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26 décembre 2011

Changement d'adresse...

Je ne suis pas du tout certain d'y rester - car pour l'instant je teste encore un peu son usage -, mais pour l'instant, la suite est ici : http://les-errants.blogspot.com/

28 septembre 2011

De retour de la pharmacie...


26 septembre 2011

New York, 1992

Sans titre22.jpgJe suis à une terrasse de café du Marais, attendant A. et J.-G., pas vus depuis des semaines. Et tout me revient. Non pas un souvenir précis, mais un ensemble assez complet de sensations, comme si l’espace d’un instant mon corps tout entier se retrouvait à cet endroit et à cette époque – New York, 1992.  

Quels stimuli, associés, ont pu provoquer cette réminiscence sensorielle (plus que mnésique) ?

Devant moi, un charmant petit couple roucoule en fumant. Lui, une crevette asiatique tient sa cloppe avec beaucoup de distinction – il a dû se sauver de l’opéra de Shanghai ou un truc du genre ; lui, écrase virilement son cloppe avec une épaisseur gestuelle toute méditerranéenne. Est-ce  cette odeur empoisonnée, qui conserve à mes narines tous ses charmes malgré l’interdit plus lourd que jamais – et respecté, que soient rassurés les cardiologues qui traîneraient par ici –, odeur qui me ramène des années en arrière, à l’âge où fumer et boire étaient innocents, souvenir stimulé par Paul Weston, le psychanalyste new-yorkais d’In Treatment qui, dans le premier épisode de la troisième saison, vu cette nuit, confie à l’un de ses patients que, bien qu’ancien fumeur, il aime toujours autant l’odeur d’une cigarette ?

Mêlée à l’odeur de la cigarette, celle, imprécise, qui monte de la rue ou qui tombe du ciel, je ne sais pas, mais qui n’est soudainement plus celle de Paris. Et je repense alors à mes compagnons lycéens – Noémie, Fred, Caroline – qui ouvraient les mêmes yeux ronds que moi, grisés par le même plaisir : marcher, à la nuit tombante, dans les rues de New York. Acheter des hotdogs – comment ne pas devenir obèse alors qu’on peut engloutir sans difficulté plusieurs de ces hotdogs de pain de mie avec leur moutarde délicieusement sucrée, rien à voir avec la baguette ramollie qu’on nous sert ici –, acheter des hotdogs, donc, et des cigarettes à un prix qui nous semblait alors scandaleusement élevé.

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Manger et fumer, en même temps, avec une joyeuse goinfrerie, tout en regardant passer les taxis jaunes où devisaient sans doute Jerry Seinfeld, Elaine Benes, Georges Costanza et Cosmo Kramer, tous personnages de Seinfeld que je revois ces jours-ci avec plaisir et que j’avais découvert à l’heureux temps de notre collocation à Antony : mes premiers pas alors dans la vie, dans le plaisir, dans le Marais où je suis aujourd’hui, dans ce café où j’ai bu un verre, il n’y a pas si longtemps, avec Todd, l’ami américain de passage à Paris et qui m’a offert une belle casquette des Yankees (équipe pour laquelle a justement travaillé Georges Costanza…). Ou bien est-ce d’avoir entendu presque à l’instant Atom Heart Mother, que j’écoutais alors en boucle (surtout le titre qui a donné son nom à l’album et Summer ’68), en alternance avec Shine on You Crazy Diamond ?

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A J. qui me parle de son voyage à venir [NDB : cette note est ancienne] et qui a longtemps pu croire qu’il avait déjà visité New York, je confie qu’il ne me reste que des souvenirs bien imprécis de ce voyage – je serais d’ailleurs incapable de dire sur quel bloc était notre hôtel. Mais quelle excitation alors, quel saisissement à être dans la ville étrangère qui était le plus familière aux adolescents que nous étions, familiarité à tel point que je ne sais plus guère distinguer ce que j’ai réellement vu et ce que je me suis contenté de voir à la télévision ou au cinéma. Oui, mais voilà, encore maintenant, je rêve parfois que je me promène dans Central Park et, surtout, j’envie terriblement J. d’y être allé et je comprends son enthousiasme.

21:29 Publié dans Les lieux | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : new york, 1992 |  Imprimer

04 septembre 2011

A cinq mois de la transplantation...

Je ne peux pas m’empêcher de trouver à la transplantation, comme à bien d’autres pratiques de notre médecine d’ailleurs, un caractère terriblement bricolé, ce malgré la coûteuse armada technologique qu’elle réclame. Lorsque j’essaie d’en faire part à C., celle-ci ne cesse de répéter, sur un ton de léger reproche, qu’« il s’agit tout de même et avant tout d’une technique admirable ». D’autres me parlent de miracle.

Je regrette, pour l’intérêt même de notre conversation, que C. ne puisse dépasser cet émerveillement, même si je comprends parfaitement que la transplantation (ou la greffe) puisse impressionner – je l’ai évidemment été ; d’une part, parce qu’elle est généralement sans alternative : la transplantation ou la mort (malheureusement, et pour être exact, ce serait même plutôt « et/ou la mort ») ; d’autre part, parce que de nombreuses personnes interviennent, et des machines infernales, et des hélicoptères, et des ambulances, qui accompagnent le greffon, du donneur au receveur, spectaculaire et émouvant ballet de quelques heures : notre espèce de grands singes agressifs est à ce point décevante que lorsque plus de trois hommes parviennent à aller dans la même direction (et qui n’est pas celle de la guerre) pendant plus de trois heures, les larmes pourraient nous monter aux yeux…

Mais bricolage quand même, je le maintiens. Tout d’abord, parce que cette technique est, après tout, celle du docteur Frankenstein... même s’il y a en général moins de morceaux et que les coutures sont plus discrètes.

Je sais que je ne vais pas parvenir à me faire comprendre de C., que je touche au tabou, et je préfère renoncer, me contentant d’évoquer, quand même et en guise de conclusion, la pharmacologie, laquelle joue un rôle peut-être plus essentiel encore que la technique. Car, sauf cas rares (transplantation entre jumeaux), voire unique et inexpliqué (immunoconversion de Demi-Lee Brennan), seuls les médicaments permettent aux greffés de vivre plus de quelques jours ; sans eux, le malade ne resterait qu’un de ces cobayes condamnés qu’on ne peut s’empêcher de charcuter une dernière fois : notre civilisation ne bride qu’avec beaucoup de crispations ses réflexes prométhéens.  Indispensables médicaments, donc, et ce, pour toute la vie, ce que chacun de mes proches semble découvrir : le système immunitaire de l’hôte ne s’habituera jamais au greffon. Ça laisse songeur… De fait, les médicaments deviennent, plus encore que l’hygiène de vie, le levier à partir duquel s’exerce encore un peu notre autorité, notre chantage à la mort parfois, notre révolte encore. Une amie greffée de Juliette m’expliquait, il y a peu, avoir connu deux jeunes hommes qui avaient décidé de suspendre leur traitement – avec les conséquences que l’on imagine. La honte du survivant. Le poids de la survie. Les attentes de l’entourage. La quasi-obligation d’aimer la vie ou, au moins, d’en connaître le prix, afficher des élans raisonnables tout en assurant chacun des témoins que l’on « mord la vie à pleines dents » – et autres expressions débiles. Ce suicide à peine déguisé de ces deux jeunes hommes, tout comme le tabagisme forcené de la jeune fille greffée que je croise parfois à la Pitié, est un sujet particulièrement tabou, comme si l’évocation même des supposés dysfonctionnements psychiques du greffé était dangereuse (c’est-à-dire contreproductive) : les potentiels donneurs ne risquent-ils pas de renoncer s’ils ont vent du « gâchis » ? Quoi, au lieu de faire une révérence à chaque généreux porteur de carte de donneur, certains greffés sont déraisonnables ? à quoi bon donner ses organes – c’est-à-dire finir un peu allégé dans la boîte – dans ces conditions !

Dans ma famille, on m’a toujours trouvé un peu dur, voire passablement insensible – mais on le sait : la plupart des familles se contentent de votre extrême superficialité, et vous le leur rendez bien, et ainsi va le monde. La famille du donneur ? Au risque de choquer, au risque de laisser croire à une posture, j’avoue ne pas comprendre que l’avis de la famille soit si important, sauf à avouer que la famille est collectivement propriétaire de chacun de ses membres. Car enfin – mais peut-être y a-t-il des familles idylliques, des familles dont les illustrations sont de pastel ou dont les journées commencent par une cavalcade riante dans une prairie – les parents peuvent-ils vraiment prétendre connaître leurs enfants ? Ma famille, qui ne sait même pas quoi m’acheter à Noël, qui me demande de venir pour mon anniversaire avec, dans mon sac, les cadeaux qui me sont destinés, qui ne saura pas quoi faire de mes cendres, prétendrait se prononcer sur la destinée de mes organes ?

 

Certains de mes amis jugent eux aussi parfaitement incongrues mes interrogations ou mes remarques, et je crois voir passer dans leurs regards quelques soupçons : se pourrait-il que je ne sois pas à la hauteur de l’événement ? ne puis-je pas me contenter de circonscrire mes interrogations à la vie d’avant du donneur et de sa famille ? ne puis-je me contenter d’une indéfectible gratitude tous azimuts ?

Je me rends bien compte que mon attitude – disons mon semblant de détachement – peut s’apparenter à de l’ingratitude : je n’ai pas retenu le nom des chirurgiens, j’ai toujours répondu « non » sans mentir à la question de savoir si j’aimerais rencontrer la famille du donneur et je ne considère pas la greffe comme une seconde vie ou une seconde chance – pas davantage qu’une chimiothérapie réussie ; ce n’est pas ainsi que j’élabore l’événement, à la différence, sans doute, peut-être, des cardiaques congénitaux, lesquels grandissent à l’hôpital, parfois au creux d’un maillage très serré (et certainement étouffant à l’occasion) de solidarités, entourés de chanceux greffés (dont on attendrait presque qu’ils guérissent les écrouelles), mais entourés aussi de fantômes, d’amis diaphanes, bleus ou mauves, et de parents esseulés qui continuent sur leur lancée même l’enfant mort.

Les choses se sont passées bien trop vite dans mon cas : le cœur de l’Autre, son attente, mon propre cœur n’ont guère bénéficié d’une symbolisation très élaborée – même si mon inconscient semble avoir intégré ce nouveau cœur à sa cartographie psychique : alors que la cardiologue, à l’issue de l’échographie cardiaque, me signalait une très légère fuite mitrale, j’ai manqué de lui demander si j’avais cette fuite depuis toujours…

 

Comment dire le côté bricolé qui me semble tellement évident ? Comment dire mon étonnement amusé (pas toujours) à ne devoir ma survie qu’à la quinzaine de cachets que je dois prendre quotidiennement et dont la liste d’effets secondaires, longue comme un jour sans ciclosporine, est délirante (hirsutisme mais aussi alopécie, tremblements, diabète, hypertension artérielle, toute la gamme de troubles digestifs, cancers…). N’est-on pas en droit de juger un peu bricolé un traitement dont l’un des possibles effets secondaires est la survenue d’un cancer de la peau ou d’un lymphome ? N’est-ce pas un peu exagéré comme « effet secondaire » ?

« Risque de lymphome ? Mais j’ai déjà eu un lymphome hodgkinien… J’ai l’impression de jouer au jeu des sept familles du cancer… », avais-je dit en rigolant à l’infirmière qui m’annonçait cela.

Voilà d’où me vient cette impression de bricolage : soigner, c’est écoper avec une hache une barque qui a déjà coulé.

Et si l’on n’a guère le choix, si le courage de la santé c’est s’habituer à tout, tant que l’on peut, reste que je ne sais pas comment je réagirais si je devais traiter un second cancer. La solitude dans les champs de l’irradiation, rien de plus absolu, toute la vie comme soudainement tendue vers cet instant absurde. Indépassable. Le tac tac tac de la machine qui vous irradie pendant quelques secondes. Dans l’histoire de mes déboires médicaux, la radiothérapie, bien qu’étant le traitement le moins physiquement pénible que j’ai subi, reste le plus émotionnellement difficile. Encore maintenant. J’y repensais l’autre jour en jetant mes pieds dans les feuilles déjà tombées des arbres, et je ne sais pas comment retranscrire mes émotions autrement qu’au moyen de cette phrase que je reconnais pour très bête : on ne vient pas au monde pour subir cela. Alors revivre cela…

 

Il faut me croire lorsque j’écris qu’il n’y a guère qu’à vous que je peux raconter cela, et que j’en abuse peut-être. Mais je vais bien, vraiment. Et si je n’ai guère publié, c’est parce que je ne suis pas seul ces temps-ci.


podcast

19 août 2011

Une matinée ordinaire et presque advenue


podcast

Il est 9 heures. L’homme de ménage astique consciencieusement la porte vitrée du hammam du passage des Panoramas. Il est encore un peu tôt pour venir s’y encanailler, même lorsqu’on est un monsieur d’âge très mûr debout dès potron-minet et qu’à la pâtissière de la rue du Croissant, on préfère les petits mitrons du bordel du coin. Il y a presque deux lustres, un flic était venu prendre du bon temps avec son arme de service. Deux personnes avaient été tuées.

Plus loin dans le quartier, les costards-cravates et les tailleurs beiges entrent dans le bâtiment de l’AMF (Autorité des marchés financiers), qui fait face au kolossal et, il faut bien le dire, imprononçable Palais Brongniart, en tirant des tronches de trois pieds de long.  C’est un peu inquiétant tout de même. Combien d’informations tenues secrètes, combien de rumeurs à désamorcer ce matin ? Les financiers, petits et grands, sont méprisables, les pilleurs de chaussures thermoformées sont méprisables – mais seuls ces derniers verront leurs bobines affichées ces jours-ci dans les tabloïds anglais… Envoyer l’armée ? Et pilonner la City alors ? Tiens, en parlant d’humanité navrante (rien que ça !), il faut que je me dégotte des bouquins de Régis Messac dont j’avais adoré, il y a quelques années, le Quinzinzinzili…

Il est 9 h 15, les coursiers en deux roues et les livreurs de petits-déjeuners pour amateurs de réunions matinales et de globish, jouent aux cons en prenant leurs premiers sens interdits du jour, et en doublent d’autres : les chargés de com’, montés sur des scooters rouges, qui quittent le quartier, les gosses sur le porte-bagage – Maxence et Ligeia –, pour les déposer chez leur nounou africaine (tiens, il faudrait penser à lui demander quelques recettes à base de manioc et de poulet mariné)… Ok ok, une nounou payée au black : on peut être « de gauche », avoir souci du bien commun et anticiper le coût des travaux prévus l’hiver prochain dans la maison en Corse. D’ailleurs, ces temps-ci, on a « mal à sa gauche » : aucun leader, aucune idée et voter pour un parti révolutionnaire, c’était amusant jusqu’en 2002. Maintenant qu’on sait qu’on est dans un pays possiblement fasciste… Pff ! Plutôt s’exiler à Genève que subir un second quinquennat de NS… Ah la Suisse… Est-ce si mal que cela d’y envoyer un peu d’argent en prévision des jours difficiles qui s’annoncent ? Après tout, c’est la crise, non, et il a déjà fallu renoncer aux vacances de Pâques… Heureusement qu’Anne-Marinella est, bien qu’outrageusement gauchiste (mariée, elle a eu une aventure avec un Turc une fois), directrice des ressources humaines de sa boîte : ce sont toujours les derniers à dégager, c’est bien connu !

Il est 9 h 30 et, oisif parmi les oisifs (fonctionnaire en arrêt maladie longue durée), je me paie le luxe d’un café rue Saint-Denis avant le rendez-vous chez mon généraliste. Les greffés sont terribles : une petite fièvre, un éternuement et hop ! on passe devant tout le monde. Inutile de larmoyer particulièrement, il suffit de le préciser sur un ton badin (« Je suis LE patient greffé du docteur ») à la secrétaire qui vous a initialement accueilli sur un ton cassant (« Peut pas être en bonne santé comme tout le monde çui-là ? ‘s’que chuis malade moi ! »). Vous allez voir comme elle va se démener pour vous caser (elle n’a pas envie d’avoir votre mort sur la conscience : l’été est déjà assez pourri comme ça), quitte à compresser façon César une pondeuse angoissée (rêver d’un lapin peut-il donner la myxomatose ?) et un vieux venu se faire prescrire des pruneaux - mais aussi du viagra : deux beautés l'attendent au café en bas.

Chacun voit midi à sa porte. Personnellement, j’adore griller la place des femmes enceintes toujours promptes à vous coller leur baudruche sous le pif, bide qu’elles passent en outre leur temps à caresser, des fois qu’on les pense aérophages (partons du principe que personne ne caresse une poche d’air). Pousse-toi la grosse, j’ai un CMV, tu veux que je t’éternue dessus ? Et j’ai des vers de terre dans les poches ! Quoi ? Tu me crois pas ? T’es certaine de vouloir prendre ce risque ?

À côté de moi, en terrasse, deux prostituées du quartier, trop blondes, la poitrine offensive, la résille défraîchie, renoncent vite à me lancer tout cet attirail à la tête. Elles côtoient suffisamment de gentils petits couples de pédés installés dans le quartier (C’k’il est drôle votre bouledogue/Jack-Russell… Oh on dirait même qu’il vous ressemble) pour prétendre les identifier rapidement – pas de temps à perdre, ici comme ailleurs. Entre deux bouffées de cigarettes, les rires explosent, un peu gras, un peu vulgaires. Je connais ces rires. Ils disent, grosso modo : « On vous emmerde ! On a bien le droit de rire en attendant nos Vladimir et nos Estragon. »

Il est 9h50. Une petite mousse ne leur fera pas de mal – elles en profiteront pour se laver les dents dit l’une, tandis que l’autre pouffe de rire. À la vôtre !

31 juillet 2011

Promenade dominicale

Tout nous sera arraché.

Les mains des adultes qui serrent les nôtres. Le cou de nos pères. Les monstres gris des nuits de l’enfance, échappés des livres, réfugiés sous le lit.

Assis sur les marches du métro, un homme noir abandonne sa tête à ses mains.

Partout dans le monde, les enfants jouent, courent et rient. Certains de joie, d’autres de répit (en attendant le désert et la guerre) : les yeux des loups luisent d’une même nuit, mais seuls certains mordent. Qu’importe. Tout nous sera arraché.

Deux petits garçons se courent après dans la rue en se lançant des « pan ! » et se faufilent entre les chaises que leurs pères ont sorties de la boutique. Mèches brunes sur les petits visages salis par les jeux.

Les tableaux noirs et les craies, jouer à chat avec le frère, le voisin, être interrompu par l’odeur de dessert qui s’échappe par la fenêtre ouverte sur le jardin de votre grand-mère – bientôt quatre heures.

Les premières amours – désolantes, contrariées, et innocentes, tellement : l’âme prête à se jeter de la falaise pour un non, pour la désolation d’un refus, pour un sourire qui ne vous est pas lancé. Les premières et les suivantes : « A chaque fois qu’on parle d’amour, c’est avec “jamais” et “toujours”. » Les amitiés éternelles, l’Autre comme un écho, je comme une ombre. Tout nous sera arraché. Une fois, deux fois, cent fois ? Jusqu’à ce qu’un jour, dans la rue, vos genoux se fixent dans l’asphalte ? Le cœur vous sera arraché. Et si cela ne suffit pas, le cœur vous sera arraché.

Une jeune fille d’une rondeur sucrée adoucit son regard en me croisant sur le trottoir. Jolie peau de rose dans le décor gris : été maudit entre tous, année à déchiqueter de mes dents. Et le temps qui s’enroule. Pelote d’automnes.

Vos mains caressées dans la nuit, bientôt par la nuit, les yeux jetés sur la poussière. La chaise qui grince. Le sens d’un regard. Le lierre et la maison de l’enfance, le souvenir des parents, de la terre. La mémoire et la culture : les poèmes sus par cœur. Tout sera arraché.




26 juillet 2011

Lettre à l'absente

Paris, le 25 juillet,

 

Ma chère Juliette,

 

J’ai pris place dans un café, non loin de chez moi, qui ne t’aurait sans doute pas déplu. Il est un peu (un peu !) dans le même genre que le Rostand : assez confortable, plutôt cosy, musique pas tonitruante. Être aussi tôt dans la matinée installé au café, un livre posé sur la table et en train de t’écrire… Tu te souviens comme nous choisissions alors avec soin nos stylos, nos encres et nos papiers ? (L’autre jour, en classant des papiers dans un tiroir, j’ai retrouvé le papier à lettres que je m’étais fait en utilisant une photo de Copi armé d’un hachoir). Cette situation (le café matinal, le courrier, etc.) me renvoie à un passé maintenant fort éloigné… Et cette fois, je n’attends personne : ni Caroline P., ni Yohanna, ni toi. Les années fac sont bel et bien envolées à jamais. Je sais combien elles ont compté pour toi aussi…. Tu sais, à ce propos, la dame qui vendait ses crêpes à l’angle du café où nous allions à Jussieu n’est plus là : je m’en suis rendu compte il y a quelques semaines en passant devant à pied, de retour de la Pitié. Par contre, je ne me suis pas aventuré dedans. Tu crois que Rémy – que nous n’avons jamais réussi à faire sourire, en cinq ans, souviens-toi – y travaille toujours ? Qu’il porte toujours son pantalon noir et sa chemise blanche ?

Rien qu’à écrire cela, les souvenirs remontent à la surface les uns après les autres, tous heureux mais pour l’heure, un peu amers : ils soulignent férocement ton absence. Là, je nous revois traversant l’esplanade glaciale de Jussieu – et glissante ! – les soirs humides d’hiver. Bras dessus bras dessous tant tu avais peur de tomber. D’y avoir pensé et d’avoir entraperçu les milliers d’autres petits souvenirs qui gravitent autour, j’ai envie de me mettre à crier.

Toi, tu avançais à ton rythme, mais tu avançais, essoufflée déjà, mais tellement moins, avec ce corps que tu considérais comme une carcasse lourde et hostile, et qui te préoccupais à l’époque infiniment plus que ton cœur. Moi, j’avançais dans des soirs tantôt tragiques (ah les amours de nos jeunes années !), tantôt triomphants, et quoi que j’en disais, sans doute certain des bonheurs à venir et de notre jeunesse éternelle. Toi ? Tu aurais échappé à la mort pour peu que l’on se fasse un peu discret. Moi ? J’étais loin de m’imaginer que la maladie m’attraperait : je croyais ne souffrir à jamais que de l’âme, ce qui me rendait honteux – je peux bien te l’avouer à présent – lorsque j’entendais ta respiration sifflante après les quelques marches grimpées.

Toi, je crois que tu aimais la force supposée (tu n’étais tout de même pas très regardante sur la marchandise, permets-moi de te le dire !) de mon corps, qu’importe qu’il abritât des choses si fragiles : tu aimais t’y adosser,  tu croyais pouvoir y glaner un peu de force organique ; je m’autorise cette affirmation pour t’avoir entendue me dire, il n’y a pas très longtemps, que tu avais l’impression – reconnue pour ce qu’elle est : irrationnelle – que tu contaminais les corps avec ta maladie après les avoir vampirisés. N’importe quoi !

 

Comme tu vas me manquer… Bien sûr que tu le sais, mais je te connais : tu avais une telle peur de ne pas compter, de retourner au chaos ou à l’évitement des regards… J’ai retrouvé avant-hier, en cherchant le poème de Rilke que tu m’as envoyé il y a quelques semaines (pas retrouvé le poème, mais je ne désespère pas), cette page de ton journal (un de tes nombreux journaux abandonnés préciseras-tu) alors que tu as 14 ans et dans laquelle tout est déjà là : le besoin de lire, d’écrire, d’exister dans un regard bienveillant de l’autre (tu n’oses pas encore espérer le regard amoureux). À cause de toutes ces peurs qui te laissaient parfois encore seule et abandonnée, je te le redis : tu vas terriblement me manquer. C’est affreux à dire, mais n’est-ce pas déjà quelque chose de se dire que l’on quitte le monde en laissant au moins une personne dans une solitude terrible – et dans ton cas, en plus, nous sommes nombreux. N’est-ce pas quelque chose d’un peu réconfortant que les morts peuvent emporter au chaud de leur cœur ? Mais je n’en sais rien, et comme le disait Marie Depussé, « les morts ne savent rien ». Tiens, ça me fait penser que je voulais t’apporter une interview d’elle un peu ancienne que j’avais enregistrée sur France Culture. Il faudra que je la prévienne aussi de ta mort.

 

Toi qui détestais les chiffres, tu n’arrêtais pas de le répéter, comme sidérée : nous nous connaissons depuis vingt ans. Oui, c’est vrai, tu étais ma plus vieille amie, l’indéfectible, et j’étais ton plus vieil ami, l’indéfectible.

 

Longue pause… (tu te souviens comme nous en faisions dans nos courriers-marathons ?)

En marchant, de retour de Saint-Michel (j’y reviendrai sans doute dans d’autres courriers) où je n’ai pas pu m’empêcher d’aller cet après-midi (mais il y avait un monde fou, tu aurais détesté), je me demandais ce que perdre une amie de vingt ans voulait dire. J’ai passé plus de la moitié de ma vie en ta compagnie. C’est affreux de se dire que cette parenthèse se referme, que ma vie retourne au « sans-Juliette », et que ce regard bienveillant et amusé et tendre qui nous liait est à présent promis à l’errance…

 

Je te recopie et te joins un de tes poèmes, parce que je crois que la mémoire, chez l’âme, chère âme, est la première chose à se déliter.

Au revoir chère Juliette et j’aimerais ajouter « à bientôt », mais ce « à bientôt » je l’interroge, tu t’en doutes, et j’en doute. Je tâcherai d’humer fort l’air breton, de m’attendrir à la végétation d’un printemps : s’il y a bien un endroit où tes petites particules malicieuses tenteront de se réfugier, c’est là-bas.

 

Je t’embrasse très fort.

Christophe

 

Sans titre

 

Je suis d’humeur changeante
Comme le temps
Comme les vagues
Je suis d’humeur sifflante
Comme la mort
Comme les vents
J’embarque au son soufflant
Vive les notes
Vive les gens
J’embarque un rêve souffrant
Vive l’étrange
Vive l’étang

22 juillet 2011

A Juliette...

 

le fil d’oxygène

s’enroule autour de mes pieds

chien en laisse ou serpent

l’escargot hésite

d’une antenne puis de l’autre

soulève la pluie

 

chambre d’hôpital

l’enfant compte les étoiles

s’endort après dix

 

petite araignée

suspendue au fil de nuit

la lune est tissée

 

les mots doux d’un haïku

infusent sous ma langue

mon cœur s’ouvre

 

du fil d’oxygène

qui me relie à la vie

s’envole une mouette

 

coquille vide

sur le bord du chemin

puis-je t’habiter ?

 

       

Juliette (Clochelune) Schweisguth

(1973-2011)

 

Où que tu sois – c'est-à-dire, selon nous, quelles que soient les mémoires où tu papillonnes à présent –, je pense à toi...

 

1er janvier 2010D'une nuit blanche au Tango

23 décembre 2009 Juliette

7 août 2009Une soirée sans Gewurtz

19 octobre 2008D'un passé dissolu

25 juillet 2008Des vieilles et belles amitiés

10 avril 2008Du rangement des livres

 

 Et en souvenir de nos vingt ans...