mal à les trouver : tu demandes toujours des choses tellement bizarres ! »). Pas trop de dangereuses glissades politiques à table, mais il fait trop chaud, on mange trop, et il me faut résister aux invitations pressantes à rester dormir chez ma mère, sur le lit pliant qui me fait mal au dos, réveillé en pleine nuit avec une respiration difficile à cause du chat (« Mais je ne peux tout de même pas le tuer ! »). Non, bien sûr, qui le demande ? Je veux juste rentrer tranquillement chez moi. À une époque, elle me disait : « Mais tu peux venir avec O. Je vous laisserai mon lit et j'irai dormir dan le canapé. » Quelle idée enthousiasmante ! Quand je raconte ça en riant à mes amis, on en rajoute, on dit des horreurs : « Je mettrai des boules Quiès pour ne pas vous entendre gémir et je laisserai un petit oreille à placer sous le ventre de celui qui fait la femme. »
Le 24, j'ai finalement eu mon père au téléphone. Nous nous sommes demandé ce que nous voulions pour Noël. Rituel immuable depuis quelques années : on demande, et finalement on n'offre rien. De toute façon, nous nous voyons une fois tous les six mois, alors penser encore à s'offrir des cadeaux de Noël au mois d'avril...