26 décembre 2009
Les Chats persans
Les Chats persans (Kasi az gorbehaye irani khabar nadareh), de Bahman Ghobadi, en solitaire. La jeune scène musicale iranienne, forcément undergrund, évidemment pas à cause de la potentielle confidentialité de leur musique, mais parce que tout est suspect, tout est interdit, à commencer par la musique et tout particulièrement la pop et le rock, néfastes importations de l'Autre diabolique. Pas de discours ouvertement attentatoire à l'égard du régime, souhaitant son effondrement ; simplement le constat qu'il est impossible de faire quoi que ce soit dans ce pays. Des images de l'extrême pauvreté dans laquelle végète une frange de la population de Téhéran. Un très audacieux morceau d'un groupe de rap, adresse à Dieu, et vitupérant les profondes inégalités sociales qui gangrènent la société et promettent des lendemains bien tristes. Besoin irrépressible de la jeunesse de faire des fêtes, dernière barricade contre le désespoir qui affleure, à écouter la musique du monde entier, à rêver d'un ailleurs avec quelque chose d'une nostalgie anticipée du pays que l'on sait ne pas pouvoir quitter bien longtemps.
Et les gardiens de la foi qui rôdent, petits kapos méprisables, ivres du pouvoir de nuisance que leur confie une théocratie délirante, Dieu comme une écume à leurs lèvres. Je rêve à la chute de ce régime comme à d'autres effondrements politiques sans bien savoir ce qui pourra suivre. Ce film a été tourné en catimini, avant les émeutes, en moins de vingt jours.
Les émeutes continuent en Iran et le gouvernement tente de maintenir une chape de plomb sur ces événements. En attendant de pouvoir monter le son, il faut tendre l'oreille : le moindre des soupirs du peuple iranien doit être entendu.
La bande-annonce du film :
Le morceau de rap :
Un morceau de pop :
Un article sur le réalisateur : http://www.telerama.fr/monde/le-cineaste-bahman-ghobadi-l...
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Noël 2009 : un bilan
Réveillon de Noël passé tranquillement avec C. Pas envie d'aller à la grosse fête de Y. Ni de quitter Paris. Improvisation la veille qui se conclut par un ciné (Qu'un seul tienne et les autres suivront, de Léa Fehner, plutôt beau, visage de Piéta de la mère algérienne - mais pas envie d'en parler davantage). Petit passage, à Notre-Dame, pour la « séance » de 20 heures de la messe de la nativité. Premier rang occupé par tout ce que l'arrondissement compte de bourgeois catholiques, presque plus mobilisés - au cours même de la messe - par le recherche de la meilleure place (mouvement incessant de vieilles blondes), que par ce que l'un des curés (un beau type, peut-être antillais) raconte, un discours assez audacieux, aussi bien théologique (« ... et donc Dieu a accepté de faire de nous des dieux ») qu'institutionnel (« on peut reprocher à l'Église certains discours, certaines prises de position - mais il ne faut pas la juger trop sévèrement : elle reste notre mère »). L'exercice est facile, presque démagogique (le mot est à la mode), mais je regarde les premiers rangs avec leurs têtes de premiers catholiques de la messe, tout en pensant aux chrétiens irakiens, qui sont en train de se faire massacrer.
Je pars avant la fin, glisse à l'oreille de C. que je l'attendrai au café. Le parvis de Notre-Dame est tout inondé de la pluie. Je lis quelques minutes L'Enfant des limbes, de Pontalis (n'ayant pu trouver, pour l'instant, L'Amour des commencements dont parlais Calystee), dont je parlerai sans doute plus tard. C. finit par me rejoindre. Elle s'amuse de ce qu'un enfant s'est fait rabrouer par un cadre de l'Église, parce qu'il partait avec son panier dans une mauvaise direction. Elle m'offre un petit livre de Beckett, Premier Amour. Je n'ai pas lu Beckett depuis les années universitaires et je retrouverai intact, dans le train qui me ramène le lendemain (hier) de chez ma sœur, le plaisir de ses phrases, son corps désirant en-deçà, quelque chose d'une menace intestinale - excusez-moi de n'égrener ici que les topos de son écriture.
Pauvre papa, il devait être bien emmerdé ce jour-là, s'il pouvait me voir, nous voir, emmerdé pour moi je veux dire. À moins que, dans sa grande sagesse de désincarné, il ne vît plus loin que son fils, dont le cadavre n'était pas encore tout à fait à point.
Mais pour passer maintenant à un sujet plus gai, le nom de la femme avec qui je m'unis, à peu de temps de là, le petit nom, était Lulu. Du moins elle me l'affirmait, et je ne vois pas quel intérêt elle pouvait avoir à me mentir, à ce propos. Évidemment, on ne sait jamais. N'étant pas française elle disait Loulou. Moi aussi, n'étant pas français non plus, je disais Loulou comme elle. [...] Je fis sa connaissance sur un banc, sur les bords du canal, de l'un des canaux, car notre ville en a deux, mis je n'ai jamais su les distinguer. C'était un banc très bien situé, adossé à un monceau de terre et de détritus durcis, de sorte que mes arrières étaient couverts. Mes flancs aussi, partiellement, grâce à deux arbres vénérables, et même morts, qui flanquaient le banc de part et d'autres.
Nous partons dîner dans un de ces restaurants à touristes du quartier Latin, rue de la Huchette, pour continuer un peu à parler de nos vies - boulot, famille, amour. Je lui passe la première saison de In treatment, série à laquelle m'a initié D. : le face à face d'un psy et de ses patients, ou du psy et de son superviseur. Décor minimaliste, aucun flashback, juste les interactions psychiques qui se jouent dans le bureau confortable.
Le lendemain (le 25, donc), je rejoins ma tante dans son arrondissement pour l'habituel départ en voiture dans la famille. Coup de téléphone rituel à ma grand-mère, en cours de route, pour la prévenir que nous aurons du retard et qu'elle ne nous imagine pas versés dans un fossé ou encastrés sous un camion. Je découvre chez elle, le petit chat gris des voisins qui vient un peu la distraire, malheureusement sans doute plus que ma mère qui passe chaque jour. Ma mère, comme chaque année, m'a demandé lesquels des chocolats - au lait ou noirs - je préfère, et je sais par avance que je vais recevoir les autres. Pas grave : la vieille tradition familiale de résistance au plaisir de ses membres.
J'ai notamment offert à ma nièce, très officiellement passionnée de théâtre, très officieusement prête à tout lâcher, deux pièces : En attendant Godot, de Beckett, et Le Frigo, de Copi. N'importe quoi plutôt que les portes qui claquent et "mon cul sur la commode". Je n'ai pas pu lui trouver Qui a peur de Virginia Woolf ?
Pour une fois, je n'ai pas eu à venir avec les cadeaux qui me sont destinés (« Achète-les toi-même, nous, on a du mal à les trouver : tu demandes toujours des choses tellement bizarres ! »). Pas trop de dangereuses glissades politiques à table, mais il fait trop chaud, on mange trop, et il me faut résister aux invitations pressantes à rester dormir chez ma mère, sur le lit pliant qui me fait mal au dos, réveillé en pleine nuit avec une respiration difficile à cause du chat (« Mais je ne peux tout de même pas le tuer ! »). Non, bien sûr, qui le demande ? Je veux juste rentrer tranquillement chez moi. À une époque, elle me disait : « Mais tu peux venir avec O. Je vous laisserai mon lit et j'irai dormir dan le canapé. » Quelle idée enthousiasmante ! Quand je raconte ça en riant à mes amis, on en rajoute, on dit des horreurs : « Je mettrai des boules Quiès pour ne pas vous entendre gémir et je laisserai un petit oreille à placer sous le ventre de celui qui fait la femme. »
Le 24, j'ai finalement eu mon père au téléphone. Nous nous sommes demandé ce que nous voulions pour Noël. Rituel immuable depuis quelques années : on demande, et finalement on n'offre rien. De toute façon, nous nous voyons une fois tous les six mois, alors penser encore à s'offrir des cadeaux de Noël au mois d'avril...
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23 décembre 2009
Juliette
J'ai rencontré Juliette alors que je n'avais pas encore tout à fait seize ans. Je la revois, habillée tout en noir (comme moi, je pense), assise sur le canapé à côté de ma cousine dont elle était l'amie. Elles s'étaient connues dans un centre de Seine-et-Marne qui scolarisait les adolescents présentant divers handicaps.
La naissance de ma cousine avait été éprouvante et elle était restée privée d'oxygène pendant quelques instants, la laissant avec d'importantes difficultés d'élocution, des gestes désordonnés et avec, en conséquence, un caractère difficile qui la poussait à de fréquents accès de larmes, une fragilité qui tenait autant au regard des autres, indépassé, qu'à l'image d'un corps, donné aux autres et à elle-même pour immédiatement différent, qu'elle ne parvenait pas véritablement à intégrer. Je me souviens que, petits, et parce qu'elle ne pouvait « marcher » que sur les genoux, nous faisions d'incessantes courses dans le couloir de chez mes parents, équipés de genouillères. Ma mère affichait ostensiblement sa pitié, se tournait vers ses parents pour dire, devant elle : « Je suis désolée, je ne comprends pas ce qu'elle dit », alors que je la comprenais. Je pensais beaucoup de mal de ma mère, que je trouvais bête et cruelle, se croyant par ailleurs obligée de lister patiemment à qui voulait bien l'écouter tout ce que ma cousine ne pourrait jamais faire : avoir un amoureux (« mais qui voudrait d'elle ? »), trouver un travail (« mais qui voudrait d'elle ? ») , avoir des enfants (« elle serait incapable de s'en occuper »), marcher (« mais il faut que quelqu'un lui dise que, malgré l'opération, elle ne pourra pas marcher »). Ca me mettait - ça me met - dans des colères noires, non parce que je crois que la volonté peut tout, mais parce que je trouvais abject de lui dénier les rêves, de stigmatiser son handicap et, au fond, de déplorer (« pour elle » - car bien sûr on se sentait tenu de penser pour elle) qu'elle ait vécu.
Je crois pouvoir prétendre que je me souviens du regard que j'ai échangé avec Juliette la première fois que je l'ai vue, ce jour-là, chez les parents de ma cousine où elle était venue passer le week-end, ainsi qu'elle allait le faire de plus en plus fréquemment.
Juliette, elle, souffre d'une cardiopathie (syndrome d'Eisenmenger) inopérable. Lorsqu'elle est née, le corps médical a dit à ses parents : « Ne vous attachez pas à elle et faites d'autres enfants : elle ne vivra pas ». La malformation de Juliette la laisse essoufflée au moindre effort et migraineuse. À l'époque, ce n'était pas si évident, et si elle évitait les escaliers, elle dansait et buvait bien volontiers.
Ce jour-là, un peu timides tous les deux, nous avons dû parler de musique (les Doors, Pink Floyd, M. Farmer - nous étions éclectiques !), des livres que nous lisions, des professeurs et des matières que nous aimions.
C'est ainsi qu'est née notre amitié, que nous entretenions au moyen d'une longue correspondance, des lettres de quinze ou vingt pages comme les adolescents savent les écrire, déroulant leurs rêves et leurs aspirations, leurs angoisses et leurs chagrins. Par la suite, nous avons accompagné ma cousine (elle avait été opérée des pieds et était capable, contre toute attente, de marcher, même maladroitement) en boîte de nuit où elle s'évertuait à tomber amoureuse des videurs, et c'est dans un angle de cette boîte où passait une musique assez minable, assis sur un sofa rouge, que Juliette m'a confié être amoureuse de moi, presque désolée de l'être. Cette confession m'avait laissé désemparé bien sûr, ce d'autant qu'à l'époque j'étais encore incapable de parler, même à elle, de mon homosexualité ; qui plus est, la légèreté affichée avec laquelle elle prenait la chose sexuelle me laissait plus paniqué et menteur encore. De mon côté, j'étais très officiellement l'amoureux malheureux de Caroline qui - Dieu merci - avait le bon goût d'être en couple. Combien de lettres encore à cette époque, à évoquer nos lectures, à nous envoyer les poèmes ou les petits textes que nous écrivions, à tenter de comprendre nos états d'âme, le sentiment amoureux. Car Juliette et moi avons ceci en commun d'être d'éternels amoureux, bien plus à l'aise dans la gestion de son impossible manifestation que dans sa possible réalisation. Combien d'heures, aujourd'hui délicieuses, avons-nous pu passer, l'un comme l'autre, à commenter la confrontation de nos désirs d'absolu à l'épreuve de la réalité...
C'est à Juliette que j'ai parlé, pour la première fois, de mon désir pour les hommes. Les sorties en boîte, ses séjours à Antony où j'étais en collocation, la mémorable soirée déguisée au Tango, pour Halloween. Plus tard, les nuits entières passées chez Carmen, à boire et à danser, à embrasser des inconnu(e)s, et moi qui tendait les bras autour d'elle pour écarter le danger qu'une certaine forme d'inconscience l'autorisait à affronter. J'admirais chez elle quelque chose d'une force, d'une mise à distance de la mort que ses colères et ses révoltes tenaient éloignée. J'ignore si elle le sait, mais l'angoisse parfois me rendait nerveux, parce qu'il me semblait qu'elle se mettait inconsidérément en danger, qu'elle prenait trop de risques (et elle était prête à suivre à peu près n'importe qui).
Plus tard, il y eut un peu de distance parfois, parce que la vie va très vite, parce que j'avais besoin, à l'occasion, de m'étourdir dans un flot d'amants. Aussi, parce qu'il me semblait la voir plus fragile. Nous avions tant pleuré dans les bras l'un de l'autre pour nos amours impossibles ou tenues en échec, qu'il me semblait que je devais l'épargner, que mes tristesses répétitives, mes prostrations sentimentales étaient dérisoires en comparaison du danger qui la guettait, qui la guette. Même en sachant qu'elle est de ceux qui placent haut les élans du cœur. Et quand je me suis résolu à lui téléphoner pour lui annoncer ma maladie quelques semaines après son diagnostic, je l'ai fait sur un ton un peu sec, le ton qu'emploie le corps médical pour les annonces de pronostic. Elle s'est mise à pleurer. C'était un soir, après une réunion au centre de loisirs où je travaillais alors. Il faisait doux dehors. Je faisais les cent pas, le téléphone collé à l'oreille, dans le petit jardin. Elle m'a dit deux choses que j'ai parfaitement su entendre, parce que c'était Juliette : « Nous nous sommes éloignés tant que cela ? » et « Je t'ai toujours imaginé à mon enterrement. »
Pendant quelques mois, ceux du traitement, je me suis senti proche d'elle, physiquement, plus que jamais, comme si une menace semblable nous liait dès lors. Je la rejoignais : nous habitions désormais le même monde réinvesti du doute : quelle serait notre issue ?
Depuis quelques années, la santé de Juliette s'est dégradée. Les migraines se sont multipliées et elle sait qu'elle a besoin de davantage d'oxygène pour tenter de contraindre sa fatigue.
L'année dernière, elle a eu un AVC. Quand je l'ai retrouvée sur son lit d'hôpital, presque incapable de parler, ne pouvant plus bouger la partie droite de son corps, elle nous a regardés, Yohanna, sa mère et moi (mais j'ai eu l'impression qu'elle ne regardait que moi) et, tout en marmonnant « si ça ne s'arrange pas... », elle a mimé le geste du révolver que l'on pose sur la tempe. Mon sang s'est glacé dans mes veines et c'est à ce froid qui m'a parcouru que je dois de n'avoir pas pleuré. Je suis revenu la voir, après le travail, dans les semaines qui ont suivi. Je lui ai fait un peu de lecture et je mesurais les progrès constants qu'elle faisait.
Mais elle est ressortie de cette épreuve plus affaiblie encore. Migraine, fatigue, essoufflement et tristesse à se savoir enfermée chez sa mère. Je la sens hésiter à me confier sa colère, sa lassitude parfois. Sans doute a-t-elle peur que je ne puisse l'entendre. Dans ces contrées-là vit sa pudeur. Sa mort m'est inconcevable. Avec l'hébètement de ceux qui vont peut-être rester, je ne peux tout simplement pas - une fois encore - imaginer que le monde puisse encore tourner, avec cette colère rentrée de ceux qui savent qu'il tournera tout de même.
Mais, tout en venant d'écrire ce que je viens d'écrire, je veux également qu'elle sache que je peux l'entendre. Que je peux entendre ce qui est tout à la fois, peut-être, sa fatigue, sa rage devant cette société qui fait si peu pour les handicapés, son besoin de savoir qu'elle partira dignement et son envie de continuer, pour la poésie qu'elle lit et écrit, pour les cieux bretons, et les moments chaleureux.
12:39 Publié dans Les portraits | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : juliette
22 décembre 2009
La vanité de la contrainte
D. se plait à me dire que je pourrais être analyste : je l'écoute et retiens tout ce qu'il me dit.
D. dit que les hommes en couple envient toujours les célibataires, et inversement. Plus honnêtement, davantage que les célibataires, j'envie un peu celui qui le trouvera.
Lors de notre dîner d'il y a quelques jours, il a évoqué la possibilité que le Philosophe couve quelques sentiments à mon égard, tout comme j'ai pu imaginer que le Philosophe était animé de tendres attentions à l'encontre de D.
Assourdissant silence autour de la troisième possibilité de notre petite triangulation, de part et d'autre de la table.
16:14 Publié dans La boîte noire | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
21 décembre 2009
Canine (Kynodontas)
Histoire de ne pas rester sur un échec cinématographique, j'ai proposé à Yann et à D. d'aller voir Canine, dont la bande-annonce m'avait singulièrement intrigué au moment de sa sortie, il y a quelques semaines.
Une famille vit en autarcie dans une propriété protégée du monde extérieur par une grande palissade. Le père, seul, sort pour aller travailler, pendant que les trois grands enfants restent avec la mère, apprennent d'étranges règles, se livrent à de curieux jeux, s'initient à la chose sexuelle. La mère, peut-être, est enceinte de jumeaux et d'un chien.
Ce film m'a semblé une attaque en règle de la famille, dans la mesure où, ici, son fonctionnement pathologique n'est qu'une extrapolation de ses tendances foncières. La langue est toujours transmise par les parents, mais c'est un vocabulaire dévoyé qui leur est offert, des signifiants offerts à d'autres signifiés : pas certains de pouvoir les protéger des mots, les parents écartent tout de même d'eux les concepts menaçants. Une salière se dit « téléphone », un « zombie » devient une petite plante jaune.
Les avions qui passent dans le ciel ne sont que des jouets qui tombent parfois dans le jardin. Les chats sont des monstres assoiffés de sang qui viennent du monde du dehors et qui, à eux seuls, justifient l'enfermement. Car dans cette famille, on n'est suffisamment préparé à sortir de la maison que lorsqu'une canine tombe et repousse.
C'est un film étrange et souvent dérangeant, des plans parfois courts qui esquissent l'étrangeté des règles et un regard qui scrute des corps d'une certaine innocence ; mais c'est aussi une expérience scénaristique assez unique.
23:03 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : canine, yorgos lanthimos
19 décembre 2009
Max et les maximonstres
Première sortie cinéma nous réunissant, D, Yann et moi, tout d'abord autour de trois sages chocolats chauds par cet après-midi glacé. Rythme nouveau de la conversation à trouver : ces deux-là, bien qu'ayant quelques points communs, notamment professionnels, ne se connaissent pas (ou si peu). Séance ciné, donc, entre un déjeuner chez ma tante et une séance de garderie pour Yann : Max et les Maximonstres.
Je ne suis sorti qu'une fois d'un cinéma avant la fin du film, c'était il y a plus de quinze ans - d'ailleurs, je ne me souviens pas du film en question -, et il est rare que je m'ennuie, mais j'ai vraiment béni le ciel et les producteurs que le film dure moins de deux heures. Grand réconfort à découvrir que mes deux acolytes en ont pensé la même chose (l'un des deux s'est endormi par intermittence). Outre la laideur des images (et je ne parle même pas des monstres), un ennui mortel se dégage de ce film, dû évidemment à un scénario assez inepte et à un gosse qui mériterait assez largement qu'on lui colle Super Nany dans les pattes. Nous nous sommes demandé à quel public s'adressait ce film. Les monstres, caractériels, ont de quoi faire flipper les gosses (et Yann nous a dit qu'une projection test, après le premier montage, avait été effroyable : les gamins hurlaient dans la salle), et le substrat psychopédagogique (sur son île aux monstres, l'enfant revit, dans une espèce de psychodrame, les difficultés qu'il fait vivre aux adultes de son entourage) est trop mince pour véritablement intéresser les adultes. Certains critiques ont presque crié au génie. Dîner en tête à tête avec D.
23:28 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : max et les maximonstres, spike jonze
13 décembre 2009
Le ruban blanc
Beaucoup d'adultes donnent l'impression d'avoir oublié les enfants qu'ils étaient ou, tout au moins, de ne pas extrapoler à l'Enfance le ruban froissé de la leur. On peut se souvenir avoir été parfois moqueur, dans la force du groupe, à s'en prendre soudain à un plus faible, ou d'avoir été soi-même brutalisé, à l'occasion de bien trouble façon, et se refuser à voir dans l'enfant le petit primate en devenir qui porte, outre les failles de toute une famille, le vague souvenir d'une vieille lignée qui a assuré à notre espèce la suprématie au moins autant grâce à l'intelligence qu'à la violence. Sans doute la religion fut-elle un des moyens d'organiser le chaos du monde, de lui donner un sens, d'où que vienne la mort, mais la religion fut également un moyen de structurer la tribu, de l'astreindre à des règles pour dépasser la seule victoire de la brutalité, celle du chef.
D'où provient la résistance du pasteur du Ruban blanc d'Haneke à ne pas entendre la vraisemblable violence des enfants, la vraie violence, celle qui se nourrit de la cruauté, ou du moins à ne bien vouloir punir que les petits travers que l'on attribue à cet âge - l'effronterie, le mensonge... - punition donnée derrière une porte fermée à la caméra, ainsi qu'on le fait dans les familles respectables ?
Car il y a quelque chose de pourri dans la petite communauté villageoise organisée, presque féodalement, autour de son baron, de son pasteur et, enfin, derrière l'instituteur. Au cours des quelques mois qui précèdent la Première Guerre mondiale, la communauté des enfants, fourbe et unie, dans la prémonition peut-être de ce premier suicide européen du XXe siècle, exerce sa violence sans motif apparent : le médecin, que l'on fait tomber de son cheval, le fils du baron, ligoté et battu, de même que le petit trisomique... comme si les enfants s'étaient mis à comprendre la duplicité du monde des adultes (tous, ou à peu près, abominables dans ce film implacable de froideur), cette mystérieuse alliance d'un carcan moral en acier trempé et cette haine à peu près totale de l'Autre.
23:51 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le ruban blanc, michael haneke
Le Concert
Ma nièce a adoré, ma tante et une collègue se sont montrées plus réservées, à cause des invraisemblances et d'une espèce de surenchère du bordel russe supposé.
Je passe un peu de temps avec D. (il faudra pourtant bien que je lui dégote un surnom plus conforme à l'image que j'en ai...), à faire quelques boutiques dans le quartier des Halles où il part en repérages pour ses achats de Noël. Quelques assiettes à trouver dans une boutique de la rue Montmartre, peut-être un Ganesh passage du Grand Cerf, avant de retrouver le Philosophe pour aller voir Le Concert. Pays curieux, pour lequel j'ai beaucoup de tendresse, où des figurants sont engagés pour les manifestations en faveur du parti communiste, où les nouveaux riches sont très riches et très... nouveaux riches, où la nostalgie est une forme d'art : pauvres Russes qui n'en finissent pas de désespérer de leur modernité. Quelques scènes véritablement très drôles et beaucoup d'énergie, seule à porter (à défaut du scénario) la cohérence du film. Mais l'engouement qu'il a suscité me laisse un peu perplexe.
En sortant, le Philosophe se montre presque hystériquement contre ce film, à tel point qu'il me donne l'impression de vouloir absolument et un peu exagérément s'en prendre à un film moyen pour en avoir trop vu de bons dernièrement. Je le lui dis. D. et moi sommes tout de même un peu plus enthousiastes, bien prêts à reconnaître les limites du scénario, des dialogues et de Mélanie Laurent... Dîner dans un japonais du 1er arrondissement, on s'éternise un peu en terrasse chauffée (avant interdiction) du Marais...
03:09 Publié dans Les films | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le concert, radu mihaileanu
11 décembre 2009
The Rocky Horror Picture Show
Deux types de mon âge dans le métro, du genre à avoir 400 amis chacun sur Facebook et à aller boire un coup chez Jipé avant d'aller dans un bar à la mode du 11e arrondissement, évoquent le voyage d'un des deux, je ne sais où, en des lieux en tout cas où l'on peut avoir deux filles pour quarante euros. « Mais c'est légal ? », s'est apparemment inquiété auprès de la maquerelle le futur consommateur sourcilleux de la loi. « Et pour ce prix-là, elles faisaient tout ? », demande l'autre. Sourire canaille soigneusement choisi : « Ouais... » AH ! AH ! AH !
Ah, ah, ah...
Plus tard, assis à la terrasse à côté de moi, alors que j'attends Yohanna et le Philosophe pour une séance au Studio Galande du Rocky Horror Picture Show (qu'ils n'ont jamais vu), quatre quarantenaires parlent de l'éducation des enfants et des adolescents, et des moyens qu'il convient d'employer pour leur ouvrir l'esprit. Open your mind, let the sunshine in, etc. L'une évoque le stage qu'ont fait les deux fils d'une amie, dans je ne sais quel pays : une semaine dans un orphelinat et une autre dans un centre pour jeunes délinquants. Riant ! Par la suite, elle évoque un voyage en Afrique, au cours duquel, par la fenêtre d'un train, elle a donné à un groupe d'enfants sur le quai une bouteille (d'eau ?). « J'ai vite réalisé mon erreur quand ils ont commencé à se battre comme des chiffonniers. Il y avait carrément un nuage de poussière, comme dans les dessins animés : on aurait dit des animaux. »
Dans la petite salle du Studio Galande, équipés de riz et de bouteilles d'eau, nous ne sommes pas loin d'être les plus âgés. Les animateurs semblent en forme et leur Frank-N-Furter est plutôt sexy (bien plus que Tim Curry en tout cas) : il n'aurait pas à beaucoup me pousser pour que la fameuse interaction avec le public ne soit dans mon cas requalifiée en tripotage caractérisé. Dans la salle, trois anniversairés (dont... un jeune prêtre sur lequel le Philosophe se jettera avec beaucoup d'entrain au moment de la simulation de la partouze). Le jeune type choisi dans le public pour jouer la créature torse-nue et en slip doré n'était pas mal non plus. Au moins le vieillissement et l'« adipeusisation » nous ont-ils épargnés, au philosophe et à moi, ce genre d'exposition. Nous sommes ressortis trempés, du riz plein les cheveux, joyeux comme des gosses.
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08 décembre 2009
La route
La Route, de John Hillcoat, d'après le livre de Cormac McCarthy, avec le Marin. En des temps post-apocalyptiques, qui ont vu la disparition à peu près complète des animaux et de la végétation, un père et son fils partent vers le sud après le suicide de la mère. Le sud... pour ? on est en droit de douter que le monde y sera meilleur, mais on peut comprendre cette envie de marcher inlassablement, seul moyen d'alimenter l'espoir.
Privés de nourritures, beaucoup d'hommes et de femmes ont recours au cannibalisme, qu'il s'agit évidemment d'éviter avec soin - mais comment ne pas s'approcher des maisons que l'on croit vides en espérant y trouver des provisions ? Quelques scènes terribles, non pas de dévoration, mais de traque, et d'autres véritablement déchirantes, là où l'instinct de survie prend le pas sur les reliquats de la compassion.
Le film n'évite pas toujours le Grand-Guignol, mais la photographie est magnifique.
Réconfortés par une bière à l'issue de la projection, et orientant bientôt la conversation sur la question de la famille (un autre chaos), nous nous demandons combien d'heures nous tiendrions dans cette situation avant de servir d'amuse-gueule (dans le cas du Marin, plutôt fluet) ou de plat de résistance (dans le mien) au vieux gentil voisin, à la grand-mère attachante que l'on croise tous les jours, ou au sympathique gardien.
Il y a quelques mois de cela, Chapi et moi, évoquant alors ces films d'épouvante où le personnage est acculé, sur le point d'être dévoré vivant ou torturé, nous déplorions que, dans sa grande clémence, Mère Nature n'ait pas offert à l'Homme même entravé la possibilité d'une autolyse juste en prononçant (ou même en pensant à) quelques phrases magiques.
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