02 juillet 2008
Des doutes
Hier soir, dernière séance de Diary of the Dead en compagnie de ChapiChapo, de deux autres amis et du Petit Prince (à mes côtés). C'est curieux comme il éveille chez moi des élans protecteurs (je suppose que ce genre de curseur bouge en fonction de l'Autre) : il y a chez lui une fragilité tout à fait charmante (mais peut-être pas tout à fait réelle) qui actualise un phantasme adolescent : porter secours.
Après le film - pas terrible, surtout en regard des critiques dithyrambiques qui ont parfois accompagné sa sortie - on a marché ensemble une dizaine de minutes. Encore une émotion adolescente : chacun des instants passés en sa seule compagnie me plonge dans un ravissement gêné.
....
Je soupçonne ChapiChapo de se douter de quelque chose : ils ont toujours l'air étonné de le voir débarquer, forcément invité par moi, et parfois (souvent même ces derniers temps), sans le Renard.
....
Le temps est encore suspendu. Son départ à l'automne reste irréel et lorsque j'essaie d'envisager plus nettement cet éloignement, je le fais (pour l'heure) sans tristesse réelle, sans doute parce que, malgré cet élan sincère et spontané du coeur, je pressens un salutaire retour à la normalité. Je ne suis pas certain - loin de là - d'avoir à lui offrir ce qu'il attend (si tant est qu'il attende quelque chose). J'ai par ailleurs beaucoup de sympathie pour le Renard qui m'a confié, le soir de son anniversaire, qu'il craignait pour l'avenir de son couple, activant immédiatement l'essentiel de mon empathie. Enfin, parce que je conserve à O. beaucoup de tendresse malgré l'étrangeté de notre relation.
Une attente presque de son départ, parce que la réalité n'est jamais à la hauteur, parce que je sais qu'au fond, je fais partie de ces gens qui ne reconnaissent jamais le bonheur même lorsqu'il est couché devant eux, trop occupés à le rêver.
23:07 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : diary of the dead
D'un film vu en compagnie d'un marin
Mercredi dernier, Valse avec Bachir. Les premières minutes pourraient être consacrées à la surprise qu'occasionne la technique d'animation, si ce n'est que la violence vous saute à la gorge. Tragique de ce pays qui semble expier sans fin la réconciliation impossible de toute une région. Très touchant travail sur la mémoire et sur un inconscient dont on oublie trop souvent le dynamisme et la propension à enterrer la réalité sous un magma terrible d'associations symboliques et fluctuantes, tout en laissant traîner un fil d'Ariane dont on ne saura jamais s'il conduit à sa Vérité ou à un avatar.
Détail troublant et tout à fait personnel : plusieurs scènes montrent une boutique de Christofle. Quand ma tante a été évacuée de Beyrouth, elle a fait la connaissance d'une femme - devenue très vite sa meilleure amie, puis l'amie de la famille - qui, précisément, travaillait dans cette boutique. Quand elle a fini par mourir, vaincue par son cancer, elle était en train d'écrire un roman. Elle avait dit à mi-mots à ma tante qu'elle y parlait de son seul et unique amour. Pour un Libanais.
.....
Les dernières minutes sont à la limite du soutenable.
08:52 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : valse avec bachir, beyrouth, nicole, christofle
De la sublimation comme mécanisme de défense
Une phrase en suspens ricoche sur mes lèvres
Et se perd dans l'air lourd.
Un regard hésite puis se cache
Dans une poche arrière.
Retour niché entre les pattes du renard,
Le Petit Prince s'éloigne dans la nuit.
Suivi de mon ombre.
01:06 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21 juin 2008
Des légendes urbaines
Avant-hier soir, apéritif qui s'est éternisé chez les deux grâces, avec ChapiChapo, le Petit Prince et la Rose. Vers 23 heures, on a évoqué nos rencontres avec des psychopathes. J'ai raconté celle avec un balaise qui m'avait sorti tout de go : "tu ne sortiras pas d'ici avant que j'aie joui".
L'un des invités nous a expliqué qu'il avait failli se faire enlever à l'âge de cinq ans : un homme l'avait saisi au beau milieu des Halles et était parti avec lui en courant. Cela m'a vraiment effrayé car l'on n'ose imaginer - mais on le sait - ce qui lui serait arrivé si les cris de sa mère n'avaient pas contraint le kidnappeur à relâcher l'enfant.
De fil en aiguille, on en est venu à évoquer les légendes urbaines. Les sociologues ont beaucoup étudié les mécanismes présidant à la naissance (et comment elles se nourrissent tout à la fois d'angoisses collectives contemporaines et de légendes et rumeurs très anciennes) et à la propagation (c'est toujours soi-disant arrivé à l'ami d'un ami ; et quand on la raconte à son tour, on ne dit pas "à l'ami d'un ami d'un ami" mais bien "à l'ami d'un ami", tant et si bien qu'on serait bien en peine de remonter jusqu'à la source). Il y a quelques années, j'avais surpris une collègue en flagrant délit de colportage de légende urbaine. C'était évidemment arrivé à la très bonne amie d'une très bonne amie. Ca se passait dans un restaurant chinois. La femme mangeait du poulet au gingembre quand un petit os se coinça dans sa gorge. Panique, hospitalisation, opération. Et le médecin, évidemment grave, de lui annoncer : "Madame... ce n'était pas un os de poulet...".
Silence entendu de ma collègue toutefois désarçonnée par mon sourire ironique. Os de chien ? Os de chat ? Os... humain ? (la légende est effectivement à relier à une autre, celle de la mystérieuse disparition des cadavres asiatiques...)
Pourquoi tu souris ? tu ne me crois pas ?
Tu connais le principe des légendes urbaines ?
Non...
Je lui explique alors. Elle admet que c'est en réalité à l'amie d'une amie d'une amie, mais ajoute que tous les maillons de la chaîne sont dignes de confiance. Bah voyons !
A ceux que les légendes urbaines intéressent, je conseille la lecture de Légendes urbaines, rumeurs d'aujourd'hui, de Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, chez Payot, et notamment "L'os du rat et autres animaux immondes mangés". Mon histoire préférée ? celle du "Doberman qui étouffe". A raconter de nuit en pleine forêt.
Et à ceux qui font suivre les mails les plus délirants, je conseille la consultation régulière de http://www.hoaxbuster.com...
03:26 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : légendes urbaines, hoax
19 juin 2008
De l'uniformisation
Sex and the City lundi soir, avec quelques fans. Je ne regardais pas régulièrement la série, mais suffisamment pour me prêter au jeu des identifications : de nous tous, qui est Carrie, qui est Samantha (beaucoup de candidats en fait pour cette dernière).
Je trouve assez déprimante la conception qu'ont les personnages (j'ai résisté à la tentation d'écrire : les Américains) de l'amour et du sexe, qui promet bien des souffrances un peu artificielles. L'amour et la sexualité semblent à présent les valeurs-refuge de qui s'ennuie dans un monde qu'on a renoncé à changer. La libération sexuelle - si nécessaire pourtant - n'a pas véritablement eu lieu, dans la mesure où je sens les gens assez peu libres. Après l'effervescence des années soixante et soixante-dix, lieux d'une sincère jubilation, d'une naïveté qu'on a cru - sans doute à tort - pouvoir retrouver après le triomphe des valeurs bourgeoises (hygiénistes, nationalistes et morales) au XVIIIe siècle, le désir et l'amour ne sont plus à présent que le support, tout à la fois de frustrations d'ordre économique et social ("jouissez !", impératif derrière lequel il faut entendre : "il ne reste plus que cela sur quoi vous pouvez encore - illusoirement - exercer votre individualité") et des mécanismes essentiels de notre civilisation : on est comme des enfants face à la frustration.
On nous fait croire que l'amour, le désir sont des objets pleins, ronds et doux, cachés quelque part et qu'il s'agit de trouver coûte que coûte. Mais le désir, qu'on le veuille ou non, demeure cet espace creux, incomplet, incapable de se remplir à ras bord. Et l'amour ("L'amour, c'est l'infini à la portée des caniches" disait Céline), comme disait Lacan, "c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas".
Autrefois, c'était plus simple : les artistes, bien conscients du problème, sublimaient dans le Beau, dans une idée du Beau qui n'avait guère sa place dans la réalité. Le reste de la population se mariait, se détestait, se cocufiait sans en faire des tonnes. A présent, tout est très hystérisé. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter les conversations téléphoniques des dindes (des deux sexes) : "je lui ai dit ça", "il m'a répondu ça", "tu me connais, ch'uis comme ça", etc. On s'agite beaucoup pour pas grand-chose et, pire, on agite dans tous les sens des concepts psychanalytiques d'une infinie nuance (et qui jamais n'ont promis le bonheur !) pour n'en extirper que deux trois concepts mal digérés, étalés dans la presse, et qui promettent de changer l'autre et de se changer, de s'adapter et de l'adapter, dans des tonalités qui évoquent davantage les concepts publicitaires que le "connais-toi toi-même" : "If you want, you can", "Just do it", "Parce que je le vaux bien", etc.
On a beaucoup critiqué (et à juste titre) l'uniformité des individus dans les sociétés totalitaires (communistes en tête), mais l'on va précisément vers cela, si nous n'y sommes pas déjà. L'espace qui reste à l'expression de la personnalité est restreint au maximum : Ikéa ou Habitat ? Gap ou je ne sais quoi ?
[Une amie qui travaille dans la mode, partie à New York il y a quelques semaines pour assister aux réunions préparant la mode de demain, m'expliquait que derrière les effets de mode se nichaient le coût des matières premières (recul du nylon) et des ententes entre créateurs (si tu lances ceci, je lance cela).]
La fantaisie même doit faire l'objet de méfiance (la contestation du spectacle est à présent le spectacle de la contestation, merci M. Debord pour cette malédiction lancée) : on reproche aux fantaisistes de "vouloir se rendre intéressant" (ce qui est, en plus, souvent le cas !) car notre société a tout prévu : feindre de tout accepter (de tout digérer, de tout neutraliser) et, parallèlement, soit immédiatement ériger l'épiphénomène en système (s'il y a du fric à se faire), soit dépêcher des émissaires chargés d'inviter l'individu, avec plus ou moins de fermeté, à se ranger dans l'un ou l'autre groupe préexistant dont il ne sera plus qu'une tendance, sous peine d'être ringardisé.
....
Si l'on veut le bonheur à tout prix, la solution est toute trouvée : renoncer à la sexualité (c'est Freud, je crois, qui disait que si l'on offrait à la société le moyen de renoncer à la sexualité, elle se ruerait dessus) et se gaver de médicaments euphorisants. Les oeuvres d'anticipation évoquent à l'occasion ces deux voies possibles tout en suggérant qu'elles seront imposées par un système totalitaire. Rien n'est moins sûr : il n'est pas impossible que la société, comme un banc de poissons, s'y achemine seule lorsque, saoulée de l'incomplétude du désir, ne retenant par ailleurs que les dangers qu'il fait peser sur la vie en société, elle trouve les moyens d'y renoncer.
D'ici là, on est bien obligés de répondre comme on peut aux invitations répétées à la jouissance et au bonheur.
19:54 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : sex and the city, lacan, baudrillard, debord
18 juin 2008
De l'hématologue
Dernière étape franchie avec succès.
J'ai beaucoup de sympathie pour mon hématologue. Il est vrai qu'après tout, je le connais depuis huit ans et, si on se voit moins depuis quelques années déjà, je lui sais gré de ses certitudes. Je le revois comme si c'était hier, assis sur mon lit d'hôpital, flanqué de deux internes terrorisés, avec les résultats de ma biopsie et alors que je perdais encore deux kilos par semaine (quelle époque !), m'annonçant le diagnostic et ajoutant immédiatement : "on va vous tirer de là".
Parfois il avait des petites phrases un peu mélodramatiques qui me faisaient sourire ("vous savez, ça cicatrise aussi l'âme") mais qui, je crois, creusaient leur voie dans le méandre des connections neuronales pour finalement atteindre leur but. Heureusement, il était trop âgé pour que je tombe amoureux ; mais je confesse un petit trouble éprouvé pour le jeune radiothérapeute au charme suranné, ainsi que pour un autre hémato qui s'occupait de moi à l'occasion et auquel j'avais fait une cassette (à sa demande) de Brigitte Fontaine. Une nuit, j'avais rêvé que j'étais assis en tailleur dans une immense pièce vide et carrelée et, qu'agenouillé derrière moi, il me lavait les cheveux (quel symbolisme léger !!)
.....
Entre temps, toutes les infirmières que j'ai connues ont quitté le service. Durant mon traitement, j'étais le plus souvent entre les mains de deux d'entre elles. La première, d'une cinquantaine d'années, Rose, un peu revêche au premier abord (mais l'on comprenait assez vite, derrière les services rendus un peu froidement - mais rendus tout de même -, qu'il s'agissait sans doute de se protéger : il y avait beaucoup d'adolescents et de jeunes adultes dans le service et certains - c'était statistiquement imparable - ne s'en sortiraient pas). L'autre infirmière, d'une grosse vingtaine d'années, aimait me parler de ses missions humanitaires. Je conserve de ses souvenirs un sentiment de honte qui ne m'a jamais vraiment quitté et qui d'ailleurs, sans doute, pour partie, alimente ma défiance à l'égard des voyages inutiles : né ailleurs que dans les quelques pays d'Occident qui offrent les traitements, je serais mort. Elle avait une très chaleureuse façon de me dire : "Allez jeune homme, donne-moi ton corps !" au moment de planter l'aiguille. Chacun tentait de redonner de l'humanité, de redonner de l'épaisseur aux corps malades. Elle disait également : "As-tu vu le beau docteur aujourd'hui ?" et je saluais d'un sourire franc cette ironie.
.....
Mon hématologue, après l'examen, a décidé que dorénavant les contrôles n'auraient lieu que tous les dix-huit mois. Il a insisté sur la nécessité de poursuivre tout de même le suivi - ce à quoi je me plie volontiers, qu'il soit sans inquiétude. Et en allant à la caisse, la jeune fille m'a annoncé que ma prise en charge à 100 % était terminée depuis mai. J'avais été très choqué de recevoir, en juin 2001, les papiers de la sécurité sociale m'annonçant - alors que tous les médecins se voulaient rassurants : le traitement durerait cinq ou six mois - que j'étais attributaire d'une prise en charge totale pour sept ans.
La boucle est bouclée.
22:13 Publié dans Imprévus | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : hodgkin, hématologue
14 juin 2008
De la Belgique
Bruxelles est une belle ville, cosmopolite - du moins à hauteur d'Europe -, la ville de Tintin et Milou, ce qui n'est pas rien. Mais de toutes les villes belges, Anvers (Antwerpen) avait notre préférence. Pourtant le premier contact avait été glacial : la ville avait résisté. Elle ne nous avait offert, spontanément, qu'un parking saturé de voitures. Plutôt retors. Nous avions décidé de ne rester qu'une heure. Quittant les abords du Schelde, nous nous étions tout de même un peu aventurés dans les petites rues, nous laissant conduire - au fur et à mesure, nos pas ralentissaient - de place en place à une terrasse de café. Ces quelques mètres avaient suffi à nous convaincre. Il faisait très beau, il y avait beaucoup de monde venu des quatre coins du pays, et d'un peu plus loin encore, pour l'inauguration d'une exposition consacré aux peintres Flamands. Après un long moment silencieux, nous avions compris que nous allions rester plusieurs jours, revenir encore et encore : certaines étapes de notre premier long week-end en Belgique ont ainsi été abandonnées, remises à plus tard.
Tout d'abord, Anvers est une ville portuaire, c'est-à-dire qu'elle offre la nuit, dans certains quartiers, les traces du passage d'un Querelle ou d'un Billy Bud. Bien entendu, le spectacle des prostituées dans leurs vitrines, toujours prêtes à taper au carreau est désolant : rien ne semble devoir changer de l'exploitation humaine. Et pourtant, il y a quelque chose, dans la concupiscence un peu inquiétante des marins de tous les pays, dans ces déambulations de hasard, dans ces cafés où les filles vous accostent, déterminées, de puissamment érotique.
....
Le paysage sur l'autre rive du Schelde, à laquelle on accède par un long tunnel est extravagant : sur des dizaines de kilomètres de petites routes s'étend le port où tente de survivre l'activité industrielle du vieux continent ; des containers de toutes les couleurs s'entassent comme le jeu de construction d'un géant. Des grues, innombrables, des hangars à perte de vue, des bateaux vieillissants ou leur simple carcasse. Et au milieu de ce nulle part, un village égaré, ravissant. Nous avons traversé cette zone étrange, en voiture, par une matinée ensoleillée, en écoutant les remix de All is full of love. Image gravée à jamais...
....
Anvers est également la ville des diamantaires. Dans un quartier, les boutiques proposent des diamants de toutes tailles, bruts ou montés en bijoux. Certains historiens de l'économie estiment que c'est à Anvers qu'est né le capitalisme. Des diamants du monde entier, arrachés à la terre, dans des conditions de travail épouvantables s'y échangent. Les Loubavitchs circulent d'un pas pressé.
....
Les restaurants ne sont généralement pas bon marché en Belgique, alors comment ne pas évoquer Frituur no 1, non loin du Schelde, ses frites incroyable, des brochettes roulées dans un paprika parfumé...
....
On dénonce souvent la xénophobie de la région d'Anvers, destinée en vrac aux Belges francophones et aux populations qui se sont échouées là, faut-il le rappeler, un peu par hasard. Elle est une réalité politique et statistique. La tentation du renfermement, d'une certaine cupidité moquée par Brel (Les Flamandes). Aimer une ville, en dépit de sa population, en dépit d'une certaine population qui fait bruyamment entendre son identité...
14:36 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bruxelles, anvers
13 juin 2008
De la prise de sang
Ce matin, prise de sang. Après avoir perdu dix minutes à pester après mon ordonnance égarée (systématique), je file au labo le ventre vide, déjà très en retard. Je patiente. La santé - je veux dire : le système de santé -, c'est beaucoup attendre.
Six petites fioles à remplir. Je regarde, silencieux, mon sang glisser - tout d'abord assez lentement - le long de la paroi des petits tubes.
Ca va aller ? il y a beaucoup de gens qui parlent ou qui détournent les yeux...
Voir mon sang ne m'a jamais rien fait mais j'imagine qu'au début, je regardais surtout par bravade... par curiosité aussi : pouvais-je moi aussi détecter dans son épaisseur, dans sa couleur, des signes inquiétants ?
A un moment, l'infirmière a froncé les sourcils en penchant le tube. Ce n'est pas assez pour me paniquer bien sûr et je me souviens de ce lointain scanner à l'issue duquel le médecin avait posé sa main sur ma cuisse, me lançant un regard étrangement bienveillant, de quoi alimenter alors (puisque je n'avais pas osé le questionner) quelques jours d'une angoisse finalement sans objet.
J'aurai les résultats demain soir, rituel invariable de l'ouverture de l'enveloppe. Je regarderai alors fébrilement, et en priorité, mes taux de globules et ma vitesse de sédimentation.
............................................................
Tout est normal. La deuxième épreuve est passée elle aussi haut la main !
20:57 Publié dans Imprévus | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : hodgkin, sang
06 juin 2008
D'un dernier mot nocturne
Découvrez Gavin Bryars!
Sous un barnum de ciel gris, errance avec le Petit Prince. Aider un peu l'égarement dans les rues de Paris qui se croisent n'importe où. Rallonger le temps des mots qui virevoltent autour du sourire attentif.
Je le remercie ici, tout à fait secrètement, de me réconcilier avec le pur et le doux. Sous le masque du rire, de la distance des adultes, sommeille le souvenir des élans du coeur, sincères et craintifs.
02:01 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04 juin 2008
D'un film

J'ai été voir ce soir la projection du moyen métrage Je vous hais petites filles.
Impossible hébergement par l'Autre de la douleur : l'amant démuni (comment rivaliser avec un mort, à part en disant "je suis vivant" - comme si ça pouvait suffire) ; le public attentif d'un groupe de rock qui chante à ce point des généralités que chacun peut tout donner, tout recevoir sans danger, le temps d'une émotion facile ; le même public qui se détourne - et peut-on le lui reprocher ? - lorsque Kate, à son tour sur scène, hurle, mime la béance.
Un très beau travail de déconstruction du personnage, porté à la limite du psychotique, qui reconstruit malgré elle, par le travail du réalisateur démiurge, une cohérence par l'évocation de sa douleur.
Les premières scènes laissaient entendre qu'au fond il ne reste rien : il y a cette vulve qui peine à s'offrir aux doigts - les siens, ceux d'autrui (ce qui va encore valoir à Yann Gonzalez de se faire taxer de misogyne...), la chaire est triste et solitaire (rien de nouveau sous le soleil), le désir n'est plus que la drèche de son étymologie (renoncement au plaisir, renoncement au don). Crier après le monde, après l'ennui. Et puis non. Demeure le noyau amoché, d'où tout part et où tout revient. La solitude de l'être perdu.
01:05 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : je vous hais petites filles
Du choix
Je m'étais promis hier soir de me coucher de bonne heure. Parce que je dois bien cela à O. et aussi parce que je me sens épuisé ces temps-ci (trop de sorties, trop de boulot). Et pourtant, un sms du Petit Prince m'annonçant qu'ils jouaient non loin de chez moi a eu raison de ma détermination (à croire que je n'ai aucune suite dans les idées).
Mais... coup de théâtre ! ChapiChapo m'appellent pour me proposer d'aller au cinéma voir le navet du mois (Rise) qui passe encore plus près de chez moi et sensiblement à la même heure.
Evidemment, mon choix entre deux déceptions (un mauvais film / réaliser que ces dernières semaines je me suis monté le bourrichon) est fait mais ChapiChapo insistent : il y aura des vampires, il y aura Lucy Liu. Je cède non sans avoir trouvé un compromis : passer faire coucou avant... Je cède parce qu'un fonds de paranoïa me porte à imaginer que l'amoureux du Petit Prince (le renard ? la rose ?) a supplié ChapiChapo de m'éloigner un peu, le temps d'une soirée au moins. Un fonds de paranoïa et pas mal de vanité au fond.
Le film a tenu ses promesses : dialogues mauvais, surabondance d'images violemment incrustées (avec crissements sonores) pour marquer les réminiscences, dialogues ridicules. Restent Lucy Lieu, son regard extraordinaire et un vampire plutôt pas mal (James d'Arcy). J'ai un faible pour les vampires, autant l'avouer (toutefois, s'il s'en trouve un pour rôder avec malveillance par ici, je l'invite à lire la précédente note).
Comme j'aime bien les histoires qui ne mènent à rien au cinéma comme ailleurs (dans le couple que je forme avec O. - et pour faire un clin d'oeil - je suis nettement plus Conrad que Paul...), je n'ai pas pu m'empêcher d'envoyer un sms qui disait en substance que j'aurais mieux fait d'assister au concert.
Coup de fil du Petit Prince qui m'invite à passer : ils sont en train de ranger.
.........................................
Pour mon plus grand malheur (affectif), je ne sais pas décoder les signes, je n'ai jamais su, oscillant en permanence entre euphorie interprétative finalement à côté et aveuglement presque obstiné. C'est ainsi. En vieillissant, je mets un peu de distance, ce qui me permet de limiter la casse.
00:36 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : rise, lucy liu, le grand rex
02 juin 2008
Du mois de juin
Enfant, deux mois solidement plantés sur la ligne d’un temps interminable et détendu aiguillaient le fil des jours. Le mois de décembre, qui marquait l’ultime ligne droite pointant tout entière vers Noël, et le mois de juin.
Le mois de juin parce que les beaux jours s’installaient durablement, l’occasion d’aller jouer dehors après le diner, parce que les grandes vacances devenaient une réalité presque palpable, parce que, enfin, il s’agissait du mois où je fêtais mon anniversaire. Dans le jardin de mes parents, ma grande sœur nourrissait mes camarades de bonbons et de gâteaux : je revois les petites filles avec des robes blanches et de jolis nœuds dans les cheveux, et les petits garçons en polo et bermuda. À présent, le mois de juin – si le plus souvent toujours ensoleillé et doux (saison des piqueniques s’éternisant dans le soir) – est flanqué d’un caractère tout autre.
Parce que je sens dans mes poches le poids de la pelote de temps déjà enroulée. Mais pas seulement. Il est définitivement le mois de l’angoisse et de souvenirs un peu douloureux. Il est le mois des prises de sang, des radiographies du thorax et des scanners abdominopelviens. Le mois, tout à la fois de l’éloignement du danger et de la menace de la récidive. Le mois de la consultation hospitalière où, assis et guéri, je vois déambuler les malades de tous âges, la perfusion plantée dans la veine du bras ou dans le cathéter. Certains me regardent étrangement : je n’ai pas l’air malade, mes yeux ne sont pas enfoncés dans des orbites mauves. Mon embonpoint même est une offense. Je m’assois à leurs côtés. Je retrouve l’odeur si particulière des traitements. Je suis angoissé, je fais semblant de lire, incapable de me concentrer dans l’attente de mon tour, mais je me force à me montrer détendu. Je dois la force à tous ceux qui sont là.
D’années en années, le personnel change : les infirmières quittent le service, d’autres arrivent. Mon médecin vieillit un peu mais à peine plus qu’un membre de la famille.
Je suis pour l’heure dans la salle d’attente du centre de radiographie. Je viens de faire les clichés. Dans quelques instants, le médecin va m’accueillir dans son bureau, me demander ce qui m’amène ici et commenter les radios. C’est la première épreuve du mois de juin.
.................................................................
Elle est franchie avec succès.
19:48 Publié dans Imprévus | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : hodgkin, hématologue
31 mai 2008
Du réalisme socialiste
J’ai été voir il y a quelques jours Loin de Sunset Boulevard, du Russe Igor Minaev, une évocation de la difficile situation des artistes soviétiques à partir des années trente et de la mise en place implacable d’un dogme esthétique aux contours flous, le réalisme socialiste, en 1934. Flou parce qu’il s’agissait avant toute chose de plaire (ou ne pas déplaire) au génial Staline, lequel décidait de l’avenir d’une œuvre et, plus tragiquement encore, de celui de son auteur. Le film narre d'ailleurs un épisode où les autorités (du studio et de quelques autres instances) ne savent pas comment recevoir le film du jeune réalisateur, suspendues à l’avis de Staline… Pierre Herbart, dans La Ligne de force (ou dans En URSS, 1936, je ne sais plus), raconte comment la Pravda éreinta une œuvre de Chostakovitch, déclarée formaliste (et donc de facto condamnée) dans un article anonyme (on savait, dès lors, que Staline lui-même en avait dicté le contenu), et ceci parce que le maréchal, placé trop près des cuivres, avait été incommodé. L’auteur, s’il espérait survivre ou, au moins, continuer à travailler, devait alors se désavouer publiquement et supporter en acquiesçant le discours de ses collègues (et parfois amis), invités fermement à hurler avec la meute. Des auteurs dubitatifs (Pilniak), ironiques (Boulgakov) ou sincèrement communistes (Platonov), pour ne citer qu’eux, en firent la terrible expérience. Les artistes avaient cru – à la faveur de l’inégalable effervescence artistique russe des années vingt, dans la profusion des courants divers (futurisme, Proletkult, constructivisme, etc.) qui s’opposaient violemment mais croyaient pouvoir se tolérer – qu’une place, enviable ou quelconque, leur était toutefois réservée dans la nouvelle société soviétique et que pouvaient coexister écrivains communistes, compagnons de route, défenseurs de l’Art pour l’Art. Mais cette diversité fit long feu et il suffisait que Staline écrive « salaud » dans la marge d’un manuscrit pour que tout bascule. Que l’on puisse déceler le début d’une critique (y compris en convoquant toutes les nuances de la mauvaise foi) du régime et toutes les portes se fermaient : les amis se détournaient de vous, les rumeurs patiemment collectées par le surveillant souvent discret qu’on vous avait collé dans les pattes ou dans les bras, étaient publiées dans la presse, etc.
Dans ses mémoires, Victor Serge, communiste sincère lui aussi, et qui fit les frais de la déportation à la soviétique, évoque tout le pathétique de la situation : des écrivains sommés de critiquer, en des termes qui font aujourd'hui sourire – leurs collègues, quitte à venir discrètement s’excuser après. L’Union soviétique s’est ainsi privée d’écrivains essentiels – et je pense tout particulièrement à Platonov – qui auraient pu doter le régime d’une dimension philosophico-artistique surpassant de loin tous les possibles appauvris d’un réalisme socialiste le plus souvent stérile.
Dans le film, le jeune réalisateur, Dalmatov (derrière lequel on peut, au moins partiellement, reconnaître Aleksandrov), qui veut voler de ses propres ailes après avoir été l’assistant et l’amant de Mansurov (double d’Eisenstein) trouve un jour, assis à la place du directeur du studio, un agent du Guépéou (ou du NKVD) qui lui « propose » de signer un document l’engageant à aider la police secrète en cas de nécessité… Parce qu’il aime le cinéma par-dessus tout, et sur les conseils de son vieil amant qui ne tarde pas à mourir, le jeune réalisateur décide de signer et de tourner des comédies musicales... à la gloire du régime bien sûr (c’est-à-dire avec le nécessaire discours sur l’URSS, patrie de la liberté, Staline guide suprême, etc.) mais il n’est pas permis de douter que, dans l’exercice même de la contrainte de la censure imposée et de celle intériorisée, il tenta de faire jouer quelques rouages esthétiques. Le bonheur de dire « action » et de voir chanter merveilleusement sa compagne platonique, sa seule confidente dans un destin scellé. Filmer comme on s’arc-boute dans la solitude d’un pays aimé et d’un régime délirant qui vous acclame.
Détail troublant : le jeune acteur (Ivan Schebanov), qui tient le rôle d'un jeune espion se jetant complaisamment dans les bras du réalisateur, ressemble considérablement à mon grand-père…
Ici, le court-métrage du réalisateur Pelechian pour fêter les 50 ans de la Révolution soviétique. Sur une incroyable musique de Sviridov.
19:59 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : loin de sunset boulevard, réalisme socialiste, pierre herbart, pilniak, boulgakov, platonov
26 mai 2008
Des rêves
On sait qu'il n'y a rien de plus pénible que d'écouter le rêve d'autrui, surtout quand la narration s'éternise (à moins d'être payé pour). C'est pour cela que je vais en raconter deux. Peu de gens ne rêvent jamais : je crois me souvenir que seuls quelques pathologies du sommeil et traitements médicamenteux altèrent cette fonction encore mystérieuse et qui d'ailleurs - contrairement à une idée reçue - n'est pas réservé au seul sommeil paradoxal. J'ai appris tout à fait récemment que certains parviennent à décider de l'orientation du rêve, ce qui a d'ailleurs fait l'objet d'un livre écrit par une psy de ma connaissance (Magali Chetrit, Le Rêveur lucide, Economica, 2008).
Le petit livre lu récemment racontait l'histoire d'un tyran qui voulait que ses sujets (les centaures) lui racontent leurs rêves. Aucun ne faisait de rêve complet. Chacun fait une moitié de rêve complétée par celle de leur amour. Une très belle idée.
Avant-hier, j'ai rêvé que j'étais dans un restaurant un peu isolé (dans un bois) et je me faisais disputer par le serveur parce que mes chaussures étaient sales. Il me les réclamait donc avec beaucoup d'autorité, ce que j'acceptais finalement après avoir tenté de gagner du temps en palabres. A la fin du diner, je le voyais revenir, mes chaussures à la main. Il m'aboyait qu'il les avait nettoyées avec "ça", "ça" désignant ma brosse à dents ! En plus, il s'agit de ma vraie brosse à dents, violette (il s'agit de sa couleur, pas de son nom : dans la vraie vie, elle s'appelle Kevin), celle de tous les jours.
Alors d'accord, je sais que, statistiquement, les Français ne changent pas assez souvent de brosses à dents mais c'est vraiment dégueulasse qu'on vienne me culpabiliser jusque dans mes rêves.

Encore un rêve de restaurant la nuit dernière, vraisemblablement situé sur l'île de la Cité ou l'île Saint-Louis. J'y étais avec G. et J. Le Petit Prince devait nous y rejoindre mais, ne le voyant pas venir, je me décidais à sortir dans la rue pour le guetter. Pour cela, je devais passer par une minuscule porte de 50 cm de haut puis emprunter une espèce de tunnel dans lequel il me fallait ramper sur plusieurs mètres. A la sortie, la patronne, un peu forte (et elle me tirait par les bras pour m'aider à m'extirper), me disait : "oui, ce n'est pas très pratique : je ne peux même plus aller servir les clients !". Dans la rue, il était évident pour moi que le Petit Prince ne viendrait pas. Et je partais seul dans le jour déclinant, sur un large trottoir bordé de lilas et de cerisiers japonais (un peu dans une ambiance à la Dolls, de T. Kitano). Il y avait quelque chose d'un soir de printemps qui s'irisait mais je sentais l'amertume fondre sur moi.
21:07 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : rêves, le rêve orienté
Du retour en train
Retour en train, après un dimanche dans la famille, crevé. Trop d'ennui, trop de distance entre leur vie et la mienne. Je crois que j'ai toujours su, intimement, que ma vie ne pourrait être là-bas, dans les rues étriquées : tout un tas de noms ont été prononcés aujourd'hui, noms de rues ou des propriétaires des maisons trop chères ou en ruine. Noms des dernières moissons de morts, les mortels accidents de voiture du fils de l'un ou de l'autre de ces noms qui me disent très vaguement quelque chose.
Et l'on croit que je peux encore m'intéresser ("c'est le fils de qui ?", "avec qui elle est mariée ?", "oucékidmeure ?" [où habite-t-il ?]) et l'on s'étonne que je réduise mes venues aux fêtes et célébrations incontournables. J'en reviens épuisé. Sans femme, sans enfant, on doute de mon existence d'adulte, à leurs yeux purement théorique. Quelques faits formels : on sait grosso modo où je bosse (et encore les lettres du sigle ne sortent pas toujours dans le bon ordre), on a une vague idée de mon sujet de thèse, certains ont déjà vu O.
Mais comme je ne peux rien exposer de ce qui constitue la matière de leur réalité (l'essentiel d'une vie bien remplie : les femmes, les enfants, les maisons), j'en suis à empêcher simplement un mécanisme qui va tout de même au-delà de la simple infantilisation. On s'étonne : pourquoi ne resté-je pas plus longtemps ? Bah... parce qu'une fois récitées les toutes dernières pages du registre d'Etat civil, on recommence. Ou on parle faits divers, politique et on s'engueule. Ou on me parle de choses m'étant arrivées il y a mille ans comme si elles pouvaient m'intéresser encore. Ma mère essaie de trouver une occasion de me reprocher le fait que j'appelle trop rarement - mi-agressive mi-pleurnicharde. Rien n'y fait, je ne songe même pas à changer mais elle s'obstine.
Je ne suis pas habituellement cet ado attardé et maussade, mais j'en sors épuisé : on me fait remonter malgré moi la ligne du temps. Je résiste tant que je peux à cette espèce d'annulation de ce que je suis à présent : je plante lourdement mes pieds dans le sol, je pèse de tout mon poids mais on me hisse tout de même. Au moins d'une quinzaine d'années.
20:28 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : famille, adolescence
24 mai 2008
Du Petit Prince
Un printemps qui s'irise, dans le soir, sur la ville,
Un sourire en accroche-coeur.
Le temps des funambules.
Mes pieds dessinent dans l'asphalte
Les contours d'un jour autre.
Mon regard par-dessus l'épaule
Tend la corde sous le bleu.
Le sourire du Petit Prince...
01:47 Publié dans Le Petit Prince | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23 mai 2008
Du travail IV
J'ai toujours eu l'intime conviction que la schizophrénie, l'alcoolisme, la clochardisation étaient des réponses tout à fait attendues à l'absurdité de la vie en société, à quelque niveau qu'on se place.
Une mère offre à son fils deux paires de chaussettes. Une paire bleue, une paire rouge. Le dimanche suivant, le fils va voir sa mère avec, aux pieds, les chaussettes bleues. Et sa mère de lui demander :
- Pourquoi les bleues ? tu n'aimes pas les rouges ?
L'Ecole de Palo Alto croyait pouvoir trouver à l'origine de la schizophrénie une profusion d'énoncés - verbalisés ou comportementaux - de ce type dans la relation mère/enfant. On recherche actuellement les origines de la maladie du côté de la génétique mais chacun peut continuer d'éprouver, sur son lieu de travail, l'absurdité de certaines situations qui s'apparentent à ce mécanisme, à savoir l'obligation de répondre à deux injonctions contradictoires. Et je ne parle même pas des séminaires qui proposent d'apprendre à être spontané et auxquels on est parfois obligé d'assister.
On m'a demandé de trouver l'illustration (couverture) d'un livre à paraître dans le fonds propre de l'établissement. Malheureusement, l'actualité des notions abordées dans le livre requiert une image nettement contemporaine et le fonds, lui, n'est constitué que de photos patrimoniales très anciennes (plus de cinquante ans !). Mais face à l'autorité avec laquelle la demande avait été formulée, chacun a cru bon de jouer le jeu. Un temps tout au moins.
Bien entendu, la photo - inexistante - n'a pas été trouvée. On m'a donc proposé des photos "tout à fait formidables" sans que ne soit posée la question des différents droits qu'il faut bien respecter. Je ne parlerai pas des photos qu'on m'a suggérées, glanées sur internet, sans références (ni photographe ni identité des personnes représentées) avec une dpi à 72 et de la taille d'un timbre.
Le temps passe. On finit par trouver trois photos à peu près gérables, sur lesquelles je finis par mettre tout le monde d'accord (car chacun croit pouvoir donner son avis éclairé), et pour lesquelles on peut obtenir les droits. Mais elles sont payantes...
Nous allons donc les payer. On aura passé trois semaines à "jouer le jeu" car il s'agit de respecter les susceptibilités d'un petit groupe d'accord sur rien. Jamais.
Comme la question est récurrente, ma chef a l'humanité de désigner, au gré de ses fantaisies, selon des modalités qui m'échappent donc complètement, différents responsables. Chacun son tour. Cette fois, c'était mon tour. J'ai donc fait un peu ironiquement remarquer que j'étais le premier à déplorer la rigidité du principe de réalité mais que, par définition, la réalité ne pliait pas. Et si ça plie... bah, ce n'est pas la réalité.
Tout à fait sereinement, et avec beaucoup de bon sens, il a été décidé que :
1o Ca irait pour cette fois.
2o Qu'il faudra trouver une solution pour la prochaine fois.
Assurément, la solution ne sera ni d'embaucher ponctuellement un photographe ("puisqu'on vous dit qu'il n'y a plus d'argent !") ni d'avoir recours à des couvertures typographiques, la direction de la communication s'y opposant formellement.
Il y a quelques mois, je tentais de démontrer à mes collègues le caractère kafkaïen de notre fonctionnement. Ca provoquait quelques rires et beaucoup de mouvements dubitatifs des sourcils. Mais la vie de bureau est toujours un peu délirante : j'ai dû expliquer plusieurs fois à un coordonnateur - qui déplorait que l'on ne voie pas la totalité des pays sur la photo d'un globe (!!) - que, malheureusement, on n'était pas dans Harry Potter et que les images animées (en l'espèce, un globe tournant sur son axe) étaient pour l'instant réservées à internet.
Quoi ? mauvais esprit ?
20:27 Publié dans Métro, boulot, dodo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : palo alto, double bind, énoncés paradoxaux
22 mai 2008
Je me souviens V (fac) - fin
Je me souviens de mes premières semaines à la fac et de mon sentiment de liberté.
Je me souviens d'avoir révisé mes cours de psychopathologie de l'enfant (le stade schizoparanoïde de M. Klein) à Sancerre où nous campions le temps d'un week-end, en famille, et de la réflexion d'une de mes tantes : "tu ne vas pas me faire croire qu'un bébé est autre chose qu'un tube digestif !".
Je me souviens des angoisses lisibles sur le visage de tous les étudiants à l'évocation des symptômes de la schizophrénie et des paroles rassurantes de l'enseignant amusé.
Je me souviens d'un job d'été à la piscine où je nettoyais les vestiaires, y compris ceux des femmes.
Je me souviens être sorti avec Caroline, rompant ainsi le cycle de nos amours platoniques.
Je me souviens de cette fameuse soirée, allongé sur mon lit où je tentais de faire comprendre à Hélène, sans trop en dire, que j'aimerais vraiment revoir son si sympathique copain gay.
Je me souviens d'avoir écouté à multiples reprises une chanson de Thiéfaine, Les Dingues et les Paumés.
Je me souviens d'avoir embrassé G., assis sur un tronc d'arbre, sur l'Île du Martin Pêcheur.
Je me souviens de mes angoisses, les premières fois, qui me portaient au bord de l'effondrement.
Je me souviens du café, rue Saint-André-des-Arts, où j'en ai parlé à Juliette, du bonheur que son regard encourageait.
Je me souviens de mes sorties de jeune homo, de mon sentiment de toute-puissance.
Je me souviens du départ de mon père.
Je me souviens du mien, pour l'aventure d'une collocation.
Je me souviens des voisins qui avaient tous signé une pétition pour qu'on quitte l'appartement.
Je me souviens de nos fêtes permanentes.
Je me souviens de cette inconnue mariée qui me téléphonait étrangement et m'avait envoyé de l'argent.
Je me souviens de mon arrivée à Jussieu.
Je me souviens de Marie Depussé.
Je me souviens de Yohanna, présentée par Juliette, de notre longue conversation autour d'une crêpe, de notre trouble devant l'évidence avec laquelle cette amitié s'imposait.
Je me souviens de ma première séparation douloureuse.
Je me souviens de la première fois que j'ai vu Alain, du rêve qui a suivi et qui sonnait comme une promesse infinie, et du nom que je lui donnais entre nous : le funambule.
Je me souviens de l'avoir appelé, quelques mois plus tard, pour qu'il me dise que j'avais raison de partir à Rennes retrouver un garçon rencontré peu de temps auparavant.
Je me souviens d'avoir abrégé le voyage.
Je me souviens d'avoir eu sincèrement peur d'être tombé sur un vrai psychopathe et d'y laisser ma peau.
Je me souviens de mon premier vrai travail et de ma démission avec fracas.
Je me souviens de nos nuits sans fin, avec Juliette et Pierre, chez Carmen.
Je me souviens du jeune travesti au délicieux accent toulousain qui m'avait dit, après m'avoir embrassé : "je suis aussi mignon en garçon qu'en fille, tu sais..."
Je me souviens de Mohamed me demandant timidement s'il pouvait m'embrasser.
Je me souviens d'avoir cru que plus rien de bon ne m'arriverait jamais.
Je me souviens de mon coeur se serrant de peur et de désir au phare de Biarritz.
Je me souviens, le soir de mes vingt-cinq ans, d'avoir pensé à l'inquiétant rêve que j'avais fait étant petit, dans lequel on m'annonçait que j'allais mourir à vingt-quatre ans.
Je me souviens de la boule que j'ai sentie dans le creux de mon aisselle droite ce même soir.
Je me souviens de la tête de la femme du laboratoire qui m'a tendu mon bilan sanguin, et de sa question : "vous revoyez votre médecin très vite ?"
Je me souviens de la fête de la musique passée à la Pitié-Salpêtrière où des musiciens étaient venus distraire malades et infirmiers.
Je me souviens de m'être dit que, malgré les difficiles mois à venir, je ferais tout pour ne pas céder à la mise en scène complaisante du corps malade.
Je me souviens d'avoir échoué, parfois, notamment en me rasant la tête.
Je me souviens d'avoir été fier de ne pas devenir croyant.
Je me souviens de ma dernière soirée avec Mohamed, de trois doigts qu'il a serré fort dans sa main.
20:14 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : brainard, perec, je me souviens
21 mai 2008
De Roméo et Juliette
Je vais très rarement au théâtre. En partie parce que les comédiens me rebutent. J'en ai côtoyé quelques-uns autrefois et je devinais beaucoup d'outrance lors des dîners ou des verres qui suivaient les représentations. Tout cela sonnait un peu faux et derrière les sourires entre membres d'une même troupe perçait volontiers un peu plus que de la mesquinerie. J'en ai fréquenté deux un peu plus intimement mais leurs caprices, leur hystérie même, ont chaque fois eu raison de ma sympathie. Pire encore : j'en ai aimé un (tout à fait platoniquement, par la force des choses) à tel point que j'ai pu croire en tirer un roman. Il m'a fallu beaucoup de temps pour mesurer l'ampleur de ses tendances à la mythomanie.
En écrivant cela, je me dis que je suis bien bête de me priver du théâtre sous prétexte que je méconnais peut-être les nécessaires mécanismes psychiques qui sous-tendent la possibilité même de jouer. Qui plus est, on ne m'oblige ni à les fréquenter, ni à en tomber amoureux ! Et comme je ne suis pas à un revirement près, j'ajouterai que l'acteur avec lequel nous avons discuté hier soir semblait puiser dans le plaisir de l'émotion offerte beaucoup de sérennité.
Il s'agissait d'une adaptation, à la Cartoucherie, de Roméo et Juliette. Adaptation n'est peut-être pas le bon terme. Relecture du mythe conviendrait sans doute davantage. Dans le public, beaucoup d'adolescents, la pièce étant au programme. On nous a dit que la réécriture du texte, de même que la verdeur de certaines répliques et attitudes avaient un peu déplu à certains enseignants... Le principe même de relecture autorise pourtant bien des choses (pas toujours, mais le plus souvent tout de même, heureuses). Les ados n'ont pas trop ricané, encore qu'ils avaient du mal à se détacher de scènes traitées un peu avec bouffonnerie pour replonger dans la gravité. Curieux dans la mesure où les ados sont en général tout à fait aptes à enchaîner toutes les émotions possibles en peu de temps. Peut-être l'effet de groupe. Quoi qu'il en soit, une toute jeune fille disait à sa copine en sortant : "J'ai kiffé grave". Alors...
Le personnage de la nurse - tenu par un moustachu très cocasse - les a beaucoup amusés. J'y ai vu un hommage au théâtre élisabéthain qui, je crois (un spécialiste peut-il confirmer ou pousser de grands cris ?), n'offrait les rôles féminins qu'aux seuls hommes.
J'ai envie de relire la pièce car je ne me souviens pas de sa tonalité (en somme, le texte autorise-t-il les élans de bouffonnerie ?) mais j'ai souvenir de La Tempête qui n'est ni austère, ni ampoulé, loin s'en faut.
___
Un ami qui s'est intéressé autrefois au goût de certains écrivains du XIXe siècle pour le spiritisme m'a raconté l'anecdote suivante. Victor Hugo, grand amateur de tables tournantes, flanqué de son secrétaire (qui rapporte les faits) et de quelques personnes tout à fait respectables, entre en contact avec... Shakespeare himself ! Et ce dernier de lui proposer un concours de vers... en... alexandrins ! (métrique qui, comme chacun le sait, convenait tout à fait à Shakespeare !!!!!). Victor Hugo s'exécute et soumet ses vers. Attente... Et Shakespeare de reconnaître sa défaite "sous vos applaudissements"... Où va se nicher la vanité, je vous demande un peu !
20:40 Publié dans Que faire de son temps libre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : roméo et juliette, cartoucherie
16 mai 2008
Des touristes
Retour rue Cadet. Les touristes déplient leurs cartes de Paris en terrasse, préparant le programme du lendemain, ahuris par le mauvais accueil qui, le plus souvent, leur est réservé dans les cafés (comment leur dire qu'il ne s'agit pas d'un traitement spécial mais que nous sommes tous logés à la même enseigne !). L'un d'eux tient ses lunettes à distance, s'en sert comme d'une loupe, pour déchiffrer les noms des minuscules rues qui serpentent dans le Quartier Latin. De temps à autre, il lève la tête pour suivre du regard les passantes, dans le souvenir, peut-être, de ce qu'on lui a dit des Parisiennes.
J'aime bien les touristes. Bien entendu, sur les trottoirs, massés, ils gênent parfois un peu la progression de nos journées pressées, mais qu'importe.
J'aime bien les renseigner aussi. J'aime bien les accompagner, même si souvent j'en sais nettement moins que la dernière édition de leur guide de 400 pages.
Il y a quelques années de cela, alors que j'attendais Capitaine Caverne à la terrasse d'un café de la rue Oberkampf, j'ai sympathisé avec trois Américaines d'une quarantaine d'années. Deux d'entre elles travaillaient chez Microsoft, la troisième était infirmière ("nurse", quel mot délicieux qui sent moins le médicament et les béquilles qu"infirmière" !), mais avait dû prendre un second emploi pour payer les traites de sa maison. (Des années plus tard, G.W. Bush allait saluer chez l'une de ces femmes "méritantes", cumulant plusieurs emplois pour vivre à peu près normalement, le véritable esprit américain.)
Toutes trois étaient donc un peu abîmées par l'American Way of Life ou autre chose de pire encore : divorcées, loin du modèle de l'Américaine quarantenaire mais victorieuse, elles avaient patiemment économisé pour se payer ce voyage à Paris. Elles ne donnaient pas l'impression, éprouvée à l'occasion (surtout avec les touristes gays américains), de venir voir les confins de l'Empire. Non, elles voulaient simplement visiter Notre-Dame le lendemain et voulaient que je leur explique comment y aller le plus simplement possible depuis leur hôtel du XIe arrondissement.
Finalement mon copain est arrivé et on a passé la soirée dans ce même bar, à comparer la vie à Paris et celle à Seattle, l'occasion pour moi de placer un mot anglais que j'adore (il a surtout le mérite de m'être connu !) : obnoxious. On a fini la soirée dans un bar à chichas. L'une d'elles s'est laissé embrasser par un beau Méditerranéen vaguement plus jeune. Elle est revenue vers nous avec un air grave difficile à expliquer. S'agissait-il d'une revanche ou se devait-elle simplement de sembler très concentrée malgré l'alcool ?
Nous les avons revues plusieurs fois durant leur séjour et, à son retour, l'une d'elles m'a envoyé une boîte de biscuits. J'ai tardé à lui répondre et nous nous sommes "perdus de vue". Peut-être à cause de cette négligence que l'on prête aux Français. Peut-être à cause de cette espèce de superficialité dans les rapports humains (loin des yeux, loin du coeur) que l'on prête aux Américains. Mais j'aime imaginer qu'elles conservent un bon souvenir de leur séjour.
Avant de m'installer à la terrasse de ce même café où je fêtais il y a une semaine mon retour, j'ai fait un saut à un autre vernissage (décidément, quel mot prétentieux !) où devaient me rejoindre Chapi Chapo et "mes" deux "maudites femelles". Je suis finalement allé seul rue Rochechouart, tous étant fatigués. Quelques photos d'une école au Ghana, fréquentée par une ethnie dont j'ai malheureusement oublié le nom mais décrite par la photographe comme volontiers moqueuse (la joute verbale est une institution) et un peu hâbleuse. Des visages souriants ou graves d'enseignants seuls ou entourés d'enfants, tous devant le même mur. Visages à jamais lointains.
Non loin de là, une boutique propose des communications téléphoniques longue distance à la famille restée au pays. A Paris on oublie un peu vite qu'il y a une multitude de modalités de vie qui se côtoient, qui cohabitent, sans jamais véritablement se rencontrer. Dans certains pays, tout est à ce point cloisonné qu'une ethnie n'en fréquentera jamais une autre - à moins d'aventureuses déambulations dans d'autres quartiers -, le représentant d'une classe ne côtoiera jamais celui d'une autre.
Au moins, ici, à la terrasse d'un café, peut-on deviner dans un regard échangé furtivement un peu de la joie ou de la détresse d'une vie pourtant complètement étrangère. C'est toujours un peu de gagné sur l'humanité chancelante.
23:21 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : rue cadet, etats unis, touriste




